‹ Pages choisies: précédées d'une etude sur le comte de GobineauChapitre 61 sur 74 · JEAN-THEODORE · texte numérisé non relu

JEAN-THEODORE

Nore et Laudon sont les hôtes de Jean-Théodore, souverain de la petite principauté allemande de Burbach.

— Monseigneur, disait Laudon vers la fin du déjeuner, je dois avouer, sans prétendre à me rendre trop intéressant, qu'aucun esprit n'a été tiré à plus de chevaux ni aussi cruellement écartelé que le mien. M. Nore, ici présent, m'assure du matin au soir qu'il est désormais impossible de professer une doctrine politique pratique, attendu que, de nos jours, les Etats, devenus très grands, marchent tout seuls en vertu de certaines lois de pesanteur, se cassent sans qu'on puisse les raccommoder, cheminent sans qu'on puisse les arrêter, ou s'embourbent sans qu'il existe un moyen humain de les tirer de la fange. En conséquence, il conclut que, devant des évolutions si fatales, tout intérêt s'évanouit et qu'il n'est que de laisser faire, se garantir, toutefois, d'être écrasé par les soubresauts irréguliers, fréquents dans ces lour^ des machines. D'un autre côté, je possède un autre conseiller, lequel professe que, par des moyens d'éducation, par une application constante à faire pénétrer certaines lumières dans les masses les plus nombreuses, les plus opaques, les plus ténébreuses de l'ordre social, on arrivera, à la longue, à modifier tellement leurs instincts que le règne de la vertu s'établira sur la terre. Il n'y aura, dès lors, plus besoin de compression ; les lois seront des

liens fragiles, mais personne ne songera à abuser d'une liberté immense, et quelque chose de doux et de pur comme les sentiments du pays d*Utopie éclairera la vie terrestre .

— Je conçois que deux alternatives aussi différentes vous tiennent en perplexité, répondit le prince, mais je crois remarquer encore un point assez significatif. Il y a une vingtaine d'années, tout le monde se plaignait de vivre dans une époque de doute et de cruel examen. On estimait que rien ne restait solide au fond des consciences. L'existence de Dieu, les différentes variétés de foi religieuse se rattachant à ce dogme, le mérite relatif des constitutions d'Etat, la monarchie, la république, ne trouvaient plus que des croyants distraits, et une mélancolie universelle envahissait, disait-on, les âmes dévoyées. Byron fut le poète de cette débilité ;Shelley en était le fanatique. Au fond, je ne crois pas que l'on ait bien vu ce qui se passait. Le monde se détournait de l'idéal, sans doute, mais pour se donner de plus en plus à la vie positive, et tandis qu'on se plaignait de n'avoir plus de guide, on en suivait un fidèlement ; c'était la passion de la jouissance matérielle, et voici où elle a conduit les hommes : ils croient maintenant, ils croient fermement; leurs pieds reposent sur un terrain solide, et désabusés du mysticisme, de la foi au surnaturel, de la poésie du cœur, des grandes visions apocalyptiques de la pensée, ne feignant plus môme de chercher, les fraternelles étreintes d'une liberté de convention, ils conçoivent une organisation dans laquelle les peuples, bien nourris, bien repus, bien vêtus, bien logés, forfheront un vaste, un immense troupeau de bétail, admirablement dirigé, entretenu,

Lké pléiades 32a

engraissé d'après les règles les plus savantes, et seront menés de haut par des pasteurs tout-puissants, devenus des dieux mortels auxquels on ne pourra pas répondre, contre lesquels il sera insensé de discuter, qui auront tous les droits, qui appliqueront toutes les disciplines, et que devront bénir d'un hosannah perpétuel les générations de brutes entretenues par leurs soins. Je ne sais si ce thème réussira, ou, plus sincèrement, je le crois impraticable. Le monde en a eu déjà quelques spécimens dans l'antique Egypte et sous le sceptre des Incas ; mais il a fallu, pour rendre possible l'application de pareils systèmes, des populations homogènes dépeuples enfants et l'Europe moderne contiendra toujours assez de sang bouillant, impatient, généreux; l'imposition définitive d'un régime aussi stupéfiant n'est donc pas possible. Ce qu'on en verra, ce seront des essais; les essais avortés mènent aux luttes, les luttes au sang, et le sang, versé de cette manière, à la plus sauvage et à la plus dégra^ dante anarchie

— C'est ce que je pense, s'écria Nore, Tout sera inutile, sauf la fabrication permanente et assidue d'expédients qui introduiront des moments plus ou moins courts de paix et de repos dans le grand corps malade du monde européen. Les hommes d'Etat ne seront plus que des manutentionneurs d'emplâtres assez ineffectifs, des distillateurs d'opium, de morphine, de chloral et autres panacées soporifiques, et, au bout de quelques mois^ de quelques années, ils verront leur patient retomber dans les convulsions. Croyez-moi, Laudon,ce ne sont pas les petits livrets moraux de M. de Gennevilliers et de ses pareils, ni leurs conférences pieuses, ni leurs pré-

dications, ni leurs prédicateurs, qui arrêteront les prog-rès d'un mal dont le nom seul montre le caractère incurable, car ce mal n'est autre que la sénilité.

— Pourtant, s'écria Laudon, la religion ! La religion n'est-elle pas toute-puissante ? Et si on parvenait à la faire refleurir, ne serait-ce pas d'un excellent augure ? Or, remarquez-le, les églises sont pleines de fidèles ; la foi renaît dans une mesure inattendue... Jamais on n'a montré tant de vénération, et une vénération si générale pour les choses saintes.

— La foi n'a pas sauvé le monde ancien, répliqua le prince en secouant la tête. Lorsque toutes les calamités fondirent à la fois sur l'empire de Rome, le paganisme se trouva plus purifié, plus sage, plus élevé dans ses idées et dans ses dogmes qu'il ne l'avait été à aucun moment de son histoire. Sa morale s'était sublimée, ses croyances s'étaient raffinées; l'idée d'un Dieu unique, très Bon, très grand, s'était dégagée de la façon la plus noble du chaos mythologique, et ce n'étaient pas seulement quelques philosophes obscurs, répandant leur éloquence dans les écoles, c'étaient de riches sénateurs, c'étaient d'opulents chevaliers, qui édifiaient le monde par des principes et une conduite également exemplaires. Et pourtant le monde se mourait. La vertu de quelquesuns ne lui rendait ni la vie ni la verdeur, ni l'énergie, ni l'autorité; il était vieux, lui aussi, il était vieux comme notre monde à nous l'est devenu ; il mourait, il lui fallait mourir, et tous les mérites possibles n'empêchaient pas que le sang de ses veines ne fût stagnant et refroidi.

LES PLÉIADES SsS

... C'est un dogme qui fleurit dans TEurope occidentale surtout queTamour n'est pas durable, et que quelques mois ou au plus quelques semaines suffisent pour détruire jusqu'à la racine une plante aussi fragile. Cependant, pas loin de là, dans un pays qui n'est pas absolument aux confins de la terre habitée, en Italie, on rencontre des femmes et des hommes, des amants qui, depuis de longues années, ont dépassé les sentiers verts de la jeunesse et continuent à cheminer au milieu des froideurs de Tâge, toujours aussi indissolublement attachés l'un à l'autre. Le soir, à la Scala de Milan, comme à San-Carlo de Naples, on en voit de ces couples, qui s'adorent et n'ont pas et n'auront jamais l'idée d'y renoncer. Les mœurs du pays permettent dé reconnaître cette vérité ; mais, si ailleurs il en est différemment et que ce qui se montre là y soit contraint de se voiler, combien de vieilles amitiés ne sont-elles pas le déguisement touchant d'une affection ancienne et immuable I Théodore était précisément entré dans l'ordre d'émotions et de tendresse qui conduit à cette stabilité du cœur.

Page 1