WILFRID NORE
. . . Wilfrid Nore dit et pensa ceci :
Je suis né à Bagdad, où mon père avait été envoyé pour les afifaircs de la Compagnie des Indes et où il résida longtemps. Je vous parlerai peu de lui ; mais encore faut-il que vous en sachiez quelque chose. Frère cadet de lord Wildenham, il était entré jeune au service militaire de cette association de marchands que les Hindous prenaient pour une vieille dame, dont ils admiraient la prodigieuse longévité ; ils demandaient volontiers de ses nouvelles, quand l'occasion s'en offrait. Mon père devint lieutenant-colonel, réalisa une belle fortune et gagna une belle maladie de foie qui lui gâta le caractère. Ma pauvre mère, morte jeune et deux ou trois ans après ma naissance, en avait éprouvé, je crois, quelque chose. Cependant je ne saurais dire que, pour ma part, j'ai eu trop à m'en plaindre ; car, par une rencontre rare dans les familles anglaises de quelque considération, je n'ai jamais été brouillé avec l'auteur de mes jours, comme lui-môme Tavait été avec mon grand-père etcon-
tinua à Têtre avec son frère aîné, au moyen d'une suite non interrompue de mauvais procédés qui, se poursuivant des deux parts avec la plus édifiante fermeté, ne se termina qu'à la mort de Tun et de l'autre. On doit supposer que les générations actuelles ont beaucoup dégénéré de rhumeur belliqueuse de leurs ancêtres, car je n'ai jamais cessé d'être fort lié avec mes cousins, qui m'ont donné des marques d'amitié depuis que nous sommes entrés en relations.
Vous autres, Français, mon cher Laudon, vous vous êtes fait, de vos voisins d'Angleterre, un type, assurément le plus bizarre et le plus faux et qui répond le moins à la réalité des choses. Pour vous, un Anglais est un être ridicule, manquant de goût, original, dites-vous, mais de fait, niais dans sa conduite, ne s'habillant comme personne, ne s'amusant comme qui que ce soit et d'une froideur au-dessus ou au-dessous de toute comparaison. Le sentiment des arts lui est à jamais interdit ; si on objecte que, dans aucun lieu du monde, il n'existe de plus riches collections de statues et de tableaux qu'en Angleterre ; que, nulle part, on n'écrit plus de poésies, vous avez une réponse facile, et vous alléguez couramment les effets de l'orgueil britannique, réponse qui vous semble péremptoire.
Mais, en maltraitant si fort nos grâces, vous nous douez d'une sagesse suprême. Nous possédons, suivant vous, une raison solide qui nous fait d'abord démêler notre véritable intérêt ; on nous connaît la plus belle des constitutions politiques, et notre unanimité à la défendre est complète comme aussi notre soumission éclairée à la loi. Enfin, pour couronner l'édifice, rien n'égale l'amour
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grave et didactique que nous ,portons aux êtres légitimement désignés à notre affection.
Ah I mes pauvres amis, que vous êtes à côté de la vérité ! On découvrirait à peine un Anglais bien élevé exempt de la fureur des beaux-arts, et • c'est pourquoi nous couvrons Tltalie de nos invasions annuelles. Nous sommes les gens les plus passionnés du monde et les plus foncièrement esclaves de notre premier mouvement. On le voit assez à notre histoire, pandémonium de violences et de crimes absurdes toujours commis sans réflexion. Notre respect pour la loi ne nous a jamais empêchés d'être le pays le plus insurrectionnel, je ne dis pas le plus révolutionnaire, que le soleil éclaire ; notre amour de la famille se manifeste par l'invention des clubs où nous passons notre vie, et, bref, il y a plus d'écarts de fantaisie individuelle dans notre conduite privée et publique que chez aucune autre nation du monde. Quant à être ridicules, cette opinion prouve simplement que nous sommes faits autrement que vous et ne mérite pas la discussion.
Je fus élevé au milieu des domestiques indiens et portugais, des cipayes, des marchands arabes et persans, de toute cette population musulmane, juive, chrétienne, bariolée de tant de peaux différentes et de costumes hétéroclites, qui peuple l'ancienne capitale de Haroun- Al-Raschid. Aussitôt que je fus capable de réfléchir et de comparer, je pris ce monde en mépris et rien, assurément, n'était plus naturel, puisque je voyais chaque jour, dans les grandes comme dans les petites affaires, la distance qui séparait le résident, et même le moindre lieutenant anglais, du plus fastueux des dignitaires indi-
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g-ènes. Quoi ! le pacha lui-même, le chef de la province, n'avait qu'à dire amen quand, de notre maison, partait une injonction quelconque! Cette première éducation, je Tavoue, ne m'a pas donné une haute idée de la valeur intrinsèque du dogme de l'égalité; mais elle m'inspira, pour l'Angleterre et pour ce qui était anglais, un amour, un culte, une vénération, un attachement!... Je ne sais trop comment définir, d'une manière tant soit peu suffisante, la ferveur patriotique dont je fus graduellement saisi. L'Angleterre, c'était moi ; puis c'était un rayonnement qui, sortant dece point central,englobait ma famille et les miens; ensuite, me transportant en imagination au sein de nos domaines héréditaires, que je n'avais jamais vus, je me figurais nos fermiers, nos tenanciers, et je les entourais d'un véhément amour. J'entrais dans leurs cottages tapissés de lierres; je les voyais, je les connaissais, eux, leurs femmes, leurs garçons, leurs filles, jusqu'aux marmots de cinq ans dont mon imagination amoureuse des détails et puissante à se les exprimer, me montrait les mains tendues vers le goûter distribué par la ménagère, et rien ne m'échappait du mobilier rustique de la chaumière comme du luxe pompeux du château. Les souvenirs d'enfance demeurés dans la mémoire de mon père m'étaient d'inestimables archives dont je demandais sans cesse à connaître les moindres minuties. Je savais le jour où, cinquante ans en çà, le palefrenier James avait cassé la lanterne de l'écurie, ce qui avait déterminé chez le sommelier Ford une horrible explosion de colère, et ce qui s'en était suivi. Sur ce thème, je ne me lassais pas d'appliquer des méditations profondes.
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A la famille, à ses dépendants, je rattachais les gfens du comté, et, de proche en proche, les habitants des trois royaumes se trouvaient rassemblés au complet dans ma tête sous les rayons caressants d'une sympathie, la plus affectueuse, la plus tendre, la plus passionnée que Ton puisse imaginer.
Mr GOXE, MISSIONNAmE
Le missionnaire n*était ecclésiastique à aucun degré. Issu d'une bonne famille, il s'était mis dans le commerce, où ses goûts ne l'attiraient guère, et y avait mangé son bien. Pour se refaire, il s'était marié à la quatrième fille d'un lieutenant irlandais en demi-solde, et cette excellente femme, sentant, au bout de quelques années d'une existence très médiocre, que son époux n'avait pas pris, en la choisissant^ le meilleur chemin pour arriver à la fortune, se laissa mourir, sans doute par dévouement, en donnant le jour à Georges. Le malheureux Goxe comprit mal le service éminent que lui rendait la pauvre Kate. De chagrin, il faillit aller la rejoindre. Ses maigres ressources, qui ne provenaient que d'un métier précaire d'agent subalterne d'une compagnie d'assurances contre les épizooties, ne lui permettaient ni un splendide logement, ni un nombreux domestique, dans la petite ville du nord de l'Angleterre où il s'était retiré après son mariage. Il n'avait, pour soigner le baby, qu'une servante de douze ans, de sorte qu'en réalité il en
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prenait soin lui-même, et, pour montrer les choses sous leur vrai jour, Molly lui était d'une si complète inutilité qu'il Teût renvoyée sans doute, et la raison le lui conseillait ; mais que fût devenue Molly, orpheline de père et de mère ? De sorte que Goxe dirigeait Molly et Harriet. On le voyait, quand il faisait beau, se promener par les champs en tenant l'enfant au maillot entre ses bras, Harriet marchant à son côté, et enjoignant d'une voix paternelle à Molly de ne pas s'éloigner dans le but trop évident d'aller voler des pommes.
J'aurais conscience de vous induire en tentation de faire des sottises, si j'avais l'air de vous insinuer que la Providence protège les excentricités ; il arriva pourtant que quelques personnes furent touchées de la façon de vivre de Coxe. On en parla dans les bonnes maisons du pays ; une dame, connue pour son exquise sensibilité, en fit même une romance, ce qui contribua plus à la gloire du patient qu'au perfectionnement de son ordinaire ; et, enfin, un architecte qui connaissait un évoque obtint de ce prélat de recommander Coxe à un constructeur de navires, lequel parla avec chaleur à un directeur de théâtre, et celui-ci s'adressa à une danseuse ; la danseuse insista auprès d'un vieux général ; le héros laissa tomber quelques paroles dans l'oreille d'un antiquaire, et c'est ainsi que la proposition fut faite à Coxe de se charger d'aller répandre la connaissance du livre saint parmi les populations encore très arriérées, malheureusement, de la partie septentrionale du royaume d'Ava.
Quand cette brillante ouverture fut présentée au pauvre veuf, il était à la tête d'une somme de deux shellings six pence, et, de plus, il devait son loyer. Comme sa com-
pagTîie d'assurances contre les épizooties avait omis de s'assurer elle-même contre la déconfiture, elle venait de tomber en faillite, de sorte qu'une fois les deux shelling-s six pence dévorés, ce qui ne pouvait pas prendre beaucoup de temps, Coxe ne savait absolument ce qu'allaient devenir Georges, Harriet, Molly et lui.
Il accepta donc avec une gratitude exaltée l'emploi qui lui était offert, attendri jusqu'aux larmes par la sollicitude de la Providence, indulgente au point de ne l'envoyer chercher son pain qu'au bout du monde, quand il lui aurait été si facile de le laisser aller au diable, et il partit. C'est ainsi que, sans Tavoir jamais ni prévu ni voulu, il devint distributeur de Bibles; et j'ai remarqué, depuis lors, combien c'est un effet ordinaire de notre grande civilisation, et je dirai même un de ses effets les plus constants, que de secouer si bien les hommes dans le sac de la nécessité, comme des numéros de loterie dans le leur, qu'ils vont, le plus généralement, tomber la tête la • première sur des professions où leur instinct ne les eut portés en aucune sorte. De là des prêtres qui sont des furibonds, des guerriers qui feraient mieux de paître les brebis, des poètes inspirés comme des mécaniciens, etc.
Les gens malheureux deviennent ridicules; c'est, à peu près, ce que voulait dire Plutarque, en affirmant que les plus grandes âmes perdaient de leur magnanimité dans l'esclavage. Coxe était donc un peu ridicule ; mais il avait du sens, un savoir étendu, de la fermeté, de l'honneur, et je n'ai plus à parler de sa bonté. Il remplit très bien les fonctions dont il était chargé. Les sociétés bibliques ont établi leur système sur cette notion que nul nç
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saurait lire TAncien et surtout le Nouveau Testament sans en être charmé, quel que soit, d'ailleurs, le milieu intellectuel dans lequel le lecteur a vécu, jusqu'au moment où le volume divin tombe entre ses doig>ts blancs, jaunes, rouges ou noirs. Par conséquent, il importe de répandre le livre dans un nombre d'exemplaires aussi grand que possible ; Dieu fera le reste. Par un raffinement de précaution, dernier terme où la sagesse humaine reconnaît devoir s'arrêter, on traduit l'ouvrage à peu près dans la langue du pays où on a l'intention de le déposer. C'est, généralement, l'eflPort de quelque philologue spécial, doué de plus de zèle que de grammaire. 11 en résulte des effets de style dont les littérateurs indigènes sont consternés ; peu importe, la Grâce est censée veiller, et le miracle doit s'accomplir.
D'ailleurs, les distributions se font avec une extrême facilité; les peuples de l'Asie, un peu rétifs à l'abord, et n'acceptant le précieux volume que du bout des doigts, savent maintenant fort bien le solliciter ; ils en font les commandes les plus considérables. Les Chinois s'en servent en guise de tuiles pour les maisons; les Persans, plus littéraires, appliquent les reliures à l'habillement de leurs propres livres. Ce n'est de quoi décourager personne. La Grâce peut gîter dans le feuillet détaché que le vent fait tournoyer par les champs et plaque à la fin sur une eau stagnante ; de là il lui est facile, si elle le juge à propos, de sauter aux yeux du premier couly venu pour remplir son seau. Dans cette espérance fort naturelle,nos populations anglaises donnent leur argent, les sociétés bibliques donnent leurs places, les agents vivent à l'aise, et même richement, sur tous les points
du globe, et notre corps consulaire recrute dans leurs rangs des représentants du Royaume-Uni, qui, généralement, n'ont aucune des qualités de Mr Coxe.