ROME
JUIN i5oo
Le Vatican. — Une salle de l'appartement pontifical. — Alexandre VI ; madame Lucrèce Borgia,duchesse de Bisaglia.Elle est en grand deuil de veuve et assise dans un fauteuil, très accablée et le visage plein de larmes.
ALEXANDRE VI
Eh bien! oui, c'est vrai. Votre frère César est le coupable. II est entré dans la chambre où le malheureux
Alphonse, votre mari, était couché avec ses blessures bandées; il Ta étrang'lé... je vous Tavoue... on vous le dirait... vous ne feriez pas quatre pas dans la ville sans qu'on vous le racontât. . . J'aime mieux que vous l'appreniez de moi, afin que nous puissions réfléchir ensemble à ce qu^il convient de faire en de pareilles conjonctures, auxquelles on ne saurait rien changer.
Madame Lucrèce sanglote dans son mouchoir et se tord les mains.
Le caractère essentiel de tout chag'rin, si grand qu'il soit (et le vôtre est fort grand, ma fille, et si légitime qu'il n'y en a pas de plus légitime). . . le caractère de tout chagrin, dis-je, est de contenir l'oubli.
MADAME LUCRÈCE
Ah ! Très Saint-Père I
ALEXANDRE VI
Je VOUS parle raisonnablement. Les gens de notre condition doivent être constamment raisonnables, sans quoi ils deviennent plus mesquins que les autres. Les chagrins, les désespoirs les plus amers, tout ce qui nous vient secouer et nous arrache un bien quelconque, ces fâcheuses sévérités de la fortune, tout cela n'apparaît que pour s'oublier, et un jour viendra où vous serez étonnée vous-même de pouvoir à peine vous rappeler les traits et peut-être le nom de ce mari dont la perte vous inflige en ce moment une douleur qui vous semble intolérable.
MADAME LUCRÈCE
Le perdre !... le perdre de cette façon!... assassiné par mon frère !... au moment où la naissance de son fils le comblait de joie ! Quel monstre est donc son meurtrier ?
ALEXANDRE VI
Ce n'est pas un monstre, ma fille, mais un dominateur qui ne saurait entrer dans la sphère à lui destinée qu'aux prix des efforts les plus soutenus et souvent les plus impitoyables. Ecoutez-moi bien, Lucrèce, et ne levez pas les bras au ciel. Je ne vous parle ni pour justifier sottement Don César, ni pour vous indigner ; je cherche à réveiller en vous ce que j'y connais de sentiments exacts, mais puissants, et pour vous aider à traverser cette crise où la jeunesse et l'inexpérience ne vous permettent pas de vous montrer héroïque comme vous pouvez l'être.
MADAME LUCRECE
Je suis une misérable veuve pleurant un mari innocent, égorgé par le plus infâme des traîtres !
ALEXANDRE VI
A quoi servent des propos si violents ? Voyons, voyons, Lucrèce... Vous savez que je vous aime, et du fond de mon cœur ?
MADAME LUCRECE
Je sais également à quels soupçons, à quelles accusations odieuses l'affection de Votre Sainteté expose mon
honneur I Aussi bien je suis au désespoir, je ne me soucie plus de rien au monde !
ALEXANDRE VI
Les gens me disent à la fois votre père et votre amant ? Laissez, Lucrèce, laissez le monde, laissez cet amas de vermisseaux ridicules autant que débiles imaginer sur les âmes fortes les contes les plus absurdes. Dans l'impuissance d'en comprendre les visées, ils n y aperçoivent que de l'étrange; ils n'en sauraient analyser les ressorts, moins encore en apercevoir la portée, et ils croient démêler au sein mystérieux de cet inconnu des turpitudes niaises dont ils parviennent du moins à trouver les noms. Que ces bouffées d'inepties tournent autour de votre tête sans y entrer. Ne parlons ici que de choses effectives. Il vous faut sortir de cet accablement. Votre situation l'exige ; vous ne devez pas, je ne vous laisserai pas vous enfermer dans la solitude ; je n'admets pas que vous retourniez à Nepi, où vous prétendez en ce moment ensevelir à jamais votre personne et vos chagrins. Gela ne convient pas. La nature même s'y oppose : vous êtes jeune, belle, énergique, intelligente, active ; vous avez besoin de la vie, et la vie a besoin de vous. Restez avec nous, restez dans le monde pour le dominer! Vous avez, dites-vous, perdu un mari qui vous était cher? Je le regrette, je le déplore comme vous, et j'aurais voulu pour beaucoup vous épargner cette douleur. Néanmoins, vous êtes madame Lucrèce Borgia ; votre sang est des plus illustres qui se connaissent ; vous êtes duchesse de Bisaglia et de Sermoneta, princesse d'Aragon, gouvernante perpétuelle de Spolette; on vous voit
presque l'égale des têtes couronnées ; vous êtes née avec rinstinct de régir les peuples, et votre esprit, dont je connais Tétendue, ne vous permettra jamais de vous soustraire à cette tâche.
MADAME LUCRECE
Il se peut qu'autrefois j'aie pris plaisir à considérer la marche des grandes affaires et à toucher aux fils qui les font mouvoir... Ce temps est passé. Je suis décidée à ne plus m'occuper de rien que de mon fils et, quand je le pourrai, de ma vengeance.
ALEXANDRE VI
Prenez garde, Lucrèce ! Ne répétez jamais à d'autres qu'à moi une si dangereuse parole. Votre frère sait ce qu'il veut et veut ce qu'il doit. Il faut que ses plans réussissent,et si quelque jour il venait à se figurer qu'il s'est trompé sur votre compte, et que vous n'êtes pas la femme vraiment forte, vraiment compréhensible qu'il prétend que vous êtes ; si enfin il découvrait en vous un obstacle et non plus un aide, vous ne seriez pas mieux garantie contre lui que ne l'ont été votre frère Jean et votre mari, et le malheureux qu'il a poignardé sous son manteau même... et tant d'autres...
MADAME LUCRÈCE
Don César est la dernière personne qui m'effraye, et s'il vous affronte, vous, il ne m'affrontera pas, moi !
ALEXANDRE VI
Voilà comme je vous aime et comme je vous recon-
naîs ! La petite veuve bourgeoise a disparu ! C'est la reine, c'est la souveraine qui me parle !... Ma fiUe^ vous êtes en ce moment belle comme TOrg-ueil ! Vous êtes la Force ! Je vous parlerai en conséquence. Don César n'a pas eu la moindre intention de vous nuire et vous allez le comprendre si vous réfléchissez quelque peu. Lorsque, il y a deux ans, vous faisant quitter Jean Sforza, nous vous avons mariée à don Alphonse d'Aragon, nous avons obéi à une nécessité et fait une combinaison irréprochable. Bien que votre époux ne fût que le fils naturel du roi de Naples,nous acquérions avec lui une grande alliance, et, à ce, moment, il était impossible d'atteindre à rien de mieux pour nos projets ultérieurs. Depuis lors, les choses ont beaucoup changé. L'indomptable activité de don César, son adresse, son esprit de ressources, les circonstances très favorables qu'il a saisies, dont il a exprimé tout le jus, nous donnent en ce moment la faveur, l'amitié étroite, la tendresse même du successeur de Charles VIII. Nous avons, nous aurons surtout par ce côté ce que les Espagnols ne nousauraient donné jamais; et vous pouvez concevoir l'impropriété qu'il y avait dès lors, aux yeux de don César, à nous sentir liés par une alliance aragonnaise, au moment précis où nous étions forcés de devenir tout Français, et d'éviter avec le soin le plus minutieux de donner ombrage au plus sot, au plus crédule, au plus soupçonneux des princes, à Louis XII.
MADAME LUCRÈCE
Et c'est, pour ce motif que Don Alphonse a été assassiné?
ALEXANDRE VI
Pour ce motif uniquement. Je reconnais qu'il y aurait eu d'autres manières de s'y prendre. Vous-même auriez pu faire abandonner père, famille, patrie au malheureux don Alphonse.
MADAME LUCRÈCE, sanglotant.
Il aurait fait tout ce que je lui eusse demandé I
ALEXANDRE YI
Ne revenons pas sur ce point. Don César a eu tort dans la forme... il raisonnait juste dans le fond, et certainement très éloigné de vous vouloir aucun mal, je vais vous prouver qu'il ne songe qu'à votre élévation .
MADAME LUCRÈCE
Je l'en dispense.
ALEXANDRE VI
Pour juger votre frère, il est une vérité surtout qu'il vous faut considérer, et peut-être un tel examen vous sera-t-il doublement utile en vous expliquant vous-même à vous-même. Nous ne sommes pas des Italiens re« muants, inconsistants ; nous sommes des Espagnols, et, en matière de violences, une tendance naturelle nous entraîne vers la ligne la plus courte. Ce que nos compatriotes exécutent dans les Nouvelles-Indes, — les duretés du duc de Veragna et de ses compagnons envers les habitants de ces contrées, — nous autres, de la maison Borgia, don César surtout, nous le faisons en Italie ; c'est pourquoi je suis porté à penser que, peu soucieux
des moyens et peu retenus sur les actions, nous sommes débarrassés de la part la plus g'ênante des liens qui paralysent les autres hommes, et nous parviendrons ainsi plus rapidement à établir notre grandeur sur des bases solides, ce qui est la grande a£Paire à laquelle nous devons nous consacrer tout entiers.
MADAME LUCRÈCE
Je n'avais pas demandé à épouser don Alphonse d'Aragon. Sous prétexte de ma grande jeunesse, on ne m'avait même pas consultée, pas plus qu'on ne l'avait fait auparavant pour former et rompre mon premier mariage, et, auparavant encore, mes premières fiançailles. Et après tout, vous parliez de ma gloire, de ma puissance, de mes Etats? Que signifient ces mots gonflés de vent? Pensez-vous me faire illusion sur les oripeaux dont vous m'avez surchargée ? Du chef de mon mari, je suis duchesse de Bisaglia... mais, demain, le roi dé Naples peut me retirer ce fief, qui fut un don gratuit. Sermoneta, vous l'avez pris aux Gaëtani et me l'avez donné ; quelque autre me le reprendra pour le passer à des nouveaux venus. Je suis gouvernante perpétuelle de Spolette ? mais Spolette appartient à l'Eglise, et^ vous mort, que vaudra la perpétuité ? Non, Très Saint-Père, je ne suis rien qu'une misérable femme dont sa famille fait un jouet, dont les intérêts ne sont pas plus comptés que les sentiments. Dans une telle situation, ma fierté me reste ; vous m'avez fait venir de Nepi, j'entends y retourner : je n'en sortirai plus qu'autant que mes devoirs de mère et d'épouse [outragée sauront m'y contraindre.
ALEXANDRE VI
Votre avenir ... ce n'est pas celui que vous venez de dépeindre, c'est celui que je vais dérouler devant vous. Vous accusez vos proches ? Mais considérez donc quelle a été pour vous leur sollicitude. Dans la fortune médiocre de nos commencements, on s avisa d'un g'entilhomme bien né, bien apparenté, riche, et Ton crut qu'il pouvait vous convenir. Mais presque aussitôt, le vent ayant enflé nos voiles, notre fortune prenant la haute mer, immédiatement on vous débarrassa de ce bonheur médiocre, et Ton vous emporta où l'on allait. A ce moment, c'était beaucoup que d'obtenir pour vous un semblant de prince ; on le rechercha, on le trouva, on vous le donna. Les temps sont changés encore une fois ; les faucons se sont transformés en aigles; leurs proies doivent être plus magnifiques ; ils vous en veulent faire part ; ce qui vous convenait ne vous convient plus; vous valez davantage. Que diriez- vous d'un trône souverain, réellement souverain? d'un mari appartenant à une des maisons les plus illustres du monde? lui-même beau, brave, intrépide, un des meilleurs généraux de l'Italie, appelé aux destinées les plus vastes, qui vous aime à l'adoration et qui demande votre main ?
MADAME LUCRÈCE
Je ne sais de qui vous parlez et ne m'en soucie aucunement.
ALEXANDRE VI
Je vous parle de don Alphonse d'Esté, fils et héritier du duc Hercule de Ferrare. Je vous parle de votre grandeur
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véritable, de votre avenir, de votre bonheur, de l'avenir, du bonheur de votre fils. Vous m'écoutez, Lucrèce ?
MADAME LUCRECE
En ce moment je ne suis pas capable d'entendre de pareilles propositions et de raisonner sur ce qu'elles peuvent avoir de juste.
ALEXANDRE VI
Je le conçois. Mais vous pouvez pourtant déjà vous rendre compte qu'il n'est pas à propos de retourner à Nepi. Pour vous persuader davantage, je vous découvre un dessein que j'ai formé d'accord avec don César, et qui vous prouvera mon afiPection et l'attachement de votre frère à vos intérêts véritables.
MADAME LUCRECE
Je suis curieuse de savoir ce dont il peut être question.
ALEXANDRE VI
Les affaires m'oblig^ent à quitter Rome pour quelque temps. Vous y resterez ; vous y tiendrez ma place. La conduite du gouvernement sera remise à vos mains; vous seule aurez le droit d'ouvrir et de lire les dépêches, de prendre les résolutions et de donner les ordres. J'ai chargé les cardinaux dont je suis le plus assuré de conférer avec vous chaque fois que vous le trouverez bon. Vous allez ainsi, Lucrèce, diriger mes Etats, l'Eglise et le monde. Je vous sais digne de comprendre la valeur d'une pareille tâche. Croyez-moi. Renoncez à des pleurs
indignes de vous, par cela seul qu'ils sont inutiles. Songez à la gloire de votre maison, à Tavenirdenos établissements, et que toute considération disparaisse devant une ambition si utile. Sachez désormais que, pour ces sortes de personnes que la destinée appelle à dominer sur les autres, les règles ordinaires de la vie se renversent et le devoir devient tout différent. Le bien, le mal, se transportent ailleurs, plus haut, dans un autre milieu , et les mérites qui se peuvent approuver dans une femme ordinaire deviendraient chez vous des vices, par cela seul qu'ils ne seraient que des causes d'achoppement, de ruine. Or, la grande loi du monde ce n'est pas de faire ceci ou cela, d'éviter ce point ou de courir à tel autre ; c'est de vivre, de grandir et de développer ce qu'on a en soi de plus énergique et de plus grand, de telle sorte que d'une sphère quelconque on sache toujours s'efforcer de passer dans une plus large, plus aérée, plus haute. Ne l'oubliez pas. Marchez droit devant vous. Ne faites que ce qui vous plaît, en tant que cela vous sert. Abandonnez aux petits esprits, à la plèbe des subordonnés, les langueurs et les scrupules. Il n'est qu'une considération digne de vous : c'est l'élévation de la maison de Borgia, c'est votre élévation à vous-même ; et je compte que, dans une pensée aussi grave, il y a suffisamment de quoi sécher vos pleurs et vous faire accepter ce qui, étant désormais accompli, est devenu indifférent. Je vous quitte, Lucrèce, et vous demande.de vous considérer comme celle qui avant peu sera duchesse de Ferrare et qui représente dans ce moment, pour les peuples, le vicaire de Dieu I