‹ Pages choisies: précédées d'une etude sur le comte de GobineauChapitre 1 sur 74 · SOCIÉTÉ DV MERGVRE DE FRANGE · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ DV MERGVRE DE FRANGE

XXVI, RVE DE COND-é, XXVI

On a été très surpris d'apprendre en France, au cours de ces toutes dernières années, qu'un écrivain français, le comte de Gobineau, presque ignoré de ses compatriotes, avait trouvé à l'étranger des disciples enthousiastes. Pour rééditer, traduire, propager ses œuvres, une société s'est fondée en Allemagne, à Fribourg-en-Brisgau, sous la direction de M. Ludwig Schemann. Elle réunit un grand nombre d'érudits et de professeurs allemands aux^ quels se sont joints à peine une dizaine de Français, — parmi lesquels MM. Paul Bourget et Vacher de Lapouge.

Il faut noter que cette Gobineau-Vereinigung prit naissance à Wahnfried : Wagner eut de l'amitié et de l'admiration pour Gobineau. Il le cita dans ses derniers écrits en lui empruntant quelques idées. A côté du grand temple wagnérien, la petite chapelle du gobinisme s'éleva grâce au zèle pieux de M. Schemann et au concours de fervents admirateurs tels que M. de Wolzogen et le prince Philippe d'Eulcnburg.

En France, M. André Hallays, dès 1899, puis, à

partir de 1908, MM. Ernest Seillière, Albert Sorel, Edouard Schuré et, plus récemment, M. Robert Dreyfus, par une série de conférences à l'Ecole des Hautes Etudes Sociales, ont contribué à amener l'attention du public sur le penseur de 1'^^sai sur Vinégalité des races humaines et le conteur des Pléiades et des Nouvelles Asiatiques. Nous nous proposons de fixer, dans ces pag-es préliminaires, les principaux traits de cette figure attachante et d'intéresser le lecteur à l'œuvre si mal connue en lui révélant ce que fut l'homme.

Le comte de Gobineau a consacré tout un volume à l'histoire des origines de sa famille. G est comme un roman somptueux auquel toute l'histoire des ancêtres arians sert de cadre. Au fond du passé, on y trouve Odin lui-même, Odin, dieu ou héros, dont sort la race royale des Ynglingas. Ottar-Jarl, pirate norvégien, est un Westfolding, un fils des Ynglingas. Or, un jour que Gobineau, ministre de France à Stockholm, faisait, avec quelques amis, une excursion aux ilôts rocheux qui bordent le rivage suédois de la Baltique, il se trouva, sous l'humide ombrage des pins, devant quelques ruines imposantes qu'il déclara reconnaître comme le burg d'Ottar. « Je le sens, disait-il, c'est de ce lieu que je tire mon origine. » Ainsi accorde-t-on aujourd'hui à quelques natures d'une sensibilité

extrême le pouvoîrde reconnaître les lieux autrefois vus par leurs ancêtres. Cet Ottar-Jarl était l'en* fant d'une de ces familles normandes du ix® siècle où le droit d'aînesse et l'exiguïté des domaines, resserrés, le long* des côtes Scandinaves, entre la montagne et la mer, obligeaient les cadets à Texil.

Après de nombreuses aventures, Ottar serait venu jusqu'en France, et, enfin fixé dans le pays de Bray, il y aurait fondé la maison féodale de Gournay. C'est d'elle qu'est issu le comte de Gobineau. Par elle, il se rattachait à ces lointains et fabuleux ancêtres .

Plutôt que de discuter la vraisemblance de cette audacieuse généalogie, il vaut mieux s'arrêter aux conclusions intéressantes qu'en tirait Gobineau, en la croyant fondée. Il se sentait fait à la ressemblance du Normand Ottar qu'il jugeait « compréhensif, indépendant, patient ». Il revivait comme il pouvait dans son siècle la vie intense, énergique, de ce vaillant chef. Nous connaissons déjà beaucoup de ce qu'il pensait de lui-même par cette peinture des aïeux pour lesquels il montre une prédilection si marquée.

Joseph-Arthur, comte de Gobineau, naquit à Ville-d'Avray le i4 juillet 1816. Son père, Louis de Gobineau, officier de la garde royale, avait suivi Louis XVIII dans son exil pendant les Cent-jours en qualité d'officier d'ordonnance du comte d'Artois. On dit de lui qu'il considérait « Voltaire comme le diable et Charles X comme un saint », mais qu'il

les aimait tous les deux également. Il laissa des mémoires sur son séjour à Gand auprès du roi ; son fils s'en inspira plus tard dans un roman aujourd'hui introuvable, Ternove.

Le grand'père de Joseph- Arthur était conseiller au Parlement de Bordeaux, A Toccasion de la dissolution de ce Parlement (1771), il se diistingua par sa fermeté. C'est lui qui, plus tard, construisit la grande maison située à Bordeaux, à l'extrémité des allées de Tourny, et qui porte son nom. Sa femme, Victoire de La Haye (i), fille d'un riche fermier général, fut une femme énergique et d'un caractère peu commun. On raconte qu'ayant vu l'un de ses fils, Thibault-Joseph, tomber de cheval sur le pavé d'une cour, elle lui avait dit froidement : « Vous êtes-vous fait mal, Monsieur? — Non, ma mère, — Hé bienl remontez ! » Thibault- Joseph garda toute sa vie le souvenir de cette scène et en conçut pour sa mère une admiration passionnée. Elle s'habillait en homme et aimait les longues et pénibles chevauchées. Gobineau montra à son égard moins d'indulgence que son oncle. S'il reconnaissait qu'elle avait beaucoup contribué à élever sa famille, il lui reprochait la frivolité habituelle « aux gens d'argent ».

L'oncle Thibault- Joseph eut une vie aventureuse. Enfant, élève au collège de Guyenne, il en fut renvoyé pour avoir voulu y mettre le feu. Plus tard,

(i) Victoire de la Haye était normande. La propriété de sa famille s'appelle Villiers-le-Mayeux (Eure).

il fît la guerre en Espagne, sous Dugommier, sans accepter aucun grade. On cite de lui d'étonnants faits d'armes, dignes de l'ancêtre Ottar. Presque seul, il aurait capturé un brick anglais. Après le 9 thermidor, il fut, à Bordeaux, l'un des plus enragés à traquer les Jacobins. Ami de Talleyrand jusqu'en i83o, il passa bien des étés à Valençay, mais la révolution de Juillet réveilla sa nature irréductible. On verra quel original il devint dans la suite lorsqu'il eut à accueillir son neveu à Paris.

Jusqu'à l'âge de douze ans, Arthur de Gobineau vécut à Paris ou près de Paris. En 1828, il fit avec sa mère un voyage en .Allemagne. Il passa plusieurs mois dans un vieux burg du grand-duché de Bade et il devait conserver de ces lieux romantiques une impression profonde. L'Allemagne se présentait à ses yeux d'enfant sous un aspect pittoresque et féodal qui le captiva pour toujours. Ces quelques souvenirs, cultivés par une imagination jeune et très vive, forment le premier et peut-être le plus fécond élément de cette influence germanique qui eut une si grande part dans sa formation intellectuelle.

On lui fit faire ensuite ses études en Suisse, au collège de Bienne. 11 y resta trois ans. Dans cette petite ville, l'enfant retrouva de bons prétextes à rêveries, au bord du lac et en face des rives de l'île de Saint-Pierre, célébrée par Jean-Jacques Rousseau. C'est là qu'il fit ses premières lectures, en français et en allemand, et qu'il commença à réfléchir.

La Révolution de i83o mit le trouble dans sa

famille ardemment légitimiste. Son père quitta le service et se retira au fond de la Bretagne, àRedon. Arthur quitta Bienne pour l'y rejoindre et passa quelques mois dans ce milieu provincial et monotone. Louis de Gobineau y vivait seul avec sa fille Caroline. Il ne vit plus jamais sa femme dont le caractère fantasque ne s'accordait pas avec le sien. Arthur ainsi connut fort peusa mère. Elle était une demoiselle de Gercy.

Caroline fut toujours pour son frère une confidente et une amie très chère. A seize ans, elle avait été atteinte d'une maladie qui la retint longtemps au lit. Des accès de fièvre périodique TafFaiblissaient de plus en plus. On raconte qu'elle fut guérie miraculeusement à la suite d'une neuvaine entreprise par ses parents et ses amis, dont était le prince Hohenlohe. Elle se leva, paraît-il, le neuvième jour, s'habilla et alla au-devant de son père qui priait à l'église. Mais, quatre ans plus tard, le mal reparut et elle ne put jamais plus marcher. A demi-étendue sur une chaise longue, elle travaillait du matin au soir. Elle vécut pour ses livres et pour ses pauvres. Plus tard, en 1867, inalgré son infirmité, elle prit l'habit bénédictin sous le nom de mère Bénédicte, à l'abbaye de Sainte-Cécile de Solesmes. Elle est morte le 18 février 1884. Elle vécut presque toujours séparée de son frère, mais une correspondance continuelle les unit toujours l'un à l'autre. Nous avons tenu à fixer ici le souvenir de cette figure touchante à qui Gobineau a toujours voué une profonde jaffection.

En i835, Arthur vint à Paris. Il avait dix-neuf ans. C'était un grand jeune homme très travailleur, très rêveur. Il faut retenir que sa pensée a commencé à se former en Allemagne et en Suisse^ mais qu elle a subi à Redon une influence familiale, catholique et légitimiste, qui dut contrarier ses aspirations à un romantisme selon Rousseau. En dehors de toute influence, il a une sensibilité originale, une curiosité éveillée tôt par la lecture des Mille et une nuits qui le pousse de très bonne heure à s'instruire de tout ce qui a rapport aux civilisations orientales. Les contes arabes qui avaient frappé son enfance eurent toujours un grand attrait pour lui.

A Paris, il reçut l'hospitalité de son oncle Thibault-Joseph^ dont la seule occupation était de maudirel'usurpateur Louis-Philippe etde travailler selon ses moyens au retour des rois légitimes. On raconte que l'oncle accueillit le neveu d'une étrange manière. Après l'avoir fait conduire à sa chambre par un domestique, il resta trois semaines sans lui adresser la parole . Arthur, réduit à subir sa mauvaise humeur, ne pouvait compter, pour vivre et travailler, que sur ses libéralités. Il se décida à exiger une explication. Il menaça son oncle de se tuer plutôt que de supporter plus longtemps un pareil traitement. Thibault-Joseph se départit peu à peu de sa rigueur.

A cause des opinions de sa famille, Gobineau fut empêché d'entrer dans une carrière officielle tant que dura la Monarchie de Juillet. De i835 à i848.

pendant treize ans, il ne s'occupa que de travaux littéraires ; c'est un fait sur lequel il faut insister. On a souvent reproché au comte de Gobineau, diplomate, de n'avoir été en littérature qu'un amateur, tandis qu'en réalité on verra que le contraire serait plutôt vrai : il devint diplomate par occasion sans que rienl'y eût préparé. De vingt à trentedeux ans, à l'âge où le caractère de l'homme se j forme, où sa destinée se prépare et se décide, Gobineau n'a été qu'un jeune écrivain que la modicité de ses ressources obligeait à publier quelques romans médiocres parus en feuilletons au Journal des Débats ou ailleurs, mais qui surtout travaillait à devenir un érudit en quelques matières où il voulait désormais se spécialiser. Il réunit pendant ces quelques années ce qu'il lui faudra de documents et de notes pour son Essai sur finéffalité des Races.

Dans la Revue des Deux-Mondes du i5 avril ' 184I9 il publie une étude intéressante sur le comte j Gapo d'Istria, le président de la Grèce assassiné à Naples en i83i. Les idées philhellènes exprimées dans cet article ne font guère prévoir celles que Tauteur développa plus tard. Mais c'étaient les opi- . nions courantes d'alors et Gobineau n'eut proba- j blement pas la liberté de dire ce qu'il pensait sin- ; cèrement.

De cette première période de sa vie, il reste I quelques essais poétiques, notamment la Chronique rimée de Jean Chouan et de ses compagnons, poème épique qui raconte des épisodes de la résds- \

tance à la Révolution dans les campagnes du Maine. Les sentiments royalistes de Tauteur s'y expriment avec véhémence.

En i846, Gobineau épousa M"® Gabrielle Clémence Monnerot, qui appartenait à une bonne famille de Saintonge, des environs de Jonzac; mariage de vive inclination. Le grand-père de M^*® Monnerot avait été guillotiné en gS pour avoir caché chez lui des prêtres. M. François Monnerot, son père, émigré à la Martinique, y avait épousé, en 1801, M"« Destourelles. A défaut de fortune, Gobineau retrouva dans cette famille des opinions qui étaient les siennes . M"*« de Gobineau , intelligente et distinguée, a été pendant trente ans la compagne et la confidente de son mari. 11 n'écrivait pas une ligne sans la lui communiquer. C'est elle qui prit soin des manuscrits, corrigea les épreuves de tous les ouvrages du comte jusqu'en 1876.

Gobineau fréquenta, à Paris, la famille de Serre, les deux peintres Ary et Henri vSchefFer, les Rémusat et enfin Alexis de Tocqueville, qui l'appréciait, s'intéressait beaucoup à lui et allait décider de son avenir. Gobineau ne montrait pas beaucoup d'ambition. Il s'adonnait tout entier à ses études. Tout ce qu'il espérait, c'était d'être nommé un jour archiviste ou bibliothécaire quelque part en province. Les événements de i848 portant Alexis de Tocqueville au ministère des Affaires étrangères changent subitement le cours de cette paisible existence. Gobineau devient son secrétaire particulier et, bientôt après, son chef de cabinet (juin 1849).

l4 PAGES CHOISIES DU COMTE DE GOBINEAU

C'est sous ses auspices que le comte de Gobineau débuta dans la diplomatie. Rien ne Vy avait préparé. Il n'avait jamais fait d'études de droit, et, toute sa vie, ces connaissances spéciales lui manquèrent. Il se trouva dans de mauvaises conditions pour briguer les postes auxquels son intelligence et son nom lui permettaient de prétendre. Il eut pour lui sa distinction native et ses qualités de brillant causeur. Il était homme du monde avec toutes les qualités de V honnête homme d'autrefois. « Partout en lumière dès qu'il paraissait, dit de lui M. Sorel, et en valeur dès qu'il parlait, — sauf dans le monde officiel, où son esprit s'offusquait naturellement, sous l'influence de l'atmosphère, et où il ne tranchait que par sa correction à la fois distraite et raffinée. Il ne se livrait tout entier que dans l'intimité, une intimité très restreinte. » Il était très gai. Comme beaucoup de ceux qui ont une vie intérieure ardente, il s'amusait facilement : il conserva toujours un caractère très jeune.

Vers la fin de sa vie, quand on le tourmenta pour qu'il posât sa candidature à l'Académie, on parvint à lui faire accepter de passer une soirée dans un salon ami avec M. de Sacy et quelques académiciens. Renan, qu'il connaissait depuis longtemps par les Scheffer, était présent. On aborda des sujets de haute portée philosophique. Gobineau

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se défendît d'y prendre part. Mais il avait un air réjoui qu'on remarqua. Et quand on l'amena à dire ce qui causait sa gaîté, il raconta qu'il venait de passer quelques heures à lire un livre de Contes de fées donné à un de ses petits-enfants et il assura qu'il n'avait jamais rien lu de plus captivant. Il paraît que M. de Sacy fut surpris et que l'élection du comte à l'Académie se trouva par suite à jamais compromise.

Il n'aimait pas à passer pour un érudit. Il ne parlait pas de ses livres. Des personnes qui le voyaient souvent ignoraient complètement ses travaux littéraires. Aux réceptions officielles, où ses fonctions l'obligeaient à paraître, sa retenue lui donnait un peu de raideur, « un air militaire ». Il était ravi d'avoir été appelé un soir « mon général » par un laquais des Tuileries.

II avait le front beau, des cheveux bruns, un peu bouclés, partajg^és par une raie en deux parties égales; le visage un peu mat, allongé, avec une moustache courte aux pointes dressées et la barbiche à l'impériale; une grande et noble prestance et des gestes assurés et prompts. Tous ses traits dénotaient la finesse, la mobilité de son caractère. Sa parole était abondante et facile, sa conversation toujours attachante, et toute en faits, en anecdotes, en paradoxes, où il mettait beaucoup d'ironie pour les idées du siècle et toutes les saillies de son esprit de contradiction.

On sait qu'Alexis de Tocquevîlle ne resta pas

chargé de faits caractéristiques, il établit ainsi sa méthode d^observation : « J'ai tâché de répudier toute idée vraie ou fausse de supériorité sur les peuples que j'étudiais. J'ai voulu me placer autant que possible à leurs différents points de vue, avant de prononcer un jugement sur leurs façons d'être ou de sentir. »

Revenu en France, il fut chargé d'une courte mission à Terre-Neuve pour y traiter la question des pêcheries avec les commissaires du gouvernement anglais. 11 en rapporta un nouveau volume, le Voyage à Terre-Neuve. Toujours l'homme de lettres tirait profit des voyages du diplomate.

A l'automne 1861, nommé ministre plénipotentiaire, il repartit pour Téhéran comme chef de mission. Il y passa encore deux années, pendant lesquelles il eut auprès de lui comme attaché un homme intéressant, très vif d'esprit et très audacieux, M. de Rochechouart, qui devint un peu son disciple. Auteur d'études curieuses sur la Chine, il alla mourir très jeune à Saint-Dominique. Gobineau retraça quelques traits de son caractère dans le personnage de Laudon, du roman des Pléiades.

Dans les mémoires transmis à cette époque à son chef, le ministre des Affaires étrangères, le comte développait quelques idées curieuses sur le rôle qu'il aurait voulu faire jouer à la France dans l'Asie centrale. La Russie n'y avait pas encore pénétré. A l'égard de l'Angleterre, les princes asiatiques témoignaient une prudente réserve. Entre ces deux puissances, Gobineau rêva d'étendre notre

influence, grâce aux rapports d'amitié qu'il entretenait personnellement dans ces pays. Par les savants dont il parlait la langue, il avait les moyens d'ouvrir le chemin des khanats de l'Asie centrale à M.de Rochechouart qui s'ofFraitpour cette mission difticile. Mais, à Paris, de si grands desseins parurent chimériques. Leur auteur y gagna seulement d'augmenter l'hostilité des bureaux du ministère qui voyaient toujours en lui un diplomate fantaisiste. Il en fit l'expérience, en i864, quand on lui refusa un poste qu'il sollicitait àConstantinople où sa connaissance de l'Orient et des Orientaux pouvait rendre des services.

On l'envoya à Athènes. Il y resta quatre ans, pendant lesquels il travailla beaucoup. C'est là qu'il écrivit Y Histoire des Perses^ les Religions et les Philosophies de l'Asie centrale^ les Nouvelles Asiatiques, les trois nouvelles intitulées Souvenirs de voyage, une série de lettres sur la numismatique et l'archéologie adressées au baron de Prokesch, qui n'ont pas été publiées, et une série de poèmes, Y Aphroêssa.

En parlant des idées de Gobineau, nous aurons l'occasion de rappeler ce séjour en Grèce. Il admira, mais sans contredire à son système établi dans YEssai sur Vinégalité des races, le rôle préémiment qu'il accordait aux purs Arians (i) ne lui permettant pas de reconnaître l'importance de la culture et des traditions gréco-latines.

(1) Gobineau écrit Arians au lieu de Aryens y dans le but d*cvker une confusion avec les Ariens, adeptes d'Arius.

C'est à Athènes même qu'il écrit, dans son Histoire des Perses^ son interprétation souvent citée des g-uerres médiques. Les campagnes héroïques des Grecs que Ton offre en exemple patriotique aux enfants ne sont plus à ses yeux que des opérations d'ordre très secondaire auxquelles Xerxès ne pouvait accorder beaucoup d'importance. Les visées des Perses tendaient à pénétrer dans les terres barbares occidentales, dans l'Europe, dont ils n'avaient que des notions très vagues; ce n'est pas pour réduire Athènes et Sparte que le grand roi aurait réuni un nombre d'hommes encore si prodigieusement grossi par l'imagination d'Hérodote. L'échec de cette immense armée eut surtout pour cause sa mauvaise organisation et les difficultés qui en résultèrent au sujet de sa subsistance. Les Grecs, en réalité, n'auraient donc eu qu'un médiocre mérite à profiter des fautes de leurs adversaires. Mais ils avaient beaucoup d'orgueil et beaucoup de faconde. C'est par ces moyens qu'ils en imposent encore à la postérité. Au point de vue artistique, cette nation vile a eu un siècle de génie : c'est tout ce que lui accorde Gobineau.

Il quitta Athènes en 1868 pour aller occuper un poste de ministre plénipotentiaire à Rio-de-Janeiro. Il souffrit d'être transporté si loin de l'Orient qui le passionnait uniquement. L'Amérique du Sud et le Brésil surtout n'étaient pas pour lui un champ d'études comparable à la Perse ou à la Grèce. Les peuples primitifs y ont laissé peu de traces. Devant ces paysages sans histoire, sans passée qu'il

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nommait « des paysages inédits », il s'ennuya.

Les seuls plaisirs qu'il eut là-bas, il les dut à Tamitié que lui porta Tempereur Dom Pedro, qui connaissait ses œuvres et fut séduit par son commerce charmant. Ce furent les premières marques d'une sympathie qui ne se démentit jamais.

Ils se réunissaient tous les dimanches pour de longs entretiens. L'empereur, très cultivé, avide de tout savoir, se sentait seul dans son immense empire. Cet héritier des Habsbourg et des Bragance, réduit à régner sur une colonie tropicale, en souffrait comme d'un exil. Lorsque Gobineau, éprouvé par le climat, obtint un congé pour rentrer en France en mai 1870, Dom Pedro et lui commencèrent à échanger une correspondance qui ne s'interrompit plus que pendant les séjours qu'ils firent ensemble en 1871, 1876 et 1877, quand l'empereur vint en Europe.

Après la mort de son oncle Thibault- Joseph, dont il héritait, Gobineau avait acheté, en 1867, le château de Trye-en-Vexin, à six lieues de Gournay, dans le pays de Bray ; château où il voyait le berceau de la maison normande de Gournay fondée par un descendant d'Ottar-Jarl. Il vécut donc aux lieux mêmes où il plaçait ses ancêtres. Pendant qu'il ressuscitait leur histoire, la guerre de 1870 éclata. Il en fut meurtri à un tel point que son caractère en resta bouleversé jusqu'à sa mort.

Pour comprendre les combats oausés par ces événements dans l'esprit du comte, il faut se sou-

venir de ce qu'il devait à rAlIemagne. Taîne et Renan, à la môme époque, subirent la même crise, d'où ils sortirent transformés. 11 parait que Gobineau, mieux renseigné qu'eux, avait prévu nos défaites. Il jugeait très sévèrement les tendances nouvelles du gouvernement, la politique d'aventures de l'empereur et son opportunisme débonniaire.

Il découvrait dans la société française, au regard des théories de V Essai sur les RaceSj trop de symptômes de décadence et de débilité pour être surpris au même point que ses compatriotes par les victoires allemandes.

Il essaya d'organiser la résistance autour de lui. Comme maire de Trye, il intervint auprès des vainqueurs après l'invasion et, parlant leur langue, il obtint d'eux des ménagements pour son canton et les pays environnants. Après l'armistice, la ville de Beauvais lui témoigna publiquement sa reconnaissance. On voulut l'envoyer à la Chambre ou au Sénat. Mais il refusa toute candidature.il était trop gentilhomme pour se plier à tous les marchandages électoraux et sa connaissance des peuples lui interdisait d'accepter le principe du suffrage universel.

En 1872, le gouvernement nomma M. de Gobineau ministre de France en Suède. Il resta cinq ans à Stockholm. Ce fut une période de calme et de travail. Il s'y remit peu à peu de « beaucoup d'ennuis et de souffrances physiques ».

Le prince d'Eulenburg, ancien ambassadeur d'Allemagne à Vienne, qui est aujourd'hui l'un des prin-

cipaux membres du Gobineau^Verein, a publié dans les Bayreuther-Blaetter (i) quelques pages de souvenirs sur cette période de la vie du comte. Il habitait au second étage d'une maison de la Nybrotique un petit appartement très modeste. Il y continuait dignement sa vie d'études et de continuel travail. Il vivait au milieu de souvenirs de ses séjours en Perse ou en Grèce. Il y avait un narghileh près de lui. Il était seul avec un domestique fidèle, Honoré Michon, qui Tavait accompagné dans tous ses voyages. C'était un levantin qui maintenait autour du comte dans toutes les choses quotidiennes une atmosphère et des habitudes orientales.

A l'occasion des fêtes du couronnement du roi Oscar à Drontheim, il fit un voyage en Norvège. Ces pays Scandinaves, à défaut de l'Orient où il eût voulu toujours vivre, l'intéressaient encore : il y retrouvait le souvenir des compagnons d'Ottar, et, en Norvège surtout, il crut reconnaître une population ariane assez pure. La première partie de son long poème UAmadis fut inspirée par ces impressions. A Stockholm aussi il termina, la Renaissance^ les Pléiades et la série de ces Nouvelles asiatiques qui rappellent par la rapidité et le naturel du récit les nouvelles de Mérimée.

En 1876, à l'automne, il obtint du gouvernement un congé qui lui permit d'accompagner l'empereur Dom Pedro dans un grand voyage en Russie, en Turquie et en Grèce, par Saint-Pétersbourg, Nijni-

(i) En 1886, sous le pseudonyme de Philippe de Herlefel4.

Novgorod, Moscou, Kiew, Livadia, Sébastopol, Constantinople et Athènes. Le retour se fit par Rome, où Gobineau rencontra pour la première fois Richard Wagner, qui s'y reposait des fatigues de la récente saison de Bayreuth. Ce n'est pas dès cette première entrevue que Wagner apprit à bien apprécierGobineau, mais seulement l'année suivante quand il eut entre les mains la Renaissance. C'est de toutes les œuvres du comte l'une des plus estimées en Allemagne : on y trouve des pages qui sont parmi les meilleures que l'auteur ait écrites ; quelques-unes devaient attirer bientôt l'attention de Nietzsche et exercer sur lui une grande influence.

Dans les premiers jours de janvier 1877, à son retour à Paris, Gobineau apprit tout à coup que le duc Decazes lui imposait une retraite prématurée. On connaissait au ministère ses opinions très nettement contraires aux atermoiements et aux tendances du gouvernement. Il ne savait pas dissimuler. On détestait dans les bureaux ce gentilhomme qui s'y montrait le chapeau sur la tête et parlant haut. Quelqu'un l'avait surnommé « l'Alceste du patriotisme ». Depuis la guerre, grandissait en lui un penchant à l'ascétisme et au stoïcisme. Son insouciance des choses matérielles lui causait des embarras d'argent. Il dut vendre son château de Trye. Sa santé était compromise. Une maladie des yeux lui interdit bientôt toute lecture. Le ressentiment qu'il garda de sa disgrâce (i) ajouté à tous ces

(i) Parmi .les circonstances qui augmentèrent ce ressentiment, il

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ennuis rendit très pénibles ses dernières années. -- Il les passa à Rome, menant une vie très simple M très retirée, occupant ses longs loisirs à des essais de sculpture. Depuis son séjour à Athènes, c'était devenu peu à peu sa grande passion . A Rome, il retrouvait le comte et la comtesse de la Tour, dont l'amitié dévouée dissipait un peu ses idées sombres.

De temps en temps, il allaita Bayreuth. Wagner se plaisait à l'attirer à Wahnfried et témoignait de l'admiration pour ses idées. DansV Essai, dans la Renaissance, il trouvait des arguments qu'il reproduisait avec grandiloquence dans Religion et Art et dans Héroïsme et Christianisme. Gobineau fut ainsi associé innocemment par son génial ami à l'œuvre de régénération de l'humanité. Wagner interprétait à sa façon, en déformant tout par l'effet de sa forte imagination. Il fut à son aise dans l'œuvre du comte, si diverse, si complexe et dont l'objet s'étend audacieusement à travers les temps reculés jusqu'aux origines des hommes.

Pendant l'hiver de 1881 à 1882, la santé de Gobineau s'altéra de plus en plus. Au printemps, il se rendit à Bayreuth, mais ne put y séjourner plus de quelques jours. Les médecins l'envoyèrent à Gastein. Se sentant mieux, il crut pouvoir faire

faut dire ua mot du choix que fit le ministre pour le remplacer : « C'est — écrit Gobineau — un certain marquis de Tamissier qui s'appelle Carrier de son vrai nom. C'est le petit -fils du fameux Carrier des noyades de Nantes 1 » Carrier et les souvenirs de 1798 rauimaieut ses vieilles rancunes légiliiuisles.

m petit voyage en Auvergne, où il retrouva le omle et la comtesse de la Tour, à leur château de jhaméane. Un automne précoce précipita son lèparl pour l'Italie. Le 1 1 octobre, il partait seul lour Pise. Le i3, à son passage à Turin, il mouut subitement au moment de monter en wagon >our continuer son voyage (i).

Pour se faire une idée exacte de la valeur de 'œuvre de Gobineau, il ne faut pas oublier que les robinistes de la première heure ont été des wagnéiens. Ils ont célébré surtout \'ami de Wagner, le lenseur audacieux qui a eu le rare honneur d'exerer une certaine influence sur le maître de Bayreuth . "est le sort de tous les penseurs d'être interprétés l'une manière inattendue par la critique mal inforaée. Récemment, M. Edouard Schuré, considéant surtout l'auteur de la Renaisnance (2), l'a iépeint comme un n contemplatif » occupé comme Yagner de la régénération de l'humanité. Il joule, il est vrai, que n celte foi superbe dans l'âne, dans sa vertu créatrice et régénératrice, est me exception dans son œuvre ». Mais, à tant

insister sur un aspect, d*ailleurs discutable, d'un ouvrage, de second ordre, on risque de créer de fausses légendes.

Il faut se souvenir que, lorsque Gobineau devint Yami de Wagner^ il était malade, aigri, « très changé », selon l'expression d'une des personnes qui l'ont le plus connu et à toutes les périodes de sa vie. 11 ne rappelait plus que de loin le vrai Gobineau, le gentilhomme de lettres brillant et bien équilibré, l'auteur de V Essai sur Vinègalité des races et l'écrivain des Nouvelles asiatiques . Celui-ci avait gagné l'amitié de Prosper Mérimée, mais un Wagner aurait-il su l'apprécier tout entier?

Ce qui a le plus passionné le corn te de Gobineau, c'est l'ethnologie. Pendant les années où, écrivain pauvre vivant de sa plume, il est forcé d'écrire des romans médiocres dont il vaut mieux ne pas parler, il emploie tous ses loisirs à préparer son grand ouvrage sur les races humaines.

De cet Essaie publié d'abord en quatre gros volumes, il ressort que les Arians sont supérieurs à tous les autres hommes et que la perfection actuelle d'un peuple dépend de la proportion de sang arian qu'il a pu garder malgré les mésalliances. Depuis les Kaffirs, montagnards de l'Afghanistan^ jusqu'aux Germains épars dans notre occident ou passés outre- Atlantique, un même fonds de qualités innées, propres à cette race privilégiée, lui permet d'atteindre à un développement intellectuel et moral impossible aux autres races.

a8 PAGBS CHOISIES DU COMTR DB GOBINEAU

Parlons de la France. Des guerriers arians, les Francs, ont conquis nos pays. Ils ont soamîs les anciennes populations mélangées de sang jaune et peut-être d'une obscure infiltration sémitique. L'aristocratie franque a organisé ces masses indifférentes . De cette inégalité ethnique émana la force qui fit la France. L'élément latin aurait contribué très peu à cette formation. Voilà, du moins, la thèse formulée par Gobineau, après avoir été très clairement exposée au commencement du dix-huitième siècle, dans l'œuvre posthume du comte de Boulainvilliers (1658-17^52). Pour avoir ressuscité cette conception, malgré les solides critiques d'Augustin Thierry, Gobineau a mérité de prendre place là où l'a mis M. Ernest Seillière, dans son intéressant ouvrage (i), au seuil d'une étude de la Philosophie de l'Impérialisme.

L'antagonisme de deux raceSjl'une conquérante, l'autre soumise, serait, à l'origine, nécessaire à la formation et au maintien d'une société et d'une civilisation.il y aurait décadence lorsque le mélange de ces races diminue, par des mésalliances, l'écart moral indispensable à la conservation d'une hiérarchie sociale.

Ces notions n'appartiennent pas en propre à Gobineau. Il a pu en emprunter le fonds à Boulainvilliers ou même à la Franco-Gallia de François Hotman (i574), mais il les a renouvelées et considérablement élargies.

(i) Ernest Seillière, le Comte de Gobineau et C Aryanisme historique .

L'originalité de toutes ses œuvres est surtout dans les détails. C'est qu'il est curieux de tout, prompt à s'instruire et excellent observateur.

On a pu dire que cet aristocrate a été d'une certaine manière disciple de Rousseau. La noblesse naturelle qu'il attribue à l'Arian, n'est-ce pas un peu la bonté et toutes les qualités dont Jean-Jacques pare l'homme primordial? Gobineau restreint aux seuls Arians les privilèges accordés par Rousseau à toute l'humanité. Il fait songer à un Rousseau qui aurait regardé les hommes et réfléchi un peu. Et s'il est doué d'une sensibilité exquise dont font foi ses nouvelles et ses récits de voyage,il n'est jamais un homme sensible au sens du dix-huitième siècle. Il n'est même pas un romantique. Son attitude intellectuelle le place en marge de son temps avec des esprits avertis et pénétrants comme Stendhal, qu'il pratiqua beaucoup, — ou Mérimée. Il se trouve être ainsi du nombre des rares auteurs qui relient à travers tout le dix-neuvième siècle la pensée d'aujourd'hui à celle du dix-huitième. C'est ce qui explique l'attrait qu'il exerça sur Nietzsche.

M. Eugen Kretzer raconte une anecdote significative (i). A Wahnfried, un jour que Wagner défendait la conception du monde de son maître Schopenhauer et la morale de la compassion, Gobineau protesta. Préférer, dans ce monde de misère, le pauvre au riche, le sot au sage, l'estropié à l'homme bien portant, c'est, à son avis, une erreur

(i) D'Euiçen Kreizer. Graf Gobineau, Leipzig, 190a.

de raisonnement. A la résignation chrétienne, il opposait la dignité païenne . A celui qui pardonne tendrement, celui qui accepte sans plainte ni faiblesse. Au renoncement mystique, le renoncement stoïque et dédaigneux. En tous cas, sous aucune forme, il ne voulait entendre parler de Tégalité des hommes. Voilà des sentiments que nous appelons aujourd'hui nietzschéens.

Nietzsche n'a jamais cité le nom de Gobineau dans ses livres, mais il en parla dans ses conversations. Il a connu certainement la Renaissance et les idées du comte par les Bayreuther Blaetter en 1881. Et peut-être en avait-il déjà entendu dire quelque chose par les quelques amis wagnériens qui lui restaient fidèles malgré sa rupture éclatante avec Wagner. En tout cas, M. Seilhère a pu écrire à la dernière page de son livre que ce qu'on est convenu d'appeler la troisième période de Nietzsche (période qui débute par le Gai Savoir et est de beaucoup la plus remarquable) « est sortie du contact de Gobineau ». L'auteur de Ainsi parlait Zarathoustra a une telle influence depuis quelques années qu'il est intéressant d'insister sur ce qu'il a pu devoir à l'auteur de V Essai.

C'est le même Gobineau dont Nietzsche fut à certains égards le disciple, qui mérita l'amitié de Mérimée (i), lequel avait bon goût et l'approuvait d'avoir osé soutenir des principes tels que ceux-ci : a Le fanatisme, le luxe, les mauvaises mœurs et

( I ) La Revue dés Deux-Mondes a publié des lettres de Mérimée à Gobineau ^i5 octobre et le' novembre 1902).

rirréligion n'amènent pas nécessairement la chute des sociétés. — Le christianisme ne crée pas et ne transforme pas Taptitude civilisatrice (i). »

Gobineau était catholique. C'est une supériorité qu'il garde sur Nietzsche qui, gêné par son protestantisme, ne se libéra qu'en devenant violemment antichrélien. Gobineau sentait ce que Nietzsche ne put jamais comprendre : que, pour les esprits libres, la tradition catholique est comme un héritage de la culture antique à peine corrompu par les apports sémitiques. Entre Stendhal athée et Nietzsche destructeur de l'idée divine, Gobineau, également apôtre de l'énergie et de la vie intense, a le mérite de conserver d'instinct une certaine liberté en matière religieuse. Il met la religion à part. Elle est le dépôt des souvenirs du passé et intéressante comme telle au point de vue historique. En tant que phénomène social, elle a peu d'importance. « Je reste bon catholique, disait-il, mais persuadé que cette doctrine, opinion plus vraie que toutes les autres, est tout aussi impuissante à modifier les sentiments et les actes des hommes. »

Gobineau ne se contentait pas de développer ses idées dans des livres d'un abord un peu difficile, tels que les gros tomes de V Essai, Elles se lisent entre les lignes des récits qu'il nous a laissés, dans ses Nouvelles et surtout dans un roman curieux, intitulé les Pléiades, Roman mal composé, parce que

(i) Titres des chapitres II et VII du livre I^' de V Essai sur Cinégalité des races humaines.

Tauteur falîgué ne se donne plus le temps de parfaire ce qu'il entreprend. Mais, à le lire par fragments, on y découvre des scènes exquises, une peinture incomparable des mœurs d'une petite principauté germanique, des personnages bien vivants, d'une psychologie très poussée, et enfin des idées encore et des idées souvent nietzschéennes, — nietzschéennes avant Nietzsche, puisque les Pléia^ des furent publiées en 1874, pendant le séjour du comte à Stockholm.

Dès les premières pages, trois voyageurs, un Anglais, un Français, un Allemand, se présentent à nous en disant : n Nous sommes trois calenders, fils de roi... » Gobineau, épris des choses d'Orient, fut, avant le D^ Mardrus, grand admirateur des Mille et une Nuits. Ainsi débute dans ses récits le héros du conteur arabe : « Je suis Jils de roi », et ces mots magiques le révèlent « doué de qualités particulières, précieuses, en vertu desquelles il s'élève naturellement au-dessus du vulgaire ». « Je suis fils de roi » ne veut donc nullement dire : « Mon père n'est pas négociant, militaire, artiste, banquier, chaudronnier ou chef de gare... Cela signifie : Je suis d'un tempérament hardi et généreux, étranger aux suggestions ordinaires des naturels communs. Mes goûts ne sont pas ceux de la mode : je sens par moi-même et n'aime ni ne hais d'après les indications du journal. L'indépendance de mon esprit, la liberté la plus absolue dans mes opinions sont les privilèges inébranlables de ma noble origine... » Et d'où lui viennent ces

qualités qui le distinguent ? — « C'est qu'il sort d'une combinaison mystérieuse et native; c^est une réunion complète, en sa personne, des éléments nobles, divins, si vous voulez, que les aïeux anciens possédaient en toute plénitude et que les mélanges des générations suivantes avec d'indignes alliances avaient pour un temps déguisés, voilés, dissimulés... mais qui, jamais morts, reparaissent soudain dans le fils de roi dont nous parlons. »

Le voyageur français explique encore : « Il y aurait aujourd'hui de par le monde un certain nombre de personnes, hommes, femmes, enfants, de toutes nations possibles, d^ns l'individualité desquels les atomes les plus précieux de leurs plus précieux ancêtres auraient réussi à se réunir... » M. Seillière note qu'il y a là comme un pressentiment de l'idée de l'éternel retour que Nietzsche développa plus tard.

Les « fils de rois » mis à part, — et ils forment une aristocratie mondiale évaluée à trois mille cinq cents, — il reste, continue Gobineau, « une barbarie sauvage, louche, maussade, hargneuse, laide, qui tuera tout et ne créera rien ».

Les Pléiades ne sont pas d'un bout à l'autre du ton de ces quelques lignes. Après ce prologue philosophique suit un récit compliqué d'aventures sentimentales. De nombreux personnages français, allemands, anglo-saxons, y agissent conformément à la propension de leur sang. L'auteur les groupe et les mêle pour faire ressortir les différences de leurs caractères.

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L'une des figures les plus attachantes du livre est Harriet Coxe : « C'est une fille saxonne, faite pour se vaincre elle-même et vaincre les autres, et elle le faisait..., sans faillir une seconde dans sa résolution de ne pas rendre autrui témoin de ses défaillances. » Elle sait souffrir. « Sans cela, elle ne vaudrait pas ce qu'elle vaut. » — « La faculté de souffrir est la plus merveilleuse couronne de ceux qui occupent le premier rang parmi les humains (i). »

On a cru, on a écrit que Gobineau, qui projetait d'écrire une autobiographie, avait prêté quelques traits de son caractère à un des personnages du même roman, Casimir Bullet. Cette assertion n'est explicable que par la commune erreur qui fait perdre de vue le Gobineau véritable pour ne plus penser qu'à l'homme vieilli que Ton connut dans les milieux wagnériens. Il n'y a, en réalité, presque rien de l'auteur dans les traits du caractère qu'il donne à ce Casimir Bullet, curieux original tourmenté de « ce goût de l'absolu, ce besoin du parfait qui prouve que nous sommes des immortels parce que nous sentons l'infini ». Outre ce verbiage de romantique allemand, Bullet émet. des paradoxes qui ne sont pas neufs. Mais cet idéaliste s'analyse, il confesse ce qu'il croit, de bonne foi trouver au fond de soi-même, et on peut vraiment songer

(i) Comparez Tépigraphe que M. Lichtenber^er a cru pouvoir mettre à la première page de son élude sur la Philosophie de Nietzsche : « Das schnellste Thier, das each tràgt zur Vollkommenheit ist Leiden. » (Meister Eckbard.)

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à Fauteur après un portrait comme celui-ci : « Il avait d'assez grandes lumières, ayant constamment lu, surtout de l'histoire, et à force d'examiner les séries de faits humains, il s'était dégoûté de ceux qui les fabriquent. Quand une chose lui apparais* sait sous un jour vrai ou faux mais admirable pour lui, il avait ce pouvoir, cette vertu de ne pas dévier, pour quelque séduction que ce fût, des conclusions qu'il en tirait et de la ligne de conduite à laquelle il s'attachait. »

Quoi qu'il dise, Gobineau n'eut pas tout à fait cette vertu de ne pas dévier. Il lui arriva, comme à tout le monde, de se contredire. Mais n'y a-t-il pas dans cette esquisse de Bullet l'indice d'une assez jolie culture : une conscience de la relativité des vérités humaines et de la fragilité de toutes les opinions, une acceptation raisonnée des illusions indispensables et dont on n'est pas dupe. C'est du gentilhomme un aveu fait en souriant, avec un petit air d'ironie française : nous reconnaissons un esprit de chez nous, malgré les nuées germaniques dont il s'enveloppe quelquefois.

Il faut certes marquer la distance qu'il y a entre un Gobineau et un Nietzsche et ne pas songer à comparer l'un à l'autre. Le penseur de Y Essai sur les races n'a jamais cru bouleverser la philosophie . Mais par la puissance de ses dons, par sa connaissance de l'esprit des époques disparues, il a su voir les choses d'un point de vue historique inactuel ^ dont Nietzsche dut faire son profit : à lire quelques scènes de la Renaissance^ il put concevoir toutes

les critiques de la Généalogie de la morale. Qu'on lise la scène audacieuse où le pape Alexandre VI justifie César Borgia devant sa sœur Lucrèce, dont il vient d'étrangler l'époux, don Alphonse d'Aragon.

— « Ce n'est pas un monstre, ma fille, c'est un dominateur... Ecoutez-moi bien, Lucrèce. Je cherche à réveiller en vous ce que j'y connais de sentiments exactSy vrais^ puissants. Vous êtes belle comme l'Orgueil I Vous êtes la Force! Je vous parlerai en conséquence... Sachez que, pour ces sortes de personnes que la destinée appelle à dominer sur les autres, les règles ordinaires de la vie se renversent et le devoir devient tout différent. Le bien, le mal se transportent ailleurs, plus haut, dans un autre milieu, et les mérites qui se peuvent approuver dans une femme ordinaire deviendraient chez vous des vices, par cela seul qu'ils ne seraient que des causes d'achoppement, de ruine. Or, la grande loi du monde, ce n'est pas de faire ceci ou cela, d'éviter ce point ou de courir à tel autre ; c'est de vivre, de grandir et de développer ce qu'on a en soi de plus énergique et de plus grand, de telle sorte que d'une sphère quelconque on sache toujours s'efforcer de passer «dans une plus large, plus aérée, plus haute. Ne l'oubliez pas... »

11 parle de ces hommes de la Renaissance avec le même esprit d'indépendance et de libre critique qu'il s'impose lorsqu'il dépeint les mœurs des Perses .

De telles pages ont dû faire réfléchir Nietzsche (i).

Mais le système qui forme armature pour soutenir et harmoniser ses pensées, cette conception arianiste de Thumanité, entraîne Gobineau à de curieux jugements sur l'antiquité gréco-latine et sur la France .

D'abord, étant en Perse, il s'avise que Cyrus est « la plus grande figure du monde ». Nous lui devons tout ce que nous sommes. « Il n'eut jamais son égal ici bas. » Par ses guerres scythiques et la terreur de son nom, il ferma aux Touraniens le chemin du Sud et transforma ainsi l'histoire de l'humanité civilisée. Au lieu de se répandre vers le Sud, vers TEgypte, les Arians effrayés prirent la route de l'Ouest en repoussant vers le Nord leurs frères, les Ases Scandinaves. Sans Cyrus, l'Europe actuelle n'eût jamais existé.

Or, quand on expliqua à Cyrus la constitution qui régissait Sparte, il jugea ce peuple digne de son mépris : « Je n'ai jamais un grand souci de cette sorte de gens qui ont au milieu de leur ville

(i) Nietzsche a lu Gobineau, bien qu'il ne l'ait cité nulle part. M™» Fôrster-Nietzsche se souvient d'avoir lu à haute voix \ Essai sur les Races à son frère, quand ils ctaientensemble àBâle, l'un des hivers 1876-76 ou 1877-78. Nietzsche admirait beaucoup Gobineau. Ce fait a été éclairci par M. Kretzcr. Cf. Robert Dreyfus, la Vie et les P roohé lies du comte de Gobineaa (jgob).

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fortement et açir avec obstination selon le point de vue que la raison nous donne comme « le plus avantâ|rreux et le plus nécessaire ». Pour un peuple, l'idéal est la durée,ldi sécurité des institutions. Gobineau admira Tancienne Chine et la moderne Angleterre. Donc il dut maudire Tesprit railleur et critique que produisent précisément ces mélanges hétérogènes dont est formée la nation française. La variété des races vivant sur un même sol met de la diversité dans les opinions, ménage des contrastes intellectuels. De ces contrastes naissent le scepticisme et la culture la plus élevée de Tesprit humain. Mais quand l'élite d'un peuple atteint à cette liberté morale, sans que son indépendance soit garantie par une forte hiérarchie sociale, une inquiétude se répand [dans certaines intelligences. Elles proclament l'approche d'une décadence.

Gobineau a éprouvé ces craintes au spectacle de la France vaincue. Il n'attendait rien de bon de l'esprit latin révolutionnaire. Après avoir osé dire, ajuste raison, que les licences de l'esprit n'étaient pas nécessairement dangereuses pour la société, il s'effrayait de voir répandre dans toutes les classes sociales des idées uniformes et nuageuses, selon les vœux démocratiques et dans un but fâcheux de nivellement. Il n'allait peut-être pas jusqu'à remarquer la valeur restreinte des doctrines, des choses apprises et leur mince influence au prix des enseignements delà vie qu'il faut vivre. En voulant niveler les hommes, on égalise seulement leurs appétits qui se gonflent à la mesure de

ce que peut concevoir Timagination. La vie devient plus encombrée, plus cruelle. Gobineau le savait. Il a senti le charme nouveau de cette existence fiévreuse. Dans les Pléiades^ il marque sa sympathie pour Harriet Coxe en ces termes : a Phidias et Praxitèle n'auraient pas regardé la physionomie d'Harriet si elle avait passé devant eux ; pour eux, ce n'eût pas été la Beauté... C'était la Beauté pourtant; la beauté d'une ère qui n'est pas celle de la joie, mais celle de la vie doublée et redoublée. »

Si, en dépit de ses préventions, Gobineau a ainsi entrevu ce qui peut donner de la beauté à Tâme moderne, il fait Taveude son pessimisme en opposant avec tant de force cette beauté nouvelle à son modèle antique. En témoignant sa faiblesse pour « la beauté d'une ère qui n'est pas celle de la joie », il oublie qu'il n'y a pas de vraie beauté qui ne produise la joie et que l'homme de haute culture, aujourd'hui comme toujours, construit le bonheur de sa vie de la même manière que les Grecs jadis construisirent leurs temples, par une même connaissance des règles delà mesure et de l'harmonie.

Par son germanisme, Gobineau fut empêché de comprendre quelle est la place de l'art dans la vie, au point de vue de cette tradition née en Grèce, nourrie à Rome, vivante encore parmi nous et sans cesse rajeunie.

Je crois avoir suffisamment montré que le comte

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de Gobineau n'a pas été seulement un amateur, comme on a vonlu le faire croire. Si ses connaissances en archéologie et en philologie ont para discutables, il les avait établies sur place au cours de ses voyages. Il eut toujours la passion de comprendre Yessence des peuples au milieu desquels il a vécu. Outre que de telles investigations sont difficiles, la tendance qu'il s'imposait de ne jamais dévier de son système une fois construit d'abord par intuition, puis soutenu par une interprétation un peu germanique des faits, a pu retirer à son œuvre une valeur purement scientifique, mais n'en diminue ni l'intérêt, ni la portée.

Le principal trait de son caractère, ce fut l'indépendance. Resté fidèle à la légitimité, il ne voulut jamais s'accommoder des régimes qu'il servit; il ne sacrifia jamais ses opinions politiques à son intérêt. Mais, s'il n'obtint pas d'ambassade, à bouder son époque, à faire le sauvage, il gagna la liberté déjuger de loin et de haut ses contemporains.

Il fut sévère pour les vaincus. Il aimait trop la France pour mettre de l'indulgence dans ses jugements sur elle. L'Allemagne, en l'adoptant avec tant d'enthousiasme, lui témoigne une reconnaissance justifiée à bien des égards. Ce pays unifié, discipliné, fidèle à son empereur, croit trouver des raisons de sa réussite, de sa grandeur actuelles dans l'histoire de la racegermanique. Wagner s'est proclamé l'artisan decette renaissance. Nietzsche,à mieux connaître la Grèce et la France, ne lui ménagea pas ses sarcasmes. A côté d'eux, Gobineau

prête à l'un son aryanisme ingénieux qui flatte les présomptions des Germains et inspire à l'autre ses larges vues, son esprit réaliste et insatiable.

De nouveaux travaux scientifiques, faits sur des données qui manquaient il y a cinquante ans, ont pu diminuer la valeur de certaines théories de Gobineau. On peut ne plus voir aujourd'hui dans les Aryas une seule race, mais seulement des hommes utilisant une même langue, l'hypothétique langue aryenne primitive, pour la commodité de leurs échaniçes littéraires ou commerciaux. Il reste que Gobineau a tenté de raconter et d'expliquer les origines des peuples indo-européens et que la plupart de ses hypothèses sont encore fécondes aujourd'hui. N'eût-il écrit que C Essai sur C inégalité des races humaines^ il mériterait le culte que lui rendent les savants d'outre-Rhin.

Nous avons eu enFrance un autre esprit curieux qui, lui aussi, eut des disciples fanatiques : c'est Antoine Fabre d'Olivet (1768-1825). Il avait une imagination exaltée, une tendance au mysticisme, mais l'étude des langues et des cosmogonies des anciens peuples de l'Orient l'amenèrent à une conception originale de l'histoire du genre humain. Il l'a développée dans 'son livre sur l'Etat social de r Homme (1822). Devançant certaines affirmations de la science moderne, il plaçait au pôle nord (( la pépinière du genre humain ». Il en fait descendre les peuples boréens qui se donnaient le nom de Celtes, c'est-à-dire « les mâles, les forts, les illus-

très ». Il suit leur trace, il les accompagne à travers les âges, comme Gobineau fera plus tard pour les Arians. Fabre d'Olivet, déjà, s'élevait contre les opinions égalitaires : « Contrairement à ce qu'ont avancé quelques publicistes, ou mauvais observateurs, ou systématiquement passionnés... les hommes naissent inégaux de toutes les manières et plus inclinés vers certaines facultés que vers d'autres (i)... »

Les Celtes jouent d'après son œuvre un rôle privilégié dans le développement de l'humanité, un rôle qui fait songer à celui que tiennent les Arians dans l'œuvre de Gobineau.

Il ne faut pas pousser trop loin la comparaison. Fabre d'Olivet n'a pas voyagé, son érudition est rudimentaire, ses essais de philologie sont fantaisistes, son mysticisme le gêne.

Si je rapproche ici son nom de celui de Gobineau, c'est pour montrer la distance énorme qui sépare ces deux esprits occupés des mêmes problèmes et les étudiant à trente ans d'intervalle. Les disciples de Fabre d'Olivet étaient des rêveurs, des mystiques, tandis que, parmi les admirateurs de Gobineau, beaucoup sont des savants, professeurs ou érudits, épris d'études exactes, et auxquels ses divinations procurent d'inépuisables sujets de recherche.

Mais Gobineau n'est pas qu'un sociologue. 11 laisse des nouvelles, un roman, des impressions de

{i) De VEtat social de l'Homniey tome I«r, p. i4i.

voyages, qui méritent d'être conservés. Quelquesunes des nouvelles sont à peu près parfaites. Le roman — les Pléiades — contient des pages exquises. Et, pour assurer sa renommée, n'est-ce pas assez déjà qu'il ait combattu le sentimentalisme de son siècle et influencé un Wagner et un Nietzsche?

Nous réunissons dans ce volume des extraits des œuvres les plus caractéristiques du comte de Gobineau. Ses gros livres sont d'un abord difficile. Nous avons pensé que le seul moyen d'intéresser le grand public à une œuvre si considérable était d'y choisir les pages essentielles. Elles suffiront à montrer ce que fut l'écrivain, ce que valut le penseur.

J'exprime ici la profonde reconnaissance que je dois à M™e la baronne de Guldencrone pour tous les renseignements qu'elle m'a aimablement fournis et qui m'ont permis de donner des détails biographiques inédits.

Je remercie également M. Schemann de son aimable concours, avec l'espoir que ce petit volume contribuera à répandre en France une renommée dont il est le plus fervent artisan.

Jacques Morland.

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