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Club libéral dans Saint-James

LETTRES A M. PA.MZZI. 333

Compiègne, 16 novembre 1865.

Mon chez Panizzi,

Je suis malade depuis quelques jours, et cependant, au lieu d'être à Cannes, où j'aurais voulu me réfugier, je suis ici. Je profite de la chasse où l'on est allé, pour vous écrire. Nous sommes ici quantité de gens assez vieux, ne se connaissant guère et ne faisant pas beaucoup de frais pour devenir bons amis. On est sérieux, ce qui me plaît assez pour nos hôtes, qui souvent laissent trop samuser les personnes quils invitent.

Nous avons ici l'ambassadeur de Turquie, SalTet- Pacha, qui parle bien français pour un Turc. Il est assis à la droite de l'Impératrice, et hier, pendant le dîner, il lui dit : ot II y a une bien ridicule lettre sur l'Algérie dans le journal. » — Vous savez que tous les journaux ont répété la lettre de l'Empereur au maréchal Mac-Mahon. — Voilà l'Impératrice qui rougit et, inquiète pour le pauvre Turc, elle lui

dit : a- Vous connaissez l'auteur de la lettre?

Non; mais je sais bien que c'est un imbécile! » Tous ceux qui écoutaient, étaient prêts à crever de rire, (l Mais c'est de l'Empereur! s'écrie l'impératrice. — Pas du tout, répond l'ambassadeur : c'est d'un abbé qui veut convertir les musulmans, n Effectivement, je ne sais quel prêtre avait mis, ce jour-là, une tartine que persoime n'avait remarquée. Vous qui connaissez la figure de l'Impératrice et la mobilité de son expression, vous pouvez vous représenter la scène au naturel.

Il paraît que la constitution définitive de votre ministère n'avance pas beaucoup. Vous avez beau dire, je ne lui crois pas une forte santé. En principe, un premier ministre n'est jamais à son aise quand il a pour second quelqu'un de plus fort que lui. Vous savez quel ménage faisait Agamemnon avec Achille. En second lieu, la principale qualité d'un premier est la conciliation. Je ne pense pas que ce soit celle de lord Russell. Il ressemble plutôt au verjus, qui fait tourner toutes les sauces. Reste à savoir ce que peuvent les tories. Peut-être sont-ils encore plus bas percés que les whigs.

Chez nous, l'économûe triomphe. On réduit l'armée et la marine. Tous les ministres renvoient leurs bouches inutiles. Je pense que cela fera grand honneur à l'Empereur et à M. Fould, et grand bien aux finances du pays.

En passant à Paris, M. de Bismarck a employé Rothschild à proposer à M. de Mûllinen, le chargé d'affaires d'Autriche, la cession à la Prusse du Holstein, dont lui, Rothschild, aurait avancé le prix. La proposition a été fort mal reçue par l'Autrichien et a produit quelque scandale. M. de Bismark ne se louait pas de la réception qu'on lui a faite à Paris.

On dit le roi des Belges à toule extrémité.

Adieu, mon cher Panizzi; portez- vous bien. Vous devriez prendre un chat pour compléter votre personnel. Voulez- vous que je vous en cherche un?

LETTRES A M. PAMZZI. 38:j

Saint-Cloud, 19 août 1866.

Mon cher Panizzi,

Je suis toujours ici et je n'en ai bougé, le 15 août moins que jamais. L'Impératrice a regretté que vous ne fussiez pas venu passer la matinée avec elle et souhaiter la fête à l'Empereur et au prince. Elle vous en voudra fort et vous menace d'une apostrophe à la seconde colonne du Jimes si, en repassant, vous ne venez pas lui faire visite à Paris. L'Empereur est beaucoup mieux; voilà deux jours qu'il sort et se promène. Il a repris son train de vie ordinaire, quoiqu'il soit encore repris de temps en temps de petites atteintes de fièvre. Je pense qu'un peu de chaleur aidant, il serait tout à fait bien.

On est toujours fort pacifique. Je ne pense pas que, de votre côté, on insiste pour quelques lopins de montagnes. L'important est d'avoir une frontière stratégique. Quelques années de paix vous feront plus puissant qu'une guerre qui vous donnerait quelques lieues de territoire contesté et contestable. D'ici à longtemps, je crois que le ci-devant empire ne vous gênera pas. Il est disloqué par la guerre et probablement la paix le disloquera encore davantage. La grande affaire est de mettre de Tordre dans les finances et d'approprier aux mœurs italiennes les institutions militaires de la Prusse, qui paraissent aujourd'hui le -à xxXôv. Nous avons, nous, bien des réformes à faire de ce côté-là, et beaucoup à apprendre. Avec l'amour de la routine qu'on a dans ce pays, la chose ne sera pas très facile.

Je suis invité à Biarritz, si Biarritz il y a, ce qui dépend de plusieurs futurs contingents. Pourtant il est fort probable que, vers le commencement de septembre, je ferai l'ornement de la terrasse que vous connaissez. Le temps est redevenu, sinon tout à fait beau, du moins tolérable, et nous faisons de grandes promenades à pied et en voiture.

Hier, nous sommes allés donner des prix aux filles de sous-officiers décorés, qu'on élève aux Loges, près de Saint- Germain. Elles ont chanté très faux et nous ont montré des exemples d'écriture et des livres tenus en partie double. Il y en avait deux cent douze presque toutes laides. Sa Majesté en a embrassé une, et le courage lui a manqué pour les deux cent onze autres. Le prince a remis de sa main les prix aux lauréates, avec un sérieux et un aplomb admirables.

Le soir, on lit et on cause. Nulle étiquette. On dîne en redingote. Nous sommes menacés d'un gala et d'un dîner avec Sa Majesté mexicaine. On lui donnera à manger; mais je ne crois pas qu'elle obtienne de l'argent ou des troupes. Je ne serais pas surpris si, d'ici à peu de mois, Maximilien abdiquait. Viendrait alors la république, où plutôt l'anarchie, suivie de près, je pense, par les Yankees, la Lynch Law et une colonisation anglo-saxonne. On me fait chercher pour la promenade, je n'ai que le temps de vous serrer la main. Adieu, mon cher Panizzi. On m'a donné la plaque en question, ou plutôt la patente.

LETTRES A M. PAMZZI. 387

Fontainebleau, 1! août 18CS.

Mon cher Panizzi,

Je me réjouis de vous savoir installé à Wiesbaden, qui n'est plus dans le Nassau, grâce à M. de Bismark;mais j'espère que ses eaux continuent à produire de bons elTets.

L'Empereur nous revint l'autre jour de Plombières en très bonne santé, mieux que je ne l'avais vu depuis longtemps. Vous savez que, entre autres ressemblances, vous avez celle de souiTrir comme lui de rhumatismes. Les eaux de Plombières lui ont fait beaucoup de bien. Peut-être ne feriez- vous pas mal d'en essayer aussi.

La reine Victoria n'a fait que passer par Paris et n'a pas bougé de l'ambassade. Elle avait la cholérine, si la renommée dit vrai.

Nous avons eu à diner samedi dernier lord Lyons et lord Stanley. Le premier a l'air d'un sub^tantial farmer; l'autre a paru à tout le monde un imbécile à la première vue. L'Impératrice, qui a causé avec lui, ne Ta pas trouvé tel. Je l'avais rencontré à Scheveningue, il y a quelques années, et nous avons renouvelé connaissance, mais nous n'avons pas parlé politique.

Hier a eu lieu la distribution des prix du concours général, où ont assisté le prince impérial et son gouverneur. Il paraît qu'il a été froidement reçu; au contraire, des élèves portant les noms de

Cavaignac et de Pelletan ont été très applaudis. Dans un passage du discours du ministre de l'instruction publique, il y avait un compliment pour le prince. On a chuté. Vous savez qu'en ces occasions, il suffit de quelques gamins pour entraîner les autres. Le prince a été tellement impassible pendant cette petite scène, que son gouverneur luimême, qui le connaît bien, a cru qu'il n'avait pas compris. Mais, en arrivant aux Tuileries, la fermeté du pauvre enfant était épuisée, et il s'est mis à fondre en larmes. Hier soir, il était encore tellement ému, qu'il n'a pas pu dîner. La mère ne l'a pas été moins au récit de l'aventure. Je trouve qu'il n'est pas mauvais qu'il s'habitue à ne pas trouver toujours des roses sur son chemin, et la leçon en vaut une autre.

Vous savez que je n'aime pas à faire des projets; cependant je voudrais aller à Montpellier en octobre et être à Cannes en novembre. Vous pourriez vous arranger pour passer par Montpellier, ce qui n'est pas un grand détour et consulter les médecins du pays, en qui j'ai assez de confiance. Ils valent certainement mieux que ceux de Pans, parce que, ayant moins de malades, ils font plus d'attention à ceux qu'ils ont. En outre, il y a des gens vraiment distingués dans cette faculté de médecine, et je crois que leur école est la bonne, en ce qu'ils n'ont pas de grandes théories scientifiques comme les médecins de Paris , mais seulement des observations d'après lesquelles ils se gouvernent. La ville n'est pas des plus gaies; cependant il y a une bibliothèque assez belle: celle d'Alfieri, et un certain

LETTRES A M. PAMZZI. 389

nombre de manuscrits laissés par lui à la comtesse d'Albany.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous recommande aux nymphes de Wiesbaden et à votre veuve.

Sainl-Cloud, 11 juillet 1869.

Mon cher Panizzi,

J'assiste ici au spectacle le plus étrange. J'ai l'air d'être aux premières loges, mais je ne sais rien et ne vois pas grand'chose. C'est derrière le rideau que la pièce se joue. Il est certain qu'il y a dans le pays une surexcitation extraordinaire. On dit que c'est l'amour de la liberté qui la produit. Pour moi, j'en doute, car il me semble que nous avons déjà trop de liberté, et que nous en usons assez mal. En France, on se passionne pour un mot, sans se mettre trop en peine de ce qu'il signifie. La Chambre et peutêtre la majorité du pays veulent une satisfaction. Il faut qu'on puisse dire : a Le gouvernement personnel a fait son temps; maintenant, c'est le pays qui gouverne. » L'expérience des différentes tentatives de self government est oubliée. Le vent est au parlementarisme, dont personne pourtant ne se dissimule les défauts. D'un autre côté, on me paraît oublier que, lorsqu'on a mis un doigt dans un engrenage, il faut que le bras y passe. Tout ce qu'on a donné n'a servi qu'à faire demander plus, avec redoublement d'ardeur, et à rendre plus difficile de refuser quelque chose. Vous vous rappelez l'histoire d'Arlequin, qui donne à ses enfants un tambour et

une trompette en leur disant : ce Amusez-vous et ne faites pas de bruit. »

Mon impression est qu'on est disposé à céder sur tous les points, excepté sur celui de la responsabilité ministérielle; or, c'est celui auquel on tient le plus. Il est vrai qu'en France, la responsabilité ministérielle n'a pas empêché Charles X et Louis- Philippe d'être chassés, et que jamais un souverain qui a voulu gouverner par lui-même n'a manqué de ministres. D'un côté, on veut un changement radical à la constitution; de l'autre, on prétend qu'elle est compatible avec toutes les libertés. Qui cédera? voilà la question, question qui peut amener une catastrophe. La situation est celle d'une émeute qui commence. Le grand nombre des curieux et des indifférents apporte un secours considérable aux tapageurs. Une minorité factieuse peut entraîner la foule des indifférents, et, le mouvement décidé, elle s'en défait en un tournemain.

On croit qu'il y aura aujourd'hui une déclaration du gouvernement au Corps législatif annonçant des réformes. Je doute qu'on s'en contente. On cédera un terrain qui permettra à l'ennemi d'attaquer avec plus d'avantage. A mon avis, le plus prudent serait de las tieynpo altiempo; changer le ministère dont on est las; en prendre un qui ferait regretter l'ancien, et vivre au jour le jour.

Adieu, mon cher Panizzi. Je sais de bonne source que l'Allemagne du Nord n'est pas moins agitée et que M. de Bismark nous demande de nous entendre pour faire tête à Tennemi commun. Mais cet ennemi est bien frrtet j'ai grand'peur qu'il ne nous mange.

LETTRES A M. PA.MZZI. 391

Paris, 16 août 1810.

Mon cher Panizzi,

Le temps se passe pour nous dans une sorte d'agonie. On cherche à s'absorber, et les mêmes pensées désolantes vous poursuivent sans cesse. Les militaires pourtant paraissent conserver encore de l'espoir; mais le désordre est partout. Il y a en ce moment deux gouvernements qui sont loin de s'entraider. Le mouvement patriotique est grand, cela est incontestable, mais peu intelligent, j'en ai bien peur. Supposé que, dans les conditions très mauvaises où se trouve notre armée, nous eussions un grand succès; supposé même qu'on obligeât les Prussiens à repasser le Rhin, notre situation serait toujours très grave. Qu'il y ait une paix honorable ou honteuse, quel gouvernement pourra subsister en présence de cette immense insurrection nationale, à qui on a donné des armes et qu'on a exaltée au dernier point? Nous allons forcément à la république, et quelle république!

Je ne sais rien de plus admirable que l'Impératrice en ce moment. Elle ne se dissimule rien et cependant elle montre un calme héroïque, effort qu'elle paye chèrement, j'en suis sûr.

Je ne doute pas que l'Empereur ne cherche à se faire tuer. Il a emmené le prince impérial avec lui, sans doute parce qu'il pense que l'armée seule peut le protéger; mais l'armée elle-même conserverat-elle son dévouement? Chaque jour, on apprend quelque nouvelle étourderie de la part de la der-

niére administration. Ici, point de vivres; là, point de munitions ; illusion complète sur le nombre des troupes.

Au milieu des tristes préoccupations qui nous obsèdent, je me reproche quelquefois de penser à moi-même. Je ne sais ce que deviendra mon naufrage particulier au milieu de tant d'autres. Le moment est mauvais; mais je n'aurais pas probablement longtemps à souffrir, car ma santé empire tous les jours.

Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi de vos nouvelles.

Paris, 24 août 1870.

Mon cher Panizzi,

Je suis toujours très souffrant et l'anxiété où nous vivons depuis un mois n'est pas faite pour me remettre. Cette guerre est épouvantable. On nous donne des détails affreux sur les derniers engagements. Ces affaires, toutes très sanglantes, ont un peu ranimé nos espérances. On s'accoutume à l'idée de voir l'ennemi sous Paris, et les militaires n'hésitent pas à dire que, si on les attire là, les chances sont en notre faveur. Ils ont déjà un grand nombre de malades et leurs meilleures troupes ont fait des pertes énormes.

Quoi qu'il arrive, ce pays-ci est bien malade, et, comme le dit notre amie de Biarritz, l'armée que M. de Bismarck a dans Paris est la plus redoutable de toutes.

LETTRES A M. l'ANIZZI. 393

Il n'y a rien de si triste que d'être malade dans un temps comme celui-ci. La conscience de son inutilité ajoute à tous les tourments qu'on éprouve.

Adieu, mon cher Panizzi. Point de nouvelles du fils de M. Tripet. Cette pauvre famille est au désespoir.

Paris, -25 août 1870.

Mon cher Panizzi,

J'ai été bien touché des offres généreuses que vous me faites. Je sais quel bon ami vous êtes, el que vous êtes toujours true to your ivord. Je voudrais bien vous serrer la main avant de mourir, mais cela est peu probable avec ma déplorable santé.

Vous accusez fort à tort nos bulletins de mensonge. Nous n avons pas de bulletins du tout. C'est un système nouveau que je ne comprends pas plus que l'ancien. A en juger par les bulletins prussiens, il y a beaucoup à rabattre de leurs victoires, et, lorsqu'ils disent qu'ils ont enlevé les positions occupées par le maréchal Bazaine, ils ajoutent naïvement qu'ils ont demandé une trêve pour enterrer leurs morts. Comment se fait-il que leurs morts fussent sur notre terrain? Ce qui paraît constant, c'est qu'il y a eu des deux côtés un carnage affreux. On s'attend à voir les Prussiens sous Paris, et on s'accoutume à cette idée. Si les rouges ne perdent

tout, je crois que nous gagnerons la partie. Mais nos pauvres amis de Biarritz l'ont perdue.

Adieu, mon cher Panizzi. Merci encore de tout ce que vous me dites de votre amitié pour moi. J'y compte, croyez-le bien, comme en l'occasion vous compteriez sur moi.

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