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REGIT DE LOUIS DE LAUDON

— Mes chers amis^ tout spirituels que vous puissiez être, vous avez, l'un et l'autre, un grand malheur : vous êtes étrangers.

— Etrangers à quoi? dit Nore.

LES PLEIADES 297

— Dans tous les pays du monde, quand on n'est pas Français, on est étranger, continua Laudon sans se troubler, et je vous dirai franchement ma conviction : ce fait ne vous prive certainement d'aucune vertu cardinale, mais il vous rend inaptes à posséder jamais une foule de délicatesses, de perfections petites, mais charmantes, de raffinements particuliers auxquels Tesprit français peut seul prétendre. Je n'en tire pas vanité pour mes compatriotes ni pour moi-même. Mais, croyez-moi, ce que je vous affirme,rexpérience des siècles le démontre. C'était l'avis de Charles-Quint; ce fut celui de Frédéric II de Prusse; l'empereur Joseph d'Autriche l'a pensé et la grande Catherine l'a proclamé. Inutile, puéril même de s'élever contre des autorités pareilles.

Je ne vous dissimulerai donc pas que, toute ma vie, j'ai eu cet idéal supérieur devant les yeux, et j'ai fait effort pour le réaliser autant qu'il est en moi. Je ne me pique pas d'être un parangon de mérite en aucun genre; mais je serais désolé de manquer de distinction, d'à-propos, de tact, de mesure, et, dans l'acception la plus élevée du mot, de ce que nous appelons bon sens, et ce sont Jà les qualités françaises par excellence...

Mon père, que j'aimais infiniment, était doué de trop de tact pour se mêler de ma conduite. Il m'avait fait arranger, au rez-de-chaussée de l'hôtel, un délicieux appartement et m'y laissait complètement libre; il avait ses affaires, j'avais les miennes; jamais il ne m'a refusé d'argent, et, quand nous étions à Paris, l'un et l'autre, nous dînions assez souvent ensemble.

Bien qu'il ne voulût pas se montrer officiellement dans la direptipii de ma vie, mon père, cependant, y

joua quelque rôle, par cela seul qu'il me confia aux soins intelligents de notre cousin de Hautebraye, un des hommes les plus sérieux que j'aie jamais rencontrés.

Celui-ci me dit :

— Vois -tu, Louis, je ne te ferai pas de capucinades. Il faut comprendre la vie comme elle est. Tu as une belle fortune. Amuse- toi, mais ne la mange pas. Ne commets pas la sottise immense d'entrer dans la vie active par les grandes portes pourvues su rieurs frontons d'inscriptions comme celles-ci : Ecole militaire; Ponts et chaussées ; AJf aires étrangères; Magistrature. Gela te mènerait tout simplement à être capitaine à quarante ans, à pleurer pour la croix et à servir de volant à une certaine quantité de raquettes maniées par un plus ou moins grand nombre de pleutres, tes supérieurs éternels, et de plus, chaque révolution nouvelle t'accuserait d'avoir dévoré la sueur du peuple. Tas de ces sottises-là I Je vais te faire recevoir aux Moutards. Tu y trouveras des g'ens qui te présenteront à ce qu'il importe de connaître. Dîne avec tout le monde, soupe avec tout le monde. Ne sois pas trop sag-e, cela ennuie; ne sois pas vicieux, cela effraye; ne sois pas spirituel à tout propos, cela blesse; impose de suite l'idée que tu n'es pas facile à attraper, cela donne un air capable ; et puis laisse venir. Mais, pour rien au monde, ne t'eng-age avec un parti politique ; tu te casserais le cou. Sois légitimiste avec modération ; les républicains aiment assez cela.

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