En bohémien, row, mari: 7'077îi, femme
Elle me dit :
— T'aimer encore, c'est impossible. Vivre avec toi, je ne le veux pas.
La fureur me possédait. Je tirai mon couteau. J'aurais voulu qu'elle eût peur et me demandât grâce, mais cette femme était un démon.
— Pour la dernière fois, m'écriai-je, veux-tu rester avec moi?
— Non! non! non! dit-elle en frappant du pied. Et elle tira de son doigt une bague que je lui
avais donnée et la jeta dans les broussailles.
Je la frappai deux fois. C'était le couteau du Borgne que j'avais pris, ayant cassé le mien. Elle tomba au second coup sans crier. Je crois encore voir son grand œil noir me regarder fixement ; puis il devint trouble et se ferma. Je restai anéanti une bonne heure devant ce cadavre. Puis, je me rappelai que Carmen m'avait dit souvent qu'elle aimerait à être enterrée dans un bois. Je lui creusai une fosse avec mon couteau, et je l'y déposai. Je cherchai longtemps sa bague, et je la trouvai à la fin. Je la mis dans la fosse auprès d'elle, avec une petite croix. Peut-être ai-je eu tort. Ensuite je montai sur mon cheval, je galopai jusqu'à Cordoue, et au premier corps-de-garde je me fis connaître. J'ai dit que j'avais tué Carmen ; mais je n'ai pas voulu dire où était son corps. L'ermite était un saint homme. Il a prié pour elle! 11 a dit une messe pour son âme... Pauvre enfant! Ce sont les Calé qui sont coupables pour l'avoir élevée ainsi.
(Carmen.)
5- — CE QU IL EN COUTE DE SAUVER UNE TURQUE. {Récit d'un jeune diplomate français).
Eh bien! vous saurez, mesdames, que j'étais à Larnaca en 18... Un jour, je sortis de la ville pour dessiner. Avec moi était un jeune Anglais très aimable, bon garçon, bon vivant, nommé sir John Tyrrel, un de ces hommes précieux en voyage, parce qu'ils pensent au dîner, qu'ils n'oublient pas les provisions et qu'ils sont toujours de bonne humeur. D'ailleurs il voyageait sans but et ne savait ni la géologie ni la botanique, sciences bien fâcheuses dans un compagnon de voyage.
Je m'étais assis à l'ombre d'une masure, à deux cents pas environ de la mer, qui, dans cet endroit, est dominée par des rochers à pic. J'étais fort occupé à dessiner ce qui restait d'un sarcophage antique, tandis que sir John, couché sur l'herbe, se moquait de ma passion malheureuse pour les beaux-arts en fumant de délicieux tabac de Latakié. A côté de nous, un drogman turc, que nous avions pris à notre service, nous faisait du café. C'était le meilleur faiseur de café et le plus poltron de tous les Turcs que j'aie connus.
Tout d'un coup sir John s'écria avec joie :
— Voici des gens qui descendent de la montagne avec de la neige; nous allons leur en acheter et faire du sorbet avec des oranges.
Je levai les yeux, et je vis venir à nous un âne sur lequel était chargé en travers un gros paquet; deux esclaves le soutenaient de chaque côté. En
avant, un ânier conduisait l'âne, et derrière, un Turc vénérable, à barbe blanche, fermait la marche., monté sur un assez bon cheval. Toute cette procession s'avançait lentement et avec beaucoup de gravité.
Notre Turc, tout en soufflant son feu, jeta un coup d'œil de côté sur la charge de l'âne, et nous dit avec un singulier sourire : (( Ce n'est pas de la neige. » Puis il s'occupa de notre café avec son flegme habituel.
— Qu'est-ce donc? demanda Tyrrel. Est-ce quelque chose à manger?
— Pour les poissons, répondit le Turc.
En ce moment l'homme à cheval partit au galop, et, se dirigeant vers la mer, il passa auprès de nous, non sans nous jeter un de ces regards méprisants que les musulmans adressent volontiers aux chrétiens. Il poussa son cheval jusqu'aux rochers à pic dont je vous ai parlé, et l'arrêta court à l'endroit le plus escarpé. Il regardait la mer, et paraissait chercher le meilleur endroit pour se précipiter.
Nous examinâmes alors avec plus d'attention le paquet que portait l'âne, et nous fûmes frappés de la forme étrange du sac. Toutes les histoires de femmes noyées par des maris jaloux nous revinrent aussitôt à la mémoire. Nous nous communiquâmes nos réflexions.
— Demande à ces coquins, dit sir John à notre Turc, si ce n'est pas une femme qu'ils portent ainsi?
Le Turc ouvrit de grands yeux effarés, mais
non la bouche. Il était évident qu'il trouvait notre question par trop inconvenante.
En ce moment le sac étant près de nous, nous le vîmes distinctement remuer, et nous entendîmes même une espèce de gémissement ou de grognement qui en sortait.
Tyrrel, quoique gastronome, est fort chevaleresque. Il se leva comme un furieux, courut à Tânier et lui demanda en anglais, tant il était troublé par la colère, ce qu'il conduisait ainsi et ce qu'il prétendait faire de son sac. L'ànier n'avait garde de répondre : mais le sac s'agita violemment, des cris de femme se firent entendre : sur quoi les deux esclaves se mirent à donner sur le sac de grands coups de courroies dont ils se servaient pour faire marcher l'âne. Tyrrel était poussé à bout. D'un vigoureux et scientifique coup de poing il jeta l'ânier à terre et saisit un esclave à la gorge : sur quoi le sac, poussé violemment dans la lutte, tomba lourdement sur l'herbe.
J'étais accouru. L'autre esclave se mettait en devoir de ramasser des pierres, l'ànier se relevait. Malgré mon aversion pour me mêler des affaires des autres, il m'était impossible de ne pas venir au secours de mon compagnon. M'étant saisi d'un piquet qui me servait à tenir mon parasol quand je dessinais, je le brandissais en menaçant les esclaves et l'ânier de l'air le plus martial qu'il m'était possible. Tout allait bien, quand ce diable de Turc à cheval, ayant fini de contempler la mer et s'étant retourné au bruit que nous faisions, partit comme une flèche et fut sur nous avant que nous
y eussions pensé : il avait à la main une espèce de vilain coutelas...
— Un ataghan? dit Ghâteaufort qui aimait la couleur locale.
— Un ataghan, reprit Darcy avec un sourire d'approbation.
Il passa auprès de moi, et me donna sur la tête un coup de cet ataghan qui me fit voir trente-six... bougies, comme disait si élégamment mon ami M. le marquis de Roseville. Je ripostai pourtant en lui assénant un bon coup de piquet sur les reins, et je fis ensuite le mouUnet de mon mieux, frappant ânier, esclaves, cheval et Turc, devenu moi-même dix fois plus furieux que mon ami sir John Tyrrel. L'affaire aurait sans doute tourné mal pour nous. Notre drogman observait la neutralité, et nous ne pouvions nous défendre longtemps avec un bâton contre trois hommes d'infanterie, un de cavalerie et un ataghan. Heureusement sir John se souvint d'une paire de pistolets que nous avions apportée. Il s'en saisit, m'en jeta un, et prit l'autre qu'il dirigea aussitôt contre le cavalier qui nous donnait tant d'affaires. La vue de ces armes et le léger claquement du chien du pistolet produisirent un effet magique sur nos ennemis. Ils prirent honteusement la fuite, nous laissant maîtres du champ de bataille, du sac et même de fane. Malgré toute notre colère, nous n'avions pas fait feu, et ce fut un bonheur, car on ne tue pas impunément un bon musulman, et il en coûte cher pour le rosser.
Lorsque je me fus un peu essuyé, notre premier soin fut, comme vous le pensez bien, d'aller
au sac ôt de l'ouvrir. Nous y trouvâmes une assez jolie femme, un peu grasse, avec de beaux cheveux noirs, et n'ayant pour tout vêtement qu'une chemise de laine bleue un peu moins transparente que l'écharpe de madame de Chaverny.
Elle se tira lestement du sac, et, sans paraître fort embarrassée, nous adressa un discours très pathétique sans doute, mais dont nous ne comprîmes pas un mot; à la suite de quoi elle me baisa la main. C'est la seule fois, mesdames, qu'une dame m'a fait cet honneur.
Le sang-froid nous était revenu cependant. Nous voyions notre drogman s'arracher la barbe comme un homme désespéré. Moi, je m'accommodais la tète de mon mieux avec mon mouchoir. Tyrrel disait :
— Que diable faire de cette femme? Si nous restons ici, le mari va revenir en force et nous assommera; si nous retournons à Larnaca avec elle dans ce bel équipage, la canaille nous lapidera infailUblement.
Tyrrel, embarrassé de toutes ces réflexions, et ayant recouvré son flegme britannique, s'écria :
— Quelle diable d'idée avez-vous eue d'aller dessiner aujourd'hui !
Son exclamation me fit rire, et la femme qui n'y avait rien compris, se mit à rire aussi.
Il fallut pourtant prendre un parti. Je pensai que ce que nous avions de mieux à faire, c'était d3 nous mettre tous sous la protection du consul de France; mais le plus difficile était de rentrer à Larnaca. Le jour tombait, et ce fut une circouî»-
tance heureuse pour nous. Notre Turc nous fit prendre un grand détour, et nous arrivâmes, grâce à la nuit et à cette précaution, sans encombre à la maison du consul, qui est hors de la ville. J'ai oublié de vous dire que nous avions composé à la femme un costume presque décent avec le sac et le turban de notre interprète.
Le consul nous reçut fort mal, nous dit que nous étions des fous, qu'il fallait respecter les us et coutumes des pays où l'on voyage, qu'il ne fallait pas mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce... Enfin, il nous tança d'importance; et il avait raison, car nous en avions fait assez pour occasionner une violente émeute, et faire massacrer tous les Francs de l'île de Chypre.
Sa femme fut plus humaine; elle avait lu beaucoup de romans, et trouva notre conduite très généreuse. Dans le fait, nous nous étions conduits en héros de roman. Cette excellente dame était fort dévote; elle pensa qu'elle convertirait facilement l'infidèle que nous lui avions amenée, que cette conversion serait mentionnée au Moniteur, et que son mari serait nommé consul général. Tout ce plan se fit en un instant dans sa tête. Elle embrassa la femme turque, lui donna une robe, fit honte à M. le consul de sa cruauté, et l'envoya chez le pacha pour arranger l'affaire.
Le pacha était fort en colère. Le mari jaloux était un personnage, et jetait feu et flamme. C'était une horreur, disait-il, que des chiens de chrétiens empêchassent un homme comme lui de jeter son esclave à la mer. Le consul était fort en peine; il
parla beaucoup du roi son maître, encore plus d'une frégate de soixante canons qui venait de paraître dans les eaux de Larnaca. Mais l'argument qui produisit le plus d'effet, ce fut la proposition qu'il fit en notre nom de payer l'esclave à juste prix.
Hélas! si vous saviez ce que c'est que le juste prix d'un Turc! Il fallut payer le mari, payer le pacha, payer l'ânier à qui Tyrrel avait cassé deux dents, payer pour le scandale, payer pour tout. Combien de fois Tyrrel s'écria douloureusement :
— Pourquoi diable aller dessiner sur le bord de la mer !
— Quelle aventure, mon pauvre Darcy! s'écria madame Lambert, c'est donc là que vous avez reçu cette terrible balafre? De grâce, relevez donc vos cheveux. Mais c'est un miracle qu'il ne vous ait pas fendu la tète !
Julie, pendant tout ce récit, n'avait pas détourné les yeux du front du narrateur; elle demanda enfin d'une voix timide :
— Que devint la femme?
— C'est là justement la partie de l'histoire que je n'aime pas trop à raconter. La suite est si triste pour moi qu'à l'heure où je vous parle, on se moque encore de notre équipée chevaleresque.
— Était-elle jolie, cette femme? demanda madame de Chaverny en rougissant un peu.
— Comment se nommait-elle? demanda madame Lambert.
— Elle se nommait Emineh.
— Jolie?
i52 PAGES CHOISIES DE MÉRIMÉE.
— Oui, elle était assez jolie, mais trop grasse et toute barbouillée de fard, suivant l'usage de son pays. Il faut beaucoup d'habitude pour apprécier les charmes d'une beauté turque. Emineh fut donc installée dans la maison du consul. Elle était Mingrélienne, et dit à madame G***, la femme du consul, qu'elle était fille de prince. Dans ce pays, tout coquin qui commande à dix autres coquins est un prince. On la traita donc en princesse : elle dînait à table, mangeait comme quatre; puis, quand on lui parlait religion, elle s'endormait régulièrement. Gela dura quelque temps. Enfin on prit jour pour le baptême. Madame G*** se nomma sa marraine, et voulut que je fusse parrain avec elle. Bonbons, cadeaux et tout ce qui s'ensuit!... Il était écrit que cette malheureuse Emineh me ruinerait. Madame G*** disait qu Emineh m'aimait mieux que Tyrrel, parce qu'en me présentant du café elle en laissait toujours tomber sur mes habits. Je me préparais à ce baptême avec une componction vraiment évangénque, lorsque, la veille de la cérémonie, la belle Emineh disparut. Faut-il vous dire tout? Le consul avait pour cuisinier un Mingrélien, grand coquin certainement, mais admirable pour le pilaf. Ge Mingrélien avait plu à Emineh, qui avait sans doute du patriotisme à sa manière. Il l'enleva, et en même temps une somme assez forte à M. G***, qui ne put jamais le retrouver. Ainsi le consul en fut pour son argent, sa femme pour le trousseau qu'elle avait donné à Emineh, moi pour mes gants, mes bonbons, outre les coups que j'avais reçus. Le pire, c'est qu'on me rendit en quelque sorte responsable
de l'aventure. On prétendit que c'était moi qui avais délivré cette vilaine femme que je voudrais savoir au fond de la mer, et qui avais attiré tant de malheurs sur mes amis. Tyrrel sut se tirer d'affaire; il passa pour victime, tandis que lui seul était cause de toute la bagarre, et moi je restai avec une réputation de don Quichotte et la balafre que vous voyez, qui nuit beaucoup à mes succès.
[La double Méprise.)
b, — UNE EXECUTION CAPITALE EN ESPAGNE.
Jamais je n'oublierai la figure de cet homme. Il était très grand et très maigre, et paraissait âgé de trente ans. Son front était élevé, ses cheveux épais, noirs comme du jais et droits comme les crins d'une brosse. Ses yeux grands, mais enfoncés dans sa tète, semblaient flamboyants. Il était pieds nus, habillé d'une longue robe noire sur laquelle on avait cousu à la place du cœur une croix bleue et rouge. C'est l'insigne des agonisants. Le collet de sa chemise, plissé comme une fraise, tombait sur ses épaules et sa poitrine. Une corde menue, blanchâtre, qui se distinguait parfaitement sur l'étoffe noire de sa robe, faisait plusieurs fois le tour de son corps, et par des nœuds compliqués lui attachait les bras et les mains dans la position qu'on prend en priant. Entre ses mains, il tenait un petit crucifix et une image de la Vierge. Son confesseur était gros, court, replet, haut en couleur, ayant l'air d'un bon homme, mais d'un homme qui depuis
longtemps fait ce métier-là et qui en a vu bien d'autres.
Derrière le condamné se tenait un homme pâle, faible et grêle, d'une physionomie douce et timide. Il avait une veste brune avec la culotte et les bas noirs. Je l'aurais pris pour un notaire ou un alguazil en négligé, s'il n'avait eu sur la tête un chapeau gris à grands bords, comme en portent les picadors aux combats de taureaux. A la vue du crucifix, il ôta ce chapeau avec respect, et je remarquai alors une petite échelle en ivoire fixée sur la forme comme une cocarde. C'était l'exécuteur des hautes œuvres.
En mettant la tête hors de la porte, le condamné, qui avait été obligé de se courber pour passer sous le guichet, se redressa de toute sa hauteur, ouvrit les yeux d'une grandeur démesurée, embrassa la foule d'un regard rapide et respira profondément. Il me sembla qu'il humait l'air avec plaisir, comme celui qui a été longtemps dans un cachot étroit et étouffant. Son expression était étrange : ce n'était point de la peur, mais de l'inquiétude. Il paraissait résigné. Point de morgue ni d'affectation de courage. Je me dis qu'en pareille occasion, je voudrais faire une aussi bonne contenance.
Son confesseur lui dit de se mettre à genoux devant le crucifix; il obéit et baisa les pieds de cette hideuse image. En ce moment, tous les assistants étaient émus et gardaient un profond silence. Le confesseur, s'en apercevant, leva les mains pour les dégager de ses longues manches qui l'auraient
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gêné dans ses mouvements oratoires, et commença à débiter un discours qui lui avait probablement servi plus d'une fois, d'une voix forte et accentuée, mais pourtant monotone par la répétition périodique des mêmes intonations. Il prononçait chaque mot clairement, son accent était pur, et il s'exprimait en bon castillan, que le condamné n'entendait peut-être que très imparfaitement. Il commençait chaque phrase d'un ton de voix glapissant, et s'élevait au fausset, mais il finissait sur un ton grave et bas.
En substance, il disait au condamné qu'il appelait son frère :
Vous avez bien mérité la mort; on a même été indulgent pour vous en ne vous condamnant qu'à la potence, car vos crimes sont énormes.
Ici, il dit un mot des meurtres commis; mais il s'étendit longuement sur l'irréligion dans laquelle le pénitent avait passé sa jeunesse, et qui seule lavait poussé à sa perte. Puis, s animant par degrés :
Mais qu'est-ce que le supplice justement mérité que vous allez endurer, comparé avec les souffrances inouïes que votre divin Sauveur a endurées pour vous? Regardez ce sang, ces plaies, etc.
Détail très long de toutes les douleurs de la Passion, décrites avec toute l'exagération que comporte la langue espagnole, et commentées au moyen de la vilaine statue dont je vous ai parlé. La péroraison valait mieux que l'exorde. Il disait, mais trop longuement, que la miséricorde de Dieu était infinie, et qu'un repentir véritable pouvait désarmer sa colère.
Le condamné se leva, regarda le prêtre d*un air un peu farouche et lui dit :
— Mon père, il suffisait de me dire que je vais à la gloire; marchons!
Le confesseur rentra dans la prison fort satisfait de son discours. Deux franciscains prirent sa place auprès du condamné ; ils ne devaient l'abandonner qu'au dernier moment.
D'abord on retendit sur une natte que le bourreau tira à lui quelque peu, mais sans violence, et comme d'un accord tacite entre le patient et l'exécuteur. C'est une pure cérémonie, afin de paraître exécuter à la lettre la sentence qui porte : « Pendu après avoir été traîné sur la claie. »
Gela fait, le malheureux fut guindé sur un âne que le bourreau conduisait par le licou. A ses côtés marchaient les deux franciscains, précédés de deux longues files de moines de cet ordre et de laïques faisant partie de la confrérie des Desamparados. Les bannières, les croix n'étaient pas oubliées. Derrière l'âne venaient un notaire et deux alguazils en habit noir à la française, culottes et bas de soie, l'épée au côté, et montés sur de mauvais bidets très mal harnachés. Un piquet de cavalerie fermait la marche. Pendant que la procession s'avançait fort lentement, les moines chantaient des litanies d'une voix sourde, et des hommes en manteau circulaient autour du cortège, tendant des plats d'argent aux spectateurs et demandant une aumône pour le pauvre malheureux ipor elpohre). Cet argent sert à dire des messes pour le repos de son âme; et pour un bon catholique qu'on va pendre ce doit être une consolation
de voir les plats s'emplir assez rapidement de gros sous. Tout le monde donne. Impie comme je suis, je donnai mon offrande avec un sentiment de respect.
En vérité, j'aime ces cérémonies catholiques.... Dans cette occasion, elles ont l'avantage de frapper la foule infiniment plus que notre charrette, nos gendarmes, et ce cortège mesquin et ignoble qui accompagne en France les exécutions. Ensuite, et c'est pour cela surtout que j'aime ces croix et ces processions, elles doivent contribuer puissamment à adoucir les derniers moments d'un condamné. Cette pompe lugubre flatte d'abord sa vanité, ce sentiment qui meurt en nous le dernier. Puis ces moines qu'il révère depuis son enfance et qui prient pour lui, les chants, et la voix des hommes qui quêtent pour qu'on lui dise des messes, tout cela doit l'étourdir, le distraire, l'empêcher de réfléchir sur le sort qui l'attend. Tournet-il la tête à droite, le franciscain de ce côté lui parle de l'infinie miséricorde de Dieu. A gauche, un autre franciscain est tout prêt à lui vanter la puissante intercession de monseigneur saint François.
Il marche au supplice comme un conscrit entre deux officiers qui le surveillent et l'exhortent. Il n'a pas un instant de repos, s'écriera le philosophe. Tant mieux. L'agitation continuelle où on le tient l'empêche de se livrer à ses pensées, qui le tourmenteraient bien davantage.
J'ai compris alors pourquoi les moines, et surtout ceux des ordres mendiants, exercent tant
dinfluence sur le bas peuple. N'en déplaise aux libéraux intolérants, ils sont en réalité Fappui et la consolation des malheureux depuis leur naissance jusqu'à leur mort. Quelle horrible corvée, par exemple, que celle-ci : entretenir pendant trois jours un homme qu'on va faire mourir! Je crois que, si j'avais le malheur d'être pendu, je ne serais pas fâché d'avoir deux franciscains pour causer avec moi.
La route que suivait la procession était très tortueuse, afin de passer par les rues les plus larges. Je pris avec mon guide un chemin plus direct afin de me trouver encore une fois sur le passage du condamné. Je remarquai que, dans l'intervalle de temps qui s'était écoulé entre sa sortie de la prison et son arrivée dans la rue où je le revoyais, sa taille s'était courbée considérablement. Il s'affaissait peu à peu; sa tète tombait sur sa poitrine, comme si elle n"eiit été soutenue que par la peau du cou. Pourtant je n'observais pas sur ses traits l'expression de la peur. Il regardait fixement l'image qu'il avait entre les mains; et, s'il détournait les yeux, c'était pour les reporter sur les deux franciscains, qu'il paraissait écouter avec intérêt.
J'aurais dû me retirer alors; mais on me pressa d'aller sur la grande place, de monter chez un marchand, où j'aurais toute liberté de regarder le supplice du haut d'un balcon, ou bien de me soustraire à ce spectacle en rentrant dans l'intérieur de l'appartement. J'allai donc.
La place était loin d'être remplie. Les marchandes de fruits et d'herbes ne s'étaient pas dérangées. On
circulait partout facilement. La potence, surmontée des armes d'Aragon, était placée en face d'un élégant bâtiment moresque, la Bourse de la soie (la Lonja de Seda). La place du Marché est longue. Les maisons qui la bordent sont petites quoique surchargées d'étages, et chaque rang de fenêtres a son balcon en fer. De loin, on dirait de grandes cages. Un assez bon nombre de ces balcons n'étaient point garnis de spectateurs.
Sur celui où je devais prendre place, je trouvai deux jeunes demoiselles de seize à dix-huit ans, commodément établies sur des chaises, et s'éventant de l'air du monde le plus dégagé. Toutes les deux étaient fort jolies, et, à leurs robes de soie noire fort propres, à leurs souliers de satin et à leurs mantilles garnies de dentelles, je jugeai qu'elles devaient être les filles de quelque bourgeois aisé. Je fus confirmé dans cette opinion parce que, bien qu'elles se servissent entre elles du dialecte valencien, elles entendaient et parlaient correctement l'espagnol.
Dans un coin de la place, on avait élevé une petite chapelle. Cette chapelle et la potence, qui n'en était pas fort éloignée, étaient enfermées dans un grand carré formé par des volontaires royalistes et des troupes de ligne.
Les soldats ayant ouvert leurs rangs pour recevoir la procession, le condamné fut descendu de son âne et mené devant l'autel dont je viens de vous parler. Les moines l'entouraient; il était à genoux, baisait souvent les marches de l'autel; j'ignore ce qu'on lui disait. Cependant le bourreau
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examinait sa corde, son échelle, et, cet examen fait, il s'approcha du patient toujours prosterné, lui mit la main sur l'épaule, et lui dit suivant Tusage :
— Frère, il est temps.
Tous les moines, un seul excepté, l'avaient abandonné, et le bourreau était, à ce qu'il paraissait, mis en possession de sa victime. En le conduisant vers l'échelle (ou plutôt Tescalier de planches), il avait soin, avec son grand chapeau qu'il lui mettait devant les yeux, de lui cacher la vue de la potence; mais le condamné semblait chercher à repousser le chapeau avec des coups de tête, voulant montrer qu'il avait bien le courage d'envisager l'instrument de son supplice.
Midi sonnait quand le bourreau montait à l'escalier fatal, tirant après lui le patient, qui ne montait qu'avec difficulté, parce qu'il allait à reculons. L'escalier est large, et n'a de rampe que d'un côté. Le moine était du côté de la rampe, le bourreau et le condamné montaient de l'autre. Le moine parlait continuellement et en faisant beaucoup de gestes. Arrivés au haut de l'escalier, en même temps que l'exécuteur passait la corde autour du cou du patient avec une promptitude extraordinaire, on me dit que le moine lui faisait réciter le Credo. Puis, élevant la voix, il s'écria :
— Mes frères, joignez vos prières à celles du pauvre pécheur.
J'entendis une voix douce prononcer à côté de moi avec émotion : ce Amen »; je tournai la tête et je vis une de mes jolies Valenciennes dont les joues étaient un peu plus colorées et qui agitait
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son éventail précipitamment. Elle regardait avec beaucoup d'attention du côté de la potence. Je dirigeai mes yeux de ce côté : le moine descendait l'escalier, et le condamné était suspendu en l'air, le bourreau sur ses épaules, et son valet lui tirait les pieds.
(Lettres d' Espagne.)