INTRODUCTION. XXIII
ries de ses camarades... Dès lors il se fit une étude de cacher tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante ». M. de Loménie (successeur de Mérimée à l'Académie), s'efforça lui aussi de détruire la légende qui avait cours sur l'auteur de Colomba, et Sandeau qui le recevait, s'exprimait ainsi : « Il y avait un cœur sous la glace de ces apparences. Point d épanchements, de démonstrations verbeuses; toujours quelque chose de discret, de contenu, de timide, de pudique dans l'expression des sentiments intimes. Il se gardait de l'enthousiasme comme d'un ridicule, de l'attendrissement comme d'une faiblesse; sa préoccupation constante était qu'on ne le surprît pas en flagrant délit d'émotion ; mais malgré tout, le côté affectueux ne tardait pas à se trahir... Ce sceptique était le meilleur, le plus sûr et le plus obligeant des hommes; il a vécu et il est mort irréprochable dans l'amitié. » On pourrait multiplier les témoignages.
Il vaut mieux laisser parler les faits. En voici un rapporté par un compagnon de voyage de Mérimée et que cite M. de Loménie : « L'église, dit le narrateur, était fermée lors de notre arrivée (à Syra, en Grèce), mais on l'a bientôt ojuverte pour le convoi d'un enfant. Le pauvre petit, tout couvert de fleurs, comme en Italie, était porté à visage découvert. Avant de se séparer de lui les habitants ont pris congé en le baisant au front. Cette cérémonie a été accomplie sans la moindre affectation, avec une simplicité antique. Mais notez ce point que mon compagnon Mérimée, le dur-à-cuire, s'est mis à fondre en larmes, ce qui ne m'a pas médiocrement
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étonné. » La nature avait repris le dessus; il est vrai qu'il n'était pas à Paris. Là, sans doute il eût été maître de lui, puisqu'il voulait paraître insensible, coûte que coûte. Toujours il s'ingéniait à cacher aux regards ce qui aurait pu paraître, ce qui lui aurait paru à lui-même excessif dans l'expression de ses sentiments. Et cependant, dit Taine qui n'est pas suspect d'indulgence, il était ce bon et même tendre. Nul n'a été plus loyal, plus sûr en amitié... On le vit bien quand il défendit M. Libri contre les juges et contre l'opinion ; c'était l'action d'un chevalier qui, à lui seul, combat une armée. Condamné à l'amende et mis en prison, il ne prit point des airs de martyr, et mit autant de grâce à subir sa mésaventure qu'il aurait mis de bravoure à la provoquer *... Outre cela, serviable, obhgeant. Des gens qui le priaient de s'employer pour eux s'en allaient déconcertés par sa froide mine; un mois après il arrivait chez eux ayant en poche la faveur demandée... A la fm de sa vie, on trouvait chez lui deux vieilles dames anglaises auxquelles il parlait peu et dont il ne semblait pas se soucier beaucoup ; un de mes amis le vit les larmes aux yeux parce que l'une d'elles était malade. » Si Mérimée fuit donc de parti pris les vaines expansions de sensiblerie,^^ qui ne prouvent pas toujours grand'chose, et qui, pour lui, ne prouvent rien, si même, comme il arrive nécessairement, il force un peu trop la note, il n'en reste
1. Et cependant Mérimée avouait lui-même que M. Libri avait fait « toutes les bêtises imaginables «. « II a bombardé •de ses lettres amis et ennemis et les a tous mis en fureur. » A Panizzi, 11 juin 1861.