‹ -- [Pages choisies]Chapitre 112 sur 122 · Grand couleau qui sert de poignard au besoin · texte numérisé non relu

Grand couleau qui sert de poignard au besoin

Dans ma montagne, lorsque je rencontrais un homme, il me saluait en souriant, et me disait : (( Dieu soit avec toi, fils d'Alexis ! » Mais ici je ne rencontre pas une figure amie, je suis comme une fourmi jetée par la brise au milieu d'un vaste étang.

IMPROVISATION D'HYACINTHE MAGLANOVICH *.

Étranger, que demandes-tu au vieux joueur de guzla? que veux-tu du vieux Maglanovich? Ne voistu pas ses moustaches blanches, ne vois-tu pas trembler ses mains desséchées? Comment pourraitil, ce vieillard cassé, tirer un son de sa guzla, vieille comme lui?

Hyacinthe Maglanovich, autrefois, avait la moustache noire; sa main savait diriger au but un lourd pistolet, et les jeunes hommes et les femmes l'entouraient, la bouche béante d'admiration, quand il daignait s'asseoir à une fête et faire résonner sa guzla sonore.

Chanterai-je encore pour que les jeunes joueurs de guzla disent en souriant : Hyacinthe Maglano-

1. Tout me porte à croire que ce morceau a été réellement improvisé. Maglanovich avait une grande réputation parmi ses compatriotes pour les impromptus, et celui-ci, au dire des connaisseurs du pays, est un de ses meilleurs.

vich est mort, sa guzla est fausse, et ce vieillard tout cassé radote? Qu'il laisse à d'autres plus habiles que lui l'honneur de charmer les heures de la nuit en les faisant paraître courtes par leurs chants.

Eh bien! qu'ils se présentent les jeunes joueurs de guzla, qu'ils nous fassent entendre leurs vers harmonieux. Le vieux Maglanovich les défie tous, lia vaincu leurs pères aux combats de l'harmonie; il les vaincra tous; car Hyacinthe Maglanovich est comme ces vieux châteaux ruinés ^.. Mais les maisons neuves sont-elles aussi belles?

La guzla d'Hyacinthe Maglanovich est aussi vieille que lui; mais jamais elle ne se déshonorera en accompagnant un chant médiocre. Quand le vieux poète sera mort, qui osera prendre sa guzla et en tirer des sons? Non, l'on enterre un guerrier avec son sabre : Maglanovich reposera sous la terre avec sa guzla sur sa poitrine.

LES POBRATIMI *.

Jean Lubovich était né à Traù, et il vint une fois à la montagne de Vorgoraz, et il fut reçu dans la

1. Allusion aux monuments antiques dont les ruines imposantes se rencontrent à chaque pas.

2. On appelle en illyrique pobratimi deux hommes unis par des liens étroits d'amitié, qu'a consacrés une cérémonie religieuse.

maison de Cyrille Zborr, qui le régala pendant huit jours.

Et Cyrille Zborr vint à Traù, et il loga dans la maison de Jean Lubovich, et pendant huit jours ils burent du vin et de l'eau-de-vie dans la même coupe.

Quand Cyrille Zborr voulut s'en retourner dans son pays, Jean Lubovich le retint par la manche et lui dit : ce — Allons devant un prêtre et soyons pohralimi. »

Et ils allèrent devant un prêtre, qui lut les saintes prières. Ils communièrent ensemble, et jurèrent d'être frères jusqu'à la mort de l'un ou de l'autre.

Un jour, Jean était assis, les jambes croisées \ devant sa maison à fumer sa pipe, quand un jeune homme, les pieds tout poudreux, parut devant lui et le salua.

« — Jean Lubovich, ton frère Cyrille Zborr m'envoie. Il y a près de la montagne un chien qui lui veut du mal, et il te prie de l'aider à vaincre ce mécréant. ))

Page 1