RÉPONS
(A la mémoire de Paul Verlaine.)
O Père et maître magique, ô céleste porte-lyre qui, à l'instrument olympien et à Tagreste syrinx, dispensas ton accent enchanteur ; ô émule de Pan ; ô Pan toi-même, qui, au son du sistre et du tambourin conduisis les chœurs jusqu'au seuil des propylées sacrés que chérissait ton âme triste ;
Puisse le printemps joncher de fleurs ton sépulcre ; puisse, si, par hasard, quelques fauves s'en approchant, leur gueule féroce baver d'amour ; et Pan à la double corne visiter ton enclos funèbre ; et le tendre Avril l'enguirlander de roses sanglantes et de rubescents œillets !
Si le corbeau vient se poser sur ta tombe, que la noirceur de l'impudent oiseau soit mise en fuite par les deux trilles cristallines que verse à tes tristes os Philomèle, mystérieuse et bocagère prêtresse.
Que les jeunes canéphorest'oftrent des gerbes d'acanthe ; que, sur ton tertre, ne coulent point de larmes, mais, seulement, de la rosée, du vin, du miel ; que les pampres y poussent, et les fleurs de Cythère ; et qu'on y entende, sous le laurier symbolique, de plaintifs soupirs de femme !
Si, un jour, quelque pâtre amoureux, sous la fraîcheur du hêtre — comme dans Virgile — essaie son chalumeau, qu'il mêle ton nom à ses appogiatures ; et que la pudique Naïade, en
l'entendant, ce nom, devienne soudain la proie des plus ardents effluves, et soit toute anxieuse et craintive, et frissonne de peur et de désir !
La nuit, sur les sommets, sur les obscurs sommets hallucinés, passe, gigantesque, un fantôme étrange, ombre d'un satyre spectral. Que sa taille démesurée épouvante le sauvage centaure ! Que, d'un souffle surhumain, il mette le chant de sa flûte à l'unisson de celui des étoiles !
Et que l'équestre troupeau prenne la fuite par la vaste montagne ! Et que ton visage d'outre-tombe soit baigné parla chaste lune d^une attendrie et blanche clarté ! Et que le Satyre, stupéfait, voie, au faîte d'un pic lointain, une croix qui, surgie tout à coup, barre l'entier horizon, et qu'il voie, sur cette croix, étinccler une splendeur !
{Proses Profanes. Trad, par Gabriel Soulages.)