SUR JULES CESAR
Le nom de César seul réveille tant de souvenirs de grandeur et de gloire, qu'aujourd'hui on ne se rend peut-être pas compte assez exactement des obstacles qu'il eut à vaincre pour devenir ce qu'il fut. Quant à moi, j'avoue qu'il m'est très difficile de m'expliquer l'importance extraordinaire que tout jeune encore il paraît avoir eue parmi ses contemporains. Il avait beau être issu d'une des plus anciennes familles patriciennes, être neveu de Marins et gendre de Cinna, je ne puis comprendre qu'à dix-sept ans il fût déjà l'espoir du parti démocratique écrasé par le dictateur. En vérité, il faut admettre avec Plutarque et Suétone que Sylla fut inspiré de l'esprit prophétique lorsqu'il prédit qu'en ce jeune fat à la toge mal attachée, il y avait plusieurs Marins. Être suspect à Sylla et livré aux bourreaux, c'était alors même chose. César faillit être inscrit sur les tables fatales, et ne fut sauvé que par l'intérêt qu'excitaient sa jeunesse et le nom de Julius. Les personnages les plus considérables de Rome et le collège des Vestales intercédèrent pour lui et obtinrent sa grâce, bien qu'il ne voulût consentir à aucune bassesse pour se faire pardonner. On exigeait qu'il répudiât sa femme Cornélia, fille d'un des plus méchants et des plus médiocres démagogues associés de Marins. Il s'y refusa obstinément, et cette conduite généreuse, surtout dans un pays où le mariage était un lien si faible, attira naturellement l'attention et l'intérêt du public sur
un jeune homme de noble race qui montrait du cœur et qui peut-être était amoureux de sa femme. Les honnêtes geas de Rome, les optimates, se dirent sans doute que ce n'était pas la faute de G. César si sa tante Julia avait épousé ce vieux coquin de Marius, si lui-même encore enfant avait été fiancé à la fille d'un autre coquin. Après tant de massacres, le sang patricien était devenu si rare, que Sylla lui-même pouvait hésiter à le faire couler sur un soupçon. Jusque-là tout s'explique facilement. Mais quelques années plus tard, nous retrouvons César lié, quoique non compromis, avec les plus turbulents démagogues, aussi fier de son oncle Marius que de son aïeule la déesse Vénus, annonçant hautement le projet de détruire la constitution de Sylla, et, de fait, tenant dans sa main tous les fils des intrigues politiques.
Reconnu pour chef de la faction démocratique, il possède cependant la confiance de Pompée, le favori et le successeur de Sylla, et celle de Crassus, un des principaux meneurs du parti aristocratique, ou, comme on dirait aujourd'hui, du parti parlementaire. Pompée et Crassus étaient ennemis de longue date. César, n'ayant encore exercé que la charge de préteur, se fait accepter par eux comme une espèce d'arbitre, les réconcilie et devient aussitôt un des personnages de cette coahtion fameusa à laquelle on a donné le nom de triumvirat. Il persuade à Pompée de changer toute sa politique; il se fait prêter par Crassus treize millions pour payer ses dettes et acheter des suffrages. Qu'offrait-il en échange à ses associés? Gomment expliquer cet
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ascendant étrange exercé par un jeune homme sans passé sur les deux hommes alors en apparence, les plus puissants dans la répuhlique?...
M. Merivale remarque avec beaucoup de justesse que, dans tout le cours de sa carrière, César ne s'abandonna jamais aux plans et aux combinaisons des autres. Dans toute association où il entra, il fut le chef. Il ne fut l'instrument de personne, seulement il eut l'art de persuader aux plus grands politiques qu'il les servait, alors qu'il ne travaillait que pour lui-même. Mais par quel art exerça-t-il cette persuasion?
Un grand écrivain allemand qui faisait profession de deviner l'histoire du passé, Niebuhr, si affirmatif sur tous les points les plus obscurs, a dit, et M. Merivale a peut-être tort de répéter, que César, n'était ni enjoué ni brillant dans la conversation, et cela parce que les auteurs anciens ne citent pas un seul trait d'esprit de sa façon. J'ai cependant peine à croire que ce fût à sa qualité de penseur et d'observateur profond qu'il dut ses succès parmi la bonne compagnie de son temps. Il fallait que son pouvoir de séduction fût en effet bien grand pour que des hommes vieillis dans les affaires s'y laissassent prendre au point d'oublier toutes leurs préventions de caste et de politique. Il est vrai et cette remarque ingénieuse est de M. Merivale, qu'à Rome les personnages politiques, hors quelques moments d'excitation violente vivaient ensemble comme des joueurs, toujours prêts à se ruiner l'un l'autre, mais se traitant avec une familiarité qu'on pourrait prendre pour de l'affection. — La prodigieuse acti-
vite de César, sa facilité de travail, son audace, le recommandèrent peut-être à Pompée, qui, gâté par la fortune, était devenu de bonne heure paresseux et indolent. Cet homme qui, à vingt-six ans, avait reçu le surnom de Magniis, et le prenait sans vergogne dans sa correspondance officielle, avait acquis un peu trop facilement son immense renommée. Quelques batailles gagnées par lui, pendant la guerre civile, à la tête des vétérans de Sylla contre des paysans samnites ou étrusques, lui avaient acquis la réputation d'un grand général. En Espagne il la soutint assez mal contre Sertorius, en Asie contre Mithridate. Mais la fortune se chargea d'en faire un conquérant. Ses deux redoutables adversaires moururent Fun et l'autre victimes de lâches trahisons, où Pompée, à la vérité, n'eut aucune part, mais qui obscurcissent un peu l'éclat de ses triomphes. Lorsque César eut affaire à Pharnace, qu'il défit en un chn d'œil, il ne put s'empêcher de dire que Pompée avait obtenu à bon marché son surnom de Magnus, ayant eu de si vils ennemis à combattre. Au milieu de toute sa gloire et des flatteries dont il était l'objet. Pompée peut-être se rendait justice et comprenait qu'il ne fallait pas lasser la fortune. Il craignait de s'y risquer de nouveau. Aussi le trouvet-on toujours timide, incertain, disposé à céder sa responsabilité en présence du péril. 11 aimait à commander, mais par des lieutenants. Il crut sans doute en avoir trouvé un dans César, et d'abord s'abandonna entièrement à lui. Aussi imprudent que Sultan Léopard, il laissa croître griffes et dents au Lionceau. Lorsque l'étonnante conquête des Gaules
eut alarmé sa jalousie, par une autre imprudence il se liàta de rompre avec son rival avant de s'être assuré qu'il pourrait lui résister. Pompée n'avait d'audace que pour former ses plans, toujours irrésolu lorsqu'il fallait agir; il le prouva bien à Pliarsale.
Tout au contraire, César, le plus hardi des capitaines au moment de l'action, s'y préparait par une prudence incomparable et ne se livrait à la fortune qu'après avoir réuni dans sa main tous les éléments de succès. C'est ainsi qu'à l'âge de quarante-trois ans, se trouvant l'idole de la populace romaine et chef reconnu de la faction de Marins, ralliée et comme ressuscitée sous ses auspices, il comprit la faiblesse réelle de son parti et voulut, avant de démasquer ses desseins, avoir une armée à lui et sétre acquis légitimement la renommée d'un grand capitaine. Pendant huit années, il se tint éloigné de Rome et risqua sa vie dans vingt batailles, pour avoir les meilleures légions et la plus grande gloire militaire. C'était en effet par les armes que devait se décider le sort de la république. Il n'y avait que des philosophes spéculatifs comme Caton, qui pussent croire qu'une assemblée de vieillards éloquents en imposerait longtemps à des ambitieux disposant de soldats dévoués Crassus en jugeait autrement. Associé au triumvirat par César et Pompée, et, pour me servir de la belle comparaison de Lucain, placé entre ces deux ambitions comme un isthme entre deux mers, il sentit que sans le prestige de la gloire militaire il serait bientôt écrasé entre ses deux formidables rivaux. A soixante-dix ans, il voulut deve-
nir général, et ce fut, je pense, le motif qui l'engagea dans sa funeste expédition contre les Parthes.
Crassus s'y prenait un peu tard; néanmoins, telle était l'excellence des institutions militaires chez les Romains, qu'avec du bon sens et de l'activité, un sénateur élevé dans les débats de la curie pouvait, sans danger pour la république, être mis à la tète d'une armée. Cicéron nous en fournit un exemple; il n'avait pas vu un camp depuis la guerre des Marses, et cependant il fit avec honneur une campagne en Cilicie et gagna une bataille. Napoléon, dans ses Mémoires, a fort bien expliqué comment l'invention des armes à feu a compliqué l'art de la guerre, et rendu le métier de général infiniment plus difficile qu'il ne l'était dans l'antiquité. Toutefois, il admire le génie de César, et reconnaît dans toutes ses opérations le capitaine accompli. De toutes les qualités du général. César possédait à un haut degré la plus rare et la plus précieuse : l'art de dominer les hommes et d'en faire des machines intelligentes et dévouées. Non seulement les légions qu'il avait menées en Gaule devinrent invincibles, formées et disciplinées par lui, mais encore, avec les Gaulois qu'il avait vaincus dans cent combats, il se fit des auxiliaires enthousiastes de sa cause. Le pays où pendant huit années il avait porté le fer et le feu lui demeura fermement attaché lorsqu'il en retira ses troupes pour les porter en Italie et en Espagne, il lui fournit même la fleur de ses guerriers, qui, sur les champs de bataille, rivalisèrent de bravoure avec les vétérans de Rome.
César a raconté ses luttes héroïques dans les
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Gaules, les villes qu'il a prises d'assaut, les peuples qu'il a exlorniinés; il a négligé d'entrer dans aucun détail sur l'adininistration qu'il établit après sa conquête. On ne sait par quel art il sut se concilier des ennemis si longtemps acharnés. Sans doute, il ft régner l'ordre dans des contrées désolées par l'anarchie; il les délivra des invasions des Germains, et probablement, mit un frein à la turbulence de leurs chefs nationaux. La noblesse gauloise, qui admirait César comme un ennemi invincible, l'aima comme un chef juste et doux, qui savait apprécier et récompenser son courage. Frappés de la supériorité de civilisation qu'ils rencontraient chez leurs vainqueurs, les Gaulois se façonnèrent vite et facilement aux mœurs romaines sous un maître qui aiïectait de respecter leurs usages et s'appliquait à ménager leur orgueil et leurs préjugés nationaux. Une anecdote heureusement conservée montre le soin de César à complaire à ce peuple qui oublie une sanglante défaite plutôt qu'une blessure faite à son amour-propre. Le proconsul, dans une de ses campagnes, faillit être pris et perdit son épée, qui fut suspendue comme un glorieux trophée dans un temple d'Alise. Quelque temps après, entrant en vainqueur dans cette ville, il revit son épée, et ses soldats indignés voulurent la reprendre. Il les en empêcha : a Elle appartient aux dieux î b leur dit-il. Je ne doute pas que plus d'un Gaulois qui montrait avec orgueil l'épée prise à César, ne se fit tuer bravement pour lui à Pharsale ou à Thapsa.
Ce fut après la soumission complète des Gaules, et lorsque César disposait de dix légions aguerries et
d'une pépinière inépuisable de braves soldats, que Pompée et le sénat le provoquèrent de gaieté de cœur, et lui fournirent un prétexte pour passer le Rubicon. Quelque médiocre opinion que l'on ait de Pompée, sa conduite, après l'entrée de son rival en Italie , est si extraordinaire , qu'on a cherché à l'expliquer autrement que par l'outrecuidance la plus folle alliée à une honteuse pusillanimité. Il avait uns armée nombreuse, il commandait à Rome et au sénat : cependant il s'enfuit devant César, qui n'était suivi que d'une seule légion. Que si défendre l'Italie était chose impossible. Pompée avait à choisir entre deux lignes de retraite : l'Espagne, où il avait sept légions aguerries et une population accoutumée à lui obéir; ou bien l'Asie, où il ne pouvait comapter que sur le secours de petits despotes dont il avait pu apprécier autrefois la perfidie et la lâcheté. Ce fut ce dernier parti qu'il préféra, et l'événement prouva qu'il n'en pouvait choisir un plus mauvais. Ni les conseils ni les avertissem ents ne lui manquèrent.
Les Romains sous VEmpire. (Mélanges historiques et littéraires.)