XLII INTRODUCTION
la Dame de Pique, avec Fedevigo, etc., on aura les mêmes résultats. La raison guide et modère toujours l'imagination de Fauteur.
C'est qu'il ne veut pas, à tout prix, être dupe de celte maîtresse d'erreurs. Et c'est encore pourquoi sa psychologie n'a rien de très subtil et de très délié. Il n'est pas de ces observateurs qui veulent à toute force pénétrer dans le fond des cœurs, se piquent d'y lire comme dans un livre ouvert et croient qu'aucun des rouages de la machine humaine, si complexe pourtant et si changeante, n'a de secrets pour leur perspicace intelligence. Il n'a pas cette vaine ambition. Il sait bien qu'à vouloir pénétrer trop avant, on risque en cette matière, comme en toute autre, de se laisser égarer par l'imagination. Loin de se complaire à embrouiller les fils conducteurs de nos actions pour se donner le plaisir et l'honneur de les débrouiller, il ne cherche au contraire qu'à marquer avec netteté, dans la complexité de nos mobiles et de nos sentiments, les traits expressifs d'une physionomie et d'un caractère. Point de dissertation pédantesque. Il laisse les faits parler. Sa psychologie gagne en relief ce qu'elle perd en profondeur. Elle aussi ne semble que l'expression de la réalité. C'est le triomphe de l'art objectif et impersonnel.
Quoi d'étonnant, après cela, s'il a aimé à prendre parfois l'histoire même comme base de son roman et n'a réclamé pour lui d'autre mérite que celui d'avoir fait sortir de la poussière des manuscrits une sorte de chronique des temps passés? N'est-ce pas un excellent moyen de brider son imagination
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que de vouloir faire œuvre d'historien? Et n'est-ce pas aussi le plus sûr pour arrêter une intempestive sensibilité? Car l'une amène l'autre. Mais n'ayons nulle crainte. Si Mérimée a su réfréner dans sa vie l'expression trop vive de la sensibilité, il saura s'en garder aussi dans ses œuvres. Peut-être même s'en garde-t-il trop. Passe encore pour l'impassibilité de l'auteur, qui est une garantie de la précision de son art ; mais il s'est trop complu, en vérité, à refouler cette gênante sensibilité au fond des cœurs de certains personnages. De sorte qu'elle n'apparaît plus. Il n'y en a plus trace dans Colomba^ dans Mateo Falcone^ dans la Partie de trictrac, dans bien d'autres nouvelles, dans Tamango par exemple, où il la remplace par une ironie enjouée qui ne plaît pas à tous. Elle se fait regretter aussi dans certains récits, charmants d'ailleurs par l'allure générale, leur légèreté de ton, leur verve spirituelle. Et quand elle apparaît, quand il est forcé de lui faire sa part, comme dans Arsène Guillot, dans la Double méprise, dans le Vase étrusque, c'est à peine s'il nous permet une larme, un soupçon de larme. Il ne nous donne pas le temps de nous attendrir. Et pour ce, il a bien soin d'opposer aux personnages, capables d'exciter notre émotion et capables d'être vivement touchés des choses, d'autres personnages plus sceptiques, plus froids ou simplement plus maîtres d'eux, dont l'ironie légère nous avertit que notre émotion ne doit pas dépasser la bonne mesure : dans Arsène Guillot le docteur s'oppose à madame de Piennes qui elle-même fait contraste et avec Max et avec Arsène; dans la Double méprise Darcy est comme l'oppos