CHAPITRE V
Les libres penseurs. — Le contact des idées earopéennes. — Ce que les Persans savent de Voltaire et de Napoléon.
Le moulla Nasreddin avait deux veaux. L'un tira tellement sur sa corde qu'il réussit à la casser et il s'enfuit dans le désert. Le moulla, fort en colère, prit un bâton et il se mit à frapper à coups redoublés sur le veau qui était resté tranquille à son piquet. — Vous n'y pensez pas, moulla! lui crièrent ses voisins. La pauvre bête ne vous a donné aucun ennui, vous feriez beaucoup mieux de courir après celle qui s'échappe. — On voit bien, répondit le moulla, que vous ne connaissez guère celleci ! S'il arrive jamais qu'elle rompe sa corde, elle me donnera bien autrement de mal que l'autre !
Le moulla Nasreddin, Marforio asiatique, n'aurait jamais pu mieux dépeindre, s'il l'avait voulu faire, le naturel de ses compatriotes, de leur nature fort attachés aux idées religieuses- et très préoccupés des questions
ayO PAGES CHOISIES DU COMTE DE GOBINEAU
philosophiques; mais^ s'il leur arrive de rompre la corde, ils vont plus loin au hasard que personne, et leurs divagations irrespectueuses ne connaissent pas de limites ni de points d'arrêt.
Un ghoulam ou cavalier nomade en voyage rencontra un jour, à la porte d'une ville, et je crois me rappeler que c'était Zendjan, dans le Khamsèh, un vieux prêtre courbé par l'âge qui, d'une main, s'appuyait sur son bâton, et, de l'autre, tenait tout près de son œil droit un livre que, tout en cheminant, il paraissait lire avec beaucoup d'attention. En même temps, il pleurait.
Le ghoulam lui cria : Salut à vous, séyd I
— Et à vous le salut ! répondit l'autre.
— Pourquoi, séyd, vous en allez-vous ainsi pleurant ?
— Ah ! mon fils ! c'est que je suis vieux et que je n'y vois plus du tout de l'œil gauche.
— Voilà, certes, un grand mal, dit le cavalier, mais puisque vous n'êtes plus jeune, n'avez-vous pas eu le temps de vous y faire ? Ce n'est pas pour cela que vous gémissez si fort.
— Je pleure sans doute pour une autre cause encore, répliqua le séyd ; c'est que je lis en ce moment le Livre de Dieu, et en considérant combien c'est beau, juste et bien dit, je ne saurais me défendre de verser des larmes de tendresse.
-^ Vous en avez sujet assurément, repartit le cavalier ; mais, à votre âge, sans doute ce n'est pas la première fois que le Koran est dans vos mains, et, le connaissant de reste, votre admiration a eu le temps de s'émousser.
— Vous avez raison, mon fils ; mais c'est que, voyezvous, à bien considérer plus d'un passage, on croit com-
prendre que si Tapôtre de Dieu avait écoute plus attentivement la révélation de Tarchange Gabriel, il nous y serait commandé tout le contraire de ce que nous y trouvons.
— Vous avez peut-être raison, séyd ; mais pourquoi en gémir ? Ce qui est juste en soi, faites-le sans vous soucier des prescriptions maladroites.
Ici le séyd se mit à sangloter beaucoup plus fort et, d'une voix entrecoupée, il s'écriait, tout en branlant les mains :
— Si ce n'était encore que cet imbécile de Prophète I Mais n'est-il pas évident, en plus de dix endroits, que Gabriel lui-même n'a pas compris le premier mot de ce que le Tout-Puissant lui dictait I
Ici le cavalier se mit à rire, et il allait encore chercher à presser le séyd de prendre ses propres réflexions en patience ; mais, tout en devisant, ils avaient dépassé la porte de la ville, et comme ils se trouvaient à l'entrée d'une ruelle, le vieillard, se détournant, y entra sans prendre congé de son compagnon qui l'entendit murmurer :
— Que le Prophète, que l'ange Gabriel n'aient pas su ce qu'ils disaient, il n'y aurait que demi-mal ; mais quand on voit que l'autre lui-même...
Ici le séyd disparut derrière l'angle d'un mur et le cavalier ne put savoir ce qu'au juste son interlocuteur avait prétendu insinuer.
Il faut voir cette espèce de diaJogue joué par deux esprits forts persans, avec les gestes, les grimaces, les attitudes, toute la mimique^ enfin, qui s'y peut rattacher.
De telles historiettes sont aussi des documents. ..
On ne rencontre guère de ces sceptiques que dans les grandes villes, à Téhéran surtout. Ils se voient parmi les Mirzas et les membres de Tadministration. Ce sont de bons compagnons, et je ne dirai pas des gens d'esprit, parce que les sots sont si rares en Asie qu'on ne saurait faire une catégorie de leurs contraires ; mais ce sont des gens joyeux et d'entretien agréable. Après tout, leurs négations n'ont pas grande importance et n'exercent guère d'influence, parce que l'action irrésistible de la race les rend extrêmement 'intermittentes et incomplètes.
Je sais bien que les Russes ont appris aux Persans l'existence de Voltaire. Les Mirzas dont je parlais tout à l'heure ont volontiers à la bouche le nom de cet écrivain. Mais soit que les rapports qu'on leur en a faits aient été singulièrement incomplets, ou qu'ils lès aient eux-mêmes compris d'une façon fort étrange, le Voltaire que l'on connaît en Perse est un personnage absolument étranger à celui que le xviu® siècle appelait dévotement le Patriarche de Ferney. Je me suis fait décrire ce Voltaire asiatique par un bon vivant, grand rieur, qui en faisait un cas extrême, et qui en parlait avec une telle assurance qu'on eût juré qu'il l'avait connu et beaucoup fréquenté.
— Valatèr, me dit-il gravement, était un écrivain français, mais quel homme ! un vrai chenapan ! Il se
promenait dans les bazars, le bonnet sur l'oreille et la chemise déboutonnée, une main sur le gama, le poing* sur la hanche. Il passait ses jours chez les Arméniens, à boire, et ses nuits ailleurs. Ce qu'il avait surtout en haine, bien qu'il fît des malices à chacun, c'étaient les MouUas ! Oh ! pour les Moullas, il n'était misères dont il ne les assommât 1 Aussi ne l'àimaient-ils point et se plaignaient-ils toujours de lui au chef de police. Mais il était madré ; il échappait sans peine à toutes les poursuites. Dans ses moments de bonne humeur, il a com* posé une quantité de chansons qu'on lit encore : les unes sont sur ces infortunés Moullas, qu'il arrange de toutes pièces, et les autres sur le vin des Arméniens et les charmes des femmes qu'il fréquentait. C'était un terrible vaurien I
Voilà le Voltaire que l'on connaît en Perse, et, à ce sujet, je remarquerai qu'on ne se rend peut-être pas assez compte de la difficulté extrême de faire voyager iine idée, de peuple à peuple, sans la casser, j'entends sans la modifier beaucoup, et, tellement que lorsqu'elle est rendue à destination, elle n'a plus généralement de ressemblance avec ce qu'elle était à son point de départ* Je viens de le montrer pour Voltaire; je le montrerai maintenant pour Napoléon.
On sait de quelle gloire le nom de ce conquérant resplendit en A-sie. On trouve des portraits du premier empereur partout, et chacun s'en entretient volontiers. Voici ce que m'en racontait un fonctionnaire supérieur d'une petite ville située sur le littoral de la Caspienne :
ce Naplyoun, me disait-il, était un prince d'une valeur, d'une intrépidité, d'une sagesse et d'une science incom-
parables ! Jamais^ dans les souverains des temps anciens, on n'en a connu un qui approchât de sa poussière. Alexandre aux Deux Cornes et Petry (Pierre le Grand), de qui sont-ils les chiens? Mais ce qui était surtout remarquable en Naplyoun, c'était sa perspicacité. Je vais vous en donner une preuve :
« Un jour, un de ses domestiques résolut de gagner sa faveur. Pour cela, il se proposa, après y avoir beaucoup rêvé, de lui faire hommage d'un chapeau. Au fond, ce n'était que fourberie ; car cet homme, scélérat consommé^ cet homme ne cherchait rien moins qu'un moyen sûr d'assassiner son maître, et, par l'idée de ce chapeau, il crut l'avoir trouvé.
« Il se présenta devantNaplyoun,un jour que celui-ci était assis sur son trône, entouré de toutes les Colonnes de Tempire, c'est-à-dire de tous les Grands de l'Etat. Il s'approcha humblement, tenant dans ses mains un plateau d'argent, sur lequel était placé un chapeau magnifique, un chapeau tellement beau que tous les assistants s'écrièrent en le voyant qu'un tel chapeau ne pouvait avoir été fait au bazar.
« Le traître domestique, voyant cet enthousiasme général, en éprouva un surcroît d'espérance pour l'accomplissement de ses ténébreux desseins, et s'agenouillant au pied du trône il y déposa son plat et son chapeau, en murmurant d'une voix modeste :
« Que je sois votre sacrifice ! Je supplie l'Oratoire du monde d'accepter ce misérable chapeau, que je mets dans la poussière bienheureuse de vos pieds. » Naplyoun, qui avait d'abord partagé l'admiration universelle soulevée par la beauté merveilleuse du chapeau, n'en était cepen-
dant pas aveuglé. Il se méfia de quelque chose, et d'une voix terrible, auprès de laquelle un coup de tonnerre eût pu à peine se faire entendre, il ordonna au domestique d'avoir à mettre immédiatement le chapeau sur sa propre tête.
« Le misérable (puisse t-il être maudit pendant toute Téternité I ) pâlit à cette proposition ; mais il dut obéir ; il mit en frémissant le chapeau sur sa tête coupable. Aussitôt on entendit une détonation, et le monstre roula mort sur le tapis. Le chapeau contenait un pistolet charg-é ! Jugez, d'après ce fait, à quel degré Naplyoun possédait l'art de lire sur les visages et dans les cœurs ! »
Tous les Persans qui entendaient ce récit firent des exclamations enthousiastes, et ne parurent pas concevoir le plus léger doute sur l'authenticité de l'histoire. Le narrateur se tourna de mon côté et me dit négligemment que, sans doute, nos livres devaient avoir conservé le souvenir de l'anecdote, mais qu'il y en avait tant du même genre... Je m'échappai en phrases générales, et on parla d'autres choses.
LES PLEIADES