DE
X ORD Dufferin disait un jour aux membres de ■^ la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec: — " Acceptez avec confiance la condition qui A'ous est faite par la couronne britannique ; acceptez le présent comme, moi, j'accepte votre passé, avec ses nobles traditions et ses glorieux souvenirs." Et il ajoutait:- — " Savez-vous qu'il n'y aurait rien de plus monotone que le Canada sans la province de Québec ? "
Le fin diplomate avait raison. L'Européen qui arrive aux Etats-Unis est mis immédiatement en contact avec une population active, intelligente, de bonne mine, parlant l'anglais. S'il traverse la ligne frontière de l'Ontario, il retrouve une population active, intelligente, de bonne mine, parlant l'anglais. Et si, au lieu de passer la frontière ontarienne, c'est celle de la Nouvelle-Ecosse ou du Nouveau-Brunswick
qu'il franchit, là encore il rencontre une population active, intelligente, de bonne mine, parlant l'anglais. Et le pauvre voyageur de se dire, comme dans la Dame Blanche, qu'il a déjà bien des fois entendu cet air-là. Mais voici que le Pacifique ou Vlnter colonial le transporte dans la province de Québec ; oh ! alors, voici du nouveau: les hommes qu'il rencontre sont bruns, gais, vifs, alertes ; ils gesticulent comme dans les pays chauds et parlent le français : quel bonheur ! . . . Les Franco-Canadiens ne sont pas supérieurs à ceux qui les entourent, mais ils sont différents, fort heureusement ; sans eux les voyageurs en quête d'imprévu seraient volés.
Un colonial anglais exprimait un soir, dans un dîner de gala, son regret de ce que tous les habitants de la province de Québec ne parlent pas l'anglais, et, s'adressant tout spécialement au juge Bonaventure Caron, il ajouta qu'il fallait s'employer à faire disparaître cette anomalie.
— Si vous entreprenez la tâche de faire parler l'anglais à la totalité des sujets de Sa Majesté, répliqua le juge, vous aurez fort à faire. Savez-vous que c'est la minorité, la petite minorité de ces fidèles sujets qui parlent l'an-
glais ? Comptez les peuples des Indes, où plus de 250,000,000 d'habitants ignorent la langue anglaise, les peuples de l'île Ceylan, des établissements de Labouan, de Hong-Kong.
— Permettez , . .
— Comptez les habitants des colonies anglaises de l'Afrique, du Cap, de Natal, de la Côte d'Or, de Sierra-Leone, de l'Ile Maurice, des Seychelles, de la vallée du Niger. . .
— Permettez . . .
— Comptez les habitants de la Nouvelle- Zélande, de la Tasmanie, d'une partie de l'Australie, des îles Viti, de la Nouvelle-Guinée, de Sainte-Lucie, des Barbades, de la Trinité. . .
— Mais, Monsieur. . .
— Et ceux du Honduras, des Bermudes, des îles Bahama, de la Jamaïque, des Iles du Vent, des Iles Sous-le-Vent, de la Guyane anglaise, des îles Falkland, de la Colombie Britannique, etc., etc., etc . . . J'en passe. Monsieur •, notez que j'en passe. Voyez les statistiques; voyez. . .
Le colonial voulut se dérober; mais le juge tenait son homme : il ne le lâcha qu'à la fin de la soirée.
Restons " fiers de notre destin ", comme chanta Crémazie, mais sans être trop optimistes.
Prenons garde de méconnaître notre génie particulier, et — puisqu'il est dans la note du jour de parler histoire — sachons trouver dans les leçons du passé l'orientation qui nous permettra de préparer l'avenir.
UN :\iosroviTE au saguenay
(SorvEXiRS intimes)
Sir .Vdolphe Chapleau. — Le prince Grégoire Galitzin. — A travers les Laurentides. — Au pays des myrtilles. — Chez les colons du lac Saint-Jean. — " Fumez donc ! "
LE traditionnel Walter Lannen, s'iiiclinant avec .solennité, me dit, de son ton toujour.5 un peu mystérieux:
— His Honour the Licuteuant-Govu ?ior zcoulcl lïke to see you. Sir.
Je me rendis aussitôt au bureau de Son Excellence.
J'avais accompagné le lieutenant-gouverneur et son premier ministre dans un " tour du Saguenay ", la semaine précédente, et pas une seule fois, pendant ce beau voyage, les yeux
de ce personnage compliqué qu'était M Chapleau n'avaient eu les " reflets d'acier " dont parle l'un des biographes du grand tribun. Ce jour-là encore, le lieutenant-gouverneur fut charmant.
Il me dit qu'un prince russe était arrivé au Château Frontenac, et il ajouta qu'il était important qu'on lui fît les honneurs de Québec d'une façon exceptionnelle. — C'est, continuat-il, un personnage considérable, un ancien gouverneur du Caucase, je crois... Lord Aberdeen m'informe qu'il est spécialement recommandé par le Foreign Office. Au reste je vais vous lire ce que m'écrit le gouverneur-général.
J'appris alors que le prince Grégoire Galitzin 1 , sénateur, conseiller de Sa Majesté l'empereur de Russie, était venu en Amérique, et spécialement au Canada, pour y étudier deux questions, dont l'une m'intéressait vivement et m'intéresse encore beaucoup.
Le lieutenant-gouverneur me pria ensuite — sa grandeur l'attachant au rivage — d'aller voir le prince et de lui demander quand et où il pourrait le rencontrer.
Je me rendis au Château, où je fis ]a con-