PÉRIL DE LA LIMITATION DES ESPRITS
Par malheur, c’est dans les époques et les civilisations qui ont atteint à une culture complète et raffinée que le péril de cette limitation des esprits offre la plus réelle gravité et amène les plus redoutables résultats. En effet, se manifestant dans la société comme dans la nature par une tendance croissante à l’hétérogénéité, la loi d’évolution veut que, à mesure que progresse la culture générale des sociétés, doivent se limiter corré-
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lativement l'extension des aptitudes individuelles et le champ d’action de chacun se borner à une spécialité plus restreinte. Sans cesser d’être une condition nécessaire de progrès, ce développement de l’esprit de spécialisation comporte des désavantages visibles, qui ne se contentent pas de rétrécir l’horizon de chaque intelligence, en faussant nécessairement sa Conception de l’univers, mais encore touchent et nuisent, par la dispersion des affections et des habitudes individuelles, au sentiment de la solidarité. Auguste Comte a très bien signalé ce danger des civilisations avancées. Un haut état de perfectionnement social a pour lui un grave inconvénient dans cette facilité avec laquelle il suscite l’apparition d’esprits déformés et étroits, d’esprits « très capables sous un rapport unique et monstrueusement ineptes sous tous les autres aspects ». Le rapetissement d’un esprit humain par le commerce continuel avec un seul genre d’idées, par l’exercice indéfini d’un mode unique d’activité, est pour Comte un résultat comparable au sort misérable de l’ouvrier que la divison du travail d’atelier oblige à consumer dans l’invariable fabrication d’un détail mécanique toutes les énergies de sa vie ? Dans l’un et l’autre cas, l’effet moral est d’inspirer une désastreuse indifférence au point de vue général des intérêts de l’humanité. Et quoique cette, espèce d’automatisme humain — ajoute le penseur positiviste — ne représente heureusement que l’extrême aboutissement’de cette influence dispersée du principe de spécialisation, sa réalité, déjà fort fréquente, exige qu’on attache une véritable importance à son examen.
Non moins qu’à la solidité, cette influence de dispersion nuit à l’esthétique de la structure sociale. La beauté incomparable d’Athènes, ce qu’il y a d’impérissable dans le modèle qu’offre ses mains de déesse à l’admiration et à l’enchantement de l’humanité viennent de ce que cette ville prodigieuse fonda sa conception de la vie sur l’harmonie de toutes les facultés humaines,
sur la libre et sage expansion de toutes les énergies capables de contribuer à la gloire et au pouvoir des hommes. Athènes sut accroître à la fois le sens de l'idéal et celui du réel, la raison et l’instinct, les forces de l’esprit et celle du corps. Elle cisela les quatre faces de l’âme. Chaque Athénien libre trace autour de soi, pour y contenir son action, un cercle parfait, dans lequel aucun élan désordonné ne brisera la gracieuse proportion de la ligne. Il est athlète et sculpture vivante au gymnase, citoyen au Pnyx, polémiste et penseur sous les portiques. Il exerce sa volonté par toutes sortes d’actions viriles et sa pensée par mainte féconde préoccupation. C’est pourquoi Macaula)^ affirme qu’un jour de la vie publique de l’Attique est un plus brillant programme d’enseignement que ceux que nous combinons aujourd’hui pour nos centres modernes d’instruction. Et de cette floraison libre et unique de la plénitude de notre nature est sorti le miracle grec, un mélange inimitable et charmant de vivacité et de sérénité, un printemps de l’esprit humain, un sourire de l’histoire..
De notre temps, la croissante complexité de notre civilisation ôterait tout caractère sérieux au projet de restaurer cette harmonie, qui n’est possible qu’avec les éléments d’une gracieuse simplicité. Mais au sein même de cette complexité de notre culture, au milieu même de cette différenciation progressive de caractères, d’aptitudes, de mérites qui est la conséquence inéluctable du progrès dans le développement social, on pourrait sauver une raisonnable participation de tous à certaines idées et sentiments fondamentaux qui maintiennent l’unité et l’harmonie de la vie, à certains interets de V âme, devant lesquels la dignité de l’être raisonnable ne permet à aucun de nous l’indifférence.
Quand le sens de l’ utilité matérielle et du bien-être domine dans le caractère des sociétés humaines avec la force qu’il a en ce moment, les résultats de l’étroitesse d’esprit et d’une direc-
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tion exclusive de la culture sont particulièrement funestes à la diffusion de ces préoccupations purement idéales qui, étant un objet d’amour pour ceux qui leur consacrent les énergies les plus nobles de leur vie, pour une considérable partie des autres n’ont pour ainsi dire aucune réalité, et se tournent vers une région lointaine et peut-être insoupçonnée.
Toute espèce de méditation désintéressée, de contemplation idéale, de trêve intérieure^ où le souci quotidien de Futile abdique un instant devant une vue noble et sereine jetée du haut de la raison sur les choses, reste ignorée, dans l’état actuel des sociétés humaines, pour des millions d’âmes civilisées et cultivées que l’influence de l’éducation ou de la coutume réduit à l’automatisme d’une activité, en définitive, matérielle. Eh bien, cette espèce de servitude doit être considérée comme la plus triste et la plus ignominieuse de toutes les condamnations morales. Dans la bataille de la vie, je vous supplie de vous défendre contre la mutilation de votre esprit par la tyrannie d’un but unique et intéressé. Ne livrez jamais à l’utile ou à la passion qu’une partie de vous-même. Même dans l’esclavage matériel, il reste la possibilité de'sauver la liberté intérieure : celle de la raison et du sentiment. N’entreprenez point de justifier, par l’absorption du travail ou de la lutte, l’esclavage de votre esprit.
Le s3^mbole de ce que doit être votre âme, je le trouve dans un conte, que j’évoque d’un coin empoussiéré de ma mémoire.