INTRODUCTION. XLV
d'une composition savante, d'une logique intense, d'un intérêt puissant, d'un relief saisissant, d'une psychologie pénétrante qui ont charmé ses contemporains et nous charment tous aujourd'hui encore. Il a créé la iiouvelle, qui lui appartient en propre. Et ce n'est pas un de ses moindres titres de gloire que, s'il a eu d'illustres successeurs qui l'ont parfois égalé, de n'avoir été, en somme, surpassé par aucun. Il reste le Maître.
Aussi est-ce surtout par ses nouvelles que Mérimée s'est survécu. Ce n'est pas, en tout cas, par son théâtre. Chose étonnante pour un homme qui concevait ses récits comme de petits drames et les charpentait habilement, il a été un médiocre dramaturge. Non qu'il n'y ait de l'intérêt dans les différentes pièces qui composent le théâtre de Clara Gazul et que Mérimée d'ailleurs n'a pas fait en réalité pour la scène, non qu'on ne trouve quelque pathétique dans Inès Mendo, une peinture vivante et originale de l'amour dans un tout jeune cœur avec VOccasiony du plaisant et du piquant dans le Carrosse du Saint-Sacrement ^ ; mais en somme ce théâtre n'est intéressant et ne vaut que par l'habi-
1. Le Carrosse fut joué, (et peut-être sifflé), à la Comédie française, en mars 1850. Mérimée n'avaiten rien désiré qu'on le représentât. Ses amis et mademoiselle Augustine Brohan lui forcèrent la main. Cf. Filon, ouv. cité, p. 205.
XLVI INTRODLCTION.
leté de Mérimée à imiter la manière espagnole. Les « scènes féodales » de la Jaquerie succèdent au théâtre de Clara Gazul. C'est du théâtre impossible. Mérimée veut donner une idée des scènes atroces du xiv" siècle ; nous avons de l'histoire découpée en tableaux. Tableaux pittoresques d'ailleurs que ces trente-six scènes, qui se passent toutes, ou à peu près, dans un endroit différent et avec un nombre énorme de comparses, qui offrent aux lecteurs étourdis une série de complots, duels, meurtres, combats, révoltes, oîi se coudoient sans cesse la cruauté et la générosité, l'amour et la haine, la lâcheté et le courage, la sottise et le bon sens, où seigneurs, vilains, moines, soldats, bandits, bourgeois apparaissent, disparaissent et reparaissent, toujours s'injuriant, se démenant et se battant, où se détachent enfin certains types féodaux assez nettement tracés. Voici Frère Jean, digne par son habileté, son adresse et son courage, de son aïeul rabelaisien; voilà le cruel et énergique Loup-Garou, brigand sanguinaire, éloquent et tyrannique; et à côté c'est l'héroïque Florimond, le calme Montreuil, l'entêté et autoritaire d'Apremont, le jeune d'Apremont, déjà cruel et assoiffé de sang à dix ans, sans parler de ces seigneurs présomptueux et indifférents, de ces paysans lâches et cruels, de ces soldats anglais insolents et rapaces... Et tout cela certes donne bien une vive impression de confusion et de terreur; mais l'histoire aurait suffi à cette tâche. Ces scènes, en somme, malgré leur mouvement et leur relief, même malgré l'intérêt de chacune d'elles en particulier, ne nous touchent vraiment pas; il y
INTRODUCTION. XLVIl
manque ce lien nécessaire qui porte le sang et la vie dans tout l'organisme dramatique.
Du moins en reste-t-il quelque chose. Par contre il ne reste rien de la lecture des Mécontents et pas grand'chose des Deux Béntages, comédie bien pâle et un peu longue. Ici la profondeur de l'observation et la puissance du trait manquent totalement. Les personnages causent, parlent, agissent ... et ne vivent pas. Au contraire le héros vit dans ces scènes, scènes à la diable, qui sont intitulées les Débuts d'un Aventurier et surtout dans cette traduction si vive, si nette si pittoresque que Mérimée a donnée de VInspecteur général de Nicolas Gogol. Là ses qualités de style lui servent à merveille; le dialogue marche vivement, les personnages sont bien présentés. Cette traduction, précise à la fois et originale, vaut peut-être à elle seule tous les autres essais dramatiques de Mérimée. Il lui a manqué comme auteur dramatique ce qu'il a eu à un degré rare dans la nouvelle, l'art de peindre et de faire vivre par des traits significatifs ses personnages, et de savoir ramasser les différentes péripéties d'une action de façon à graduer toujours et renforcer l'intérêt.
Il a été plus heureux de beaucoup dans ses ouvrages historiques, remarquables par un mélange habile de science et d'art. Ce sont des livres utiles tout ensemble et intéressants. Il y a donné tous ses soins. Car non seulement il aimait beaucoup Ihistoire, mais il aimait aussi beaucoup l'écrire. En 1856 il dit qu'il a tant fait de romans qu'il n'aime