ÉCRIVAINS FRANÇAIS 1. — VICTOR JACQUEMONT
.... Victor Jacquemont était très grand; il avait cinq pieds et dix pouces, et sa taille paraissait d'autant plus haute qu'il était maigre et avait la tête petite. De longs cheveux châtain obscur et bouclés naturellement lui couvraient le front en partie. Il avait les yeux gris foncé, et, comme il avait la vue très basse, on trouvait quelque chose de vague dans son regard. Quant à l'expression de sa physionomie, elle variait tellement, qu'il était difficile de la défmir, et les avis à ce sujet étaient très partagés; les uns lui trouvaient l'air ouvert et prévenant, d'autres prétendaient qu'il avait une mine hautaine et de mauvaise humeur. Pour ma part j'aurais eu assez
1. Voyageur et naturaliste français, mort à Bombay en 1832, à l'âge de trente et un ans. Sa correspondance a été publiée, et en partie grâce à Mérimée; elle est des plus pittoresques et des plus intéressantes.
médiocre opinion de ceux qui portaient ce dernier jugement, et j'en aurais conclu que Jacquemont s'était ennuyé avec eux. En effet, je n'ai connu personne aussi peu habile que lui à cacher les sentiments qu'il éprouvait. Autant il était aimable et causeur charmant avec les gens qui lui plaisaient, autant il se montrait taciturne et distrait avec ceux qui lui inspiraient quelque répugnance. Avec les premiers, il déployait une sorte de coquetterie aimable, « il faisait des frais », pour me servir d'une de ses expressions, et il réussissait sans peine à les intéresser et à gagner leur confiance. Les autres voyaient trop clairement qu'ils l'ennuyaient, et le prenaient en grippe.
Je vais vous donner un exemple de cette espèce de séduction qu'il exerçait, pour ainsi dire, à la première vue. Avant de partir pour l'Inde, il dut aller en Angleterre afm de s'y procurer des lettres de recommandation sans lesquelles il lui eût été à peu près impossible de voyager dans les vastes domaines de l'honorable Compagnie. Il apportait à Londres des recommandations du ministre des affaires étrangères, des professeurs du Jardin des Plantes, des principaux membres de l'Académie des sciences. On lui donna sur-le-champ des passeports et des lettres pour les autorités, et quelques dîners en outre. Il était déjà reparti pour Paris, lorsqu'un des directeurs de la Compagnie alla trouver M. Sutton Sharpe, membre distingué du barreau anglais et fort ami de Victor Jacquement. « Pourriez-vous, lui dit-il, me donner votre parole de gentleman que votre ami n'est pas un espion du
gouvernement français? — Assurément! s'écria Sharpe. Mais pourquoi cette question? — Parce que s'il en est ainsi, je vais vous donner une lettre de recommandation pour lui. — Mais vous lui en avez déjà donné une douzaine pour des officiers de la Compagnie. — Oui, des lettres comme on en donne quelquefois; maintenant, il en aura comme on n'en donne jamais. » Jacquemont n'avait vu que deux fois ce directeur obligeant et soupçonneux.
Son procédé pour plaire consistait à ne rien cacher de ses idées et de ses sentiments, à être parfaitement naturel. Peu de gens sont insensibles à cette franchise, lorsqu'elle est accompagnée d'un esprit original et d'une solide instruction. Je l'ai quelque fois entendu accuser de penchant pour le paradoxe. A mon avis, ce n'était nullement son défaut. Au contraire, dans toute discussion où il prenait part, il était, ou du moins croyait être du côté de la vérité; mais il donnait souvent à sa pensée un tour singulier, auquel pouvaient se méprendre ceux qui font plus d'attention à la forme qu'au fond. Le charme de son esprit était précisément de n'être jamais ni cherché ni apprêté. J'ajouterai que le timbre remarquablement agréable de sa voix était peut-être pour quelque chose dans ses succès de conversation. Je n'ai jamais entendu de voix plus naturellement musicale. Quand je l'entendais parler, je me rappelais ces vers de Shakspeare :
Oh. ! it came on my ears like the sweet south That breathes upon a bank of violets *.
1. « Sa voix arrivait à mon oreille comme le doux vent du midi qui murmure en passant sur un lit de violettes. »
Je ne veux pas oublier ses défauts. La bêtise — la sottise surtout — l'irritait d'une manière étrange. Il ne pouvait la supporter et s'en indignait. Beyle, qui, bien que très intolérant lui-même en cette matière, gardait toutefois plus de ménagements, lui reprochait d'en vouloir sérieusement à des gens qui avaient le malheur d'être bêtes. « Croyez-vous donc, ajouta-t-il, qu'ils le fassent exprès? — Je n'en sais rien, » dit Jacquemont d'un ton farouche. Il eût été de l'avis de M. de M..., qui soutenait que le mauvais goût mène au crime.
Je n'ai jamais connu de cœur plus vraiment sensible que celui de Jacquemont. C'était une nature aimante et tendre, mais il apportait autant de soin à cacher ses émotions que d'autres en mettent à dissimuler de mauvais penchants. Dans notre jeunesse, nous avions été choqués de la fausse sensibilité de Rousseau et de ses imitateurs. Il s'était fait une réaction exagérée, comme c'est l'ordinaire. Nous voulions être forts, et nous nous moquions de la sensiblerie. Peut-être Victor cédait-il involontairement à cette tendance de sa génération. Je crois pourtant que ses dehors d'impassibilité tenaient moins à une mode qu'à une conviction. Il était stoïcien dans toute la force du terme, non par nature, mais par raisonnement, et, s'il ne niait pas la douleur, il croyait qu'un homme devait toujours trouver en lui la force de la supporter; en outre, qu'il devait s'exercer sans cesse à se vaincre lui-même. Plus d'une fois j'ai assisté à des combats entre ses nerfs et sa volonté, et je crois que la victoire lui coûtait cher.
Il tenait de son père ce pouvoir de dominer ses émotions, et ce n'était pas leur seul point de ressemblance. Le dernier jour qu'il passa à Paris, je dînai avec lui, son père et son frère Porphyre. Le repas fut loin d'être gai; mais un étranger ne se serait pas douté, je pense, que cette famille si unie allait se séparer pour longtemps d'un de ses membres. Lorsque l'heure du départ fut venue, Victor embrassa son père en lui disant : oc Je compte que vous aurez soin de vous. Évitez les rhumes. — N'aie pas peur; donne-nous de tes nouvelles quand tu pourras )), répondit le père en ôtant ses lunettes et en prenant un volume de Walter Scott qu'il lisait alternativement avec quelque ouvrage de métaphysique. Une vieille servante fondait en larmes. Victor descendit l'escalier un peu plus vite qu'à l'ordinaire. Lorsqu'il fut installé dans la malle-poste de Brest, il me prit la main et me dit d'une voix aussi ferme qu'il put : ce Vous irez le voir souvent... » Il était si jeune, sa santé me semblait si robuste, il y avait en lui un si heureux mélange de détermination et de prudence, que pas un pressentiment sinistre ne me vint à l'esprit. Cette insensibilité de commande, qui, d'ailleurs, ne faisait illusion qu'à ceux qui ne le connaissaient pas intimement, était beaucoup plus apparente dans sa conversation que dans ses lettres. Le contraste m'a souvent surpris. Mais d'abord Jacquemont ne s'est jamais douté que ses lettres seraient lues par d'autres que ses amis. Devant une feuille de papier, il n'avait pas l'inquiétude de surprendre un sourire ironique répondant à un mouvement de sensibilité. Seul, il n'avait plus de mau-
vaise honte. Probablement encore, éloigné de ses amis, il était plus accessible à toutes les inquiétudes qui accompagnent une affection vraie et il exprimait
avec plus de force ses sentiments naturels
{Portraits historiques et littéraires.)