Nom que l’on donne aux Européens établis au Pérou
2. Curé remplissant les fonctions de maire, dans les missions.
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réussit aussi à être un bourreau. Ses tyrans lui ont enseigné à se lever après qu’on l’a fouetté, pour venir baiser la main du fouetteur et à dire : « Dieu vous le rende ! » et si la main "qui s’est acharnée sur ses épaules est celle du nègre esclave, pour le compte de son maître ou pour celui de sa haine et de sa méchanceté propres, l’Indien, le pauvre Indien d’Amérique, baise la main de l’esclave. Ainsi continue sa nuit, dans les ombres de laquelle la vie de l’esprit n’allume aucune étoile d’enthousiasme, de désir, ni même de puérile curiosité. La fausse promesse, le mensonge, enfants sordides de la faiblesse et de la peur, sont les timides défenses par lesquelles il essaie de combattre les excès de son martyre. L’espoir du ciel ne lui sourit point, parce qu’il ne connaît pas son parfum, et la religion dans laquelle on l’instruit n’est guère qu’un chant sans onction. La mort ne lui fait ni plaisir, ni peine. Seule l’éphémère exaltation de l’ivresse évoque, du fond de cette âme maléficiée par la servitude, des larves comme engourdies d’audace et de courage : fantômes coléreux qui représentent, dans un éclair de folie, le simulacre de sa vengeance.
Sur ce misérable fondement de démocratie, la classe dirigeante, rare, divisée et pour la majeure partie, inhabile aussi, par ses défauts organiques, à s’adapter aux usages de la liberté. Ceux qui sont vraiment émancipés, capables de se gouverner euxmêmes, ne constituent pas un nombre ni une force appréciables. Il y a dans ces pays des termites ou artoisons que l’on appelle comejenes : en essaims épais, ils se répandent dans les maisons ; ils nichent dans tout ce qui est papier ou bois, même le plus dur, et ils rongent et détruisent tout par dedans, de sorte que du meuble, de la cloison, du livre en apparence intacts, il reste finalement une pellicule très fine, une forme vaine qui à la poussée du doigt tombe et se défait. S’il est une image expressive de cette minorité libérale et cultivée dont se compose ici, comme plus ou moins dans le reste de TAmérique espagnole,
MON'IALVO.
la figure d’une civilisation républicaine, c’est bien ce trompeur manteau de l’objet excavé par le termite.
L’orgueil nobiliaire marqué par le lustre de la naissance ou l’excellence de la profession, se maintenait dans toute la pureté de la tradition espagnole, soit avec la prééminence des familles descendant des fondateurs des villes et des dignitaires de la colonie, soit avec l’auréole aristocratique du clergé, des armes et des grades académiques. N’importe quelle occupation d’un autre ordre entraîne la diminutio capitis ; le travail industriel, les arts mécaniques, sont choses qu’on abandonne aux Indiens et aux métis ou aux rares imipigrés étrangers. La richesse du sol, perpétuée défait dans la société des propriétaires coloniaux, se répartit en quelques mains, vite comptées. Cette montagne, merveille de la nature, cette plaine où le galop du cheval ne trouve pas de fin, cette vallée, qui fournirait du pain à un empire sont, souvent, la propriété d’un seul homme, gras patrimoine féodal où les épaules courbées de l’indigène représentent celles du vilain qui paie ses impôts au seigneur. Un clergé innombrable, réparti entre la population des couvents et la multitude des prêtres séculiers pullule, avec le constant foisonnement des fourmis assaillant une plante. Si on la divisait en personnes, cette invincible force, l’intelligence, la vertu pourrait l’ébranler ; mais ordinairement elle n’est remuée que par la vulgarité de l’esprit, la passion fanatique, la sensualité, la convoitise qui, en droits et en préemptions, arrache à l’argent de l’Indien le déchet qu’a laissé l’usure du patron.
Immédiatement après dans la hiérarchie, l’avocat, l’avocat habile et unique en toute maîtrise de l’intelligence : politicien, écrivain, poète, orateur, rompu à cent disciplines, et portant partout, comme des clefs de savoir universel, son péripatétisme et son latin. Pour compléter le tableau des corporations privilégiées par la coutume, le militaire : personnification d’une énergie en général inculte et grossière, mais qui s’ennoblissait
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des lauriers de rémancipation et aspirait à la puissance politique dans laquelle il devait offrir quelque point d’appui aux premières timides réactions contre l’omnipotence de l’influence cléricale. L’ensemble de la société ainsi constituée était celui d’un vaste couvent qui, comme aux temps des seigneuries féodales, aurait eu, autour de ses murs, un hameau abbatial dont les échos de travail, de querelles et de fêtes, se fussent perdus dans la haute et sereine majesté du silence monastique.
La crainte superstitieuse, l’inclination vers la pénitence, la teinte mélancolique de la vie s’accroissaient de cette perpétuelle insécurité propre aux pays où la fermeté même du sol est un bien précaire, où ce que les générations ont édifié peut s’écrouler en un jour : malédiction la plus fatale et la plus inéluctable qui puisse peser sur la maison de l’homme. Les villages semblent désignés pour être immolés, aujourd’hui l’un, aujourd’hui l’autre, dans le prochain sacrifice. Leurs habitants vivent en goûtant l’amertume des souvenirs comme de châtiments envoyés par la colère de Dieu ; légendes d’épouvante et d’extermination, où les villes s’abîment et disparaissent, comme les navires dans les vagues de la mer. Quito tomba, en partie détruite, en 1587, et depuis, d’autres convulsions terribles la secouèrent, en 1660, quand se précipita, arraché de la cime, un morceau du Sincholagua ; en 1678, en 1755 et finalement en 1859. La ville de Riobamba est celle du funèbre accident de 1645 ; reconstruite, elle résiste à des secousses moindres ; elle passe les mois d’avril à juin de 1786 dans une continuelle et sinistre danse; onze ans après, la mystérieuse force souterraine l’abat au ras du sol ; elle se relève de ses décombres et, pas encore bien reposée, en 1803, la terre la menace d’incessantes saccades, et les habitants pensent; dans leur désespoir, à l’abandonner. Ambato succombe en 1698, Latacunga en 1757, Imbabura dans l’effroyable catastrophe de 1868. Parmi les ruines de la seconde destruction de Riobamba, il ne reste, suivant les calculs les plus timides, pas
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moins de six mille cadavres ; trois mille parmi celles d’Ambato ; vingt mille pour le moins dans celles d’Imbabura. Les images de ces scènes d’horreur revivent, une année après l’autre, évoquées par quelqu’une de ces innombrables secousses passagères, qui sont autant d’autres menaces redoutées. Pareil à un retour de l’espérance de l’an Mil, il semble que s’exaspère, dans cette religiosité ascétique, le sentiment de la fragilité du monde.
Sur la côte, Guayaquil, plus en contact avec la civilisation, plus fréquentée des étrangers qui, dans les villes de la montagne étaient de très rares visiteurs, entendant souvent parler anglais et français, avait, matériellement, un aspect un peu plus moderne, et, dans son esprit, la note de libéralisme relatif qui s’accordait à sa condition de port de mer et de cité marchande ; mais la violence d’un climat embrasé y était l’obstacle à toute persévérance d'un épanouissement d’énergies.
L’enseignement, concentré depuis le plus ancien établissement de la conquête dans les ordres religieux, ne se différenciait pas essentiellement de celui des premiers centres d’instruction où avait rivalisé le zèle des Augustins, des Franciscains, des Dominicains et des Jésuites. Le collège de Saint-Fernand fut, vers la fin du XVIIe siècle, une fondation des Dominicains, il subsista sous la République et c’est là que Montalvo dut faire ses études. L’Université, instituée par les Jésuites, et réorganisée lors de l’expulsion de cet ordre en 1786, était renommée dans les colonies et donnait à Quito une allure de cité doctorale. Les limites et les défauts de cet enseignement étaient ceux que l’on peut en conclure d’après les méthodes empruntées à la décadence espagnole, les tardives et rares communications avec le monde et la cruauté du fanatisme religieux. Malgré cela, la répartition sans loi Contrôlée qui distribue les supériorités naturelles de l’esprit avait donné à la tradition de ces écoles des hommes illustres et au cerveau d’envergure. C'est là que res-
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pira, au crépuscule de la colonie, la pensée intrépide d’Espejo, noble personnification de ce groupe prophétique de créoles inquiets et studieux qui précéda l’émancipation américaine, révolutionnaire des idées que répandit au sein même de la métropole sa propagande pour la réforme des méthodes de l’éducation. Là, dans la première moitié du XVIIIe siècle, avec les maigres moyens de la physique scholastique, se forma pour les sciences naturelles Maldonado, le précurseur de Caldas, l’ami d’Humboldt et de La Condamine, honoré par les académies d’Europe. Là naquit l’éloquence de Mejia, l’orateur des Cortès de Cadix, qui ne fut surpassé ni en ces Cortès ni dans toute l’Amérique de sa génération. Là Olmedo, le poète des victoires, prit le premier goût des humanités.
La plus précoce marque d’influences étrangères à la condition native de la colonie qui soit arrivée dans cette ambiance claustrale, eut pour origine, dès le milieu du XVIIIe siècle, le passage des expéditions scientifiques qui commencent avec celle de La Condamine et Bouguer, lesquels accompagnés des Espagnols Juan et Ulloa, avaient pour objet de déterminer dans la région équinoxiale la mesure d’un degré de méridien ; expédition qui fut suivie par celle du botaniste Mutis et, au commencement du XIXe siècle, par celle de Humboldt et Bompland. De ces missions laïques, dont la présence dut attirer à soi toute l’attention et tout l’intérêt dans la monotone simplicité de cette vie de village, il resta, dans les esprits les plus avancés de la classe cultivée, une certaine émulation pour un genre d’études qui ne fussent point théologiquês ou grammaticales, en même temps que s’insinuaient comme à la dérobée, avec les premières notions de science positive et les premiers souhaits d’amélioration matérielle, de vagues échos de la philosophie révolutionnaire. Dans la dernière décade du xvme siècle, il se fonda à Quito, dans un but de développement cultural et économique qui révélait une certaine inquiétude pleine de présages, une association
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qu’on appela École de la Concorde et sous les auspices de laquelle la docte plume d’Espejo commença de rédiger un périodique de propagande. Ce fut ainsi qu’un certain ferment d’idées de liberté et de réforme se mêla au levain de rivalités d’origine et d’instincts de patrie qui prépara le mouvement manqué de 1809. L’aristocratie de Quito eut à cette époque des esprits libéraux et généreux, comme le comte de Casa-Jijon, soutien d’un noble et enthousiaste utilitarisme, à la manière de Jovellanos ou de Compomanes, et le marquis de Selva Alegre qui, après avoir favorisé de ses deniers toute entreprise de culture, contribua à glorifier, par son martyre, l’infortune de ce premier soulèvement. Mais ni ces énergies de nature libérale qui participèrent à l’œuvre de l’indépendance, ni celles qui, l’œuvre consommée, persévérèrent dans le même sens, particulièrement pendant la mémorable administration de Rocafuerte, n’avaient ôté à cette société, à l’époque où Montalvo faisait son éducation, les traits essentiels qui faisaient d’elle, en Amérique, le refuge le plus intact et le plus résistant de la tradition du missionnaire et du conquérant.
El Mirador de Prospero , 1913.
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Grand par la pensée, grand dans l’action, grand dans la gloire, grand dans l’infortune, grand pour magnifier la part d’impureté contenue dans l’âme des grands, et grand pour porter, dans l’abandon et dans la mort, la tragique expiation de la grandeur. Il y a bien des vies humaines qui composent une harmonie plus parfaite, un ordre moral ou esthétique plus pur ; il en est peu qui offrent un caractère aussi constant de grandeur et de force, peu qui subjuguent avec un adssi violent empire les sympathies de l’imagination héroïque.
Quand on considère cette personnification superbe d’énergie native, dans le milieu et au moment où elle apparaît, on pense que toute la spontanéité contenue, toute la lumière et la couleur avarement mesurées à l’existence inerte des dix générations soumises au joug colonial, se concentrèrent par une revanche soudaine dans la vie d’un seul individu et dans une conscience unique. Virtualité infinie, le génie est éternellement en attente dans le fond de la société des hommes comme le rayon au sein de la nuée. Pour passer à l’acte, il a besoin de l’occasion. La seule chose dont il dépende c’est le stimulant initial qui le détache et l’abandonne à son incoercible liberté ; mais ce stimulant est la condition que se réserve le Destin, car il est amené à son heure par l’ordre de la société qui éprouve et sollicite le mouvement innovateur.
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Une longue suite de générations peut passer sans que l’extraordinaire faculté qui dort, voilée sous des formes communes, trouve une œuvre digne d’elle à quoi s’employer ; et lorsque, dans la génération prédestinée, le débordement d’une aspiration, la maturité d’un besoin amènent l’occasion propice, il arrive que la réponse au silencieux appel parte d’une vie qui avait commencé de s’écouler, ignorante de ses richesses cachées, dans un sens différent de celui où doit la transfigurer la gloire.
Il y a quelque chose de cette exaltation subite dans l’héroïsme de Bolivar. Dès que sa conscience s’ouvrit au monde, il vit s’approcher le moment de la Révolution, prenant part aux vœux qui la préparaient dans la secrète agitation des esprits ; mais ce vague bouillonnement intérieur ne marqua en rien sa jeunesse qui, dans sa partie expressive Bt plastique, eut un caractère distinct de celui qu’on y chercherait comme indice des suprêmes énergies de l’action. Son premier rêve fut de beauté, de magnificence et de plaisir. Si la fatalité de l’histoire avait placé hors de son époque l’heure de l’émancipation, il eût mené la vie du grand seigneur, raffiné et inquiet, qui s’annonçait comme la sienne lorsqu’il partageait son temps entre ses voyages, la retraite de sa propriété de San Mateo et la société de la Caracas mondaine et académique des derniers jours de la colonie.
Quelque éclat de l’âme d’Alcibiade semble se refléter sur le bronze de cette figure de patricien jeune et sensuel, possesseur inconscient de la flamme du génie, chez qui l’atmosphère de l’Europe, allumée au feu des premières guerres napoléoniennes, suscita le sentiment de la liberté politique comme une tendance de supériorité et de noblesse, cette figure toute marquée de l’accent classique, et hostile, en sa plus intime essence, à toute passion démagogique et vulgaire. A ce moment la gloire ne s’annonçait pas encore, mais cet éclat qui l’imite là où il n’y aura de place que pour elle. Dans l’auréole de sa jeunesse
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étaient unis l’illustration de la naissance, les ressources d’un vaste patrimoine, tous les dons de l’intelligence et des grandes manières, rehaussés par la finesse du goût littéraire et la passion de la vie en beauté.
Cette première enveloppe de sa personnalité ne disparut pas totalement avec la révélation de son âme profonde. « Homme esthétique », comme on l’a dit de Platon et comme on pourrait le dire, par extension, de toute une caste d’esprits, il continua de l’être lorsque le génie l’éleva sur les hauteurs ; et héros, il eut l’élégance héroïque : la préoccupation du geste sculptural, du maintien noble, de l’attitude élégante et imposante. Elles peuvent paraître d’un histrion à ceux qui ne sont pas arrivés à une pleine compréhension de sa personnalité, mais elles constituent le trait complétant spontanément et harmonieusement la figure de ces hommes d’action chez qui le génie de la guerre, à cause de la finalité visionnaire et créatrice qui le meut, confine à la nature de l’artiste et participe au caractère de ses passions. Taine n’a-t-ilpointassimilé, dans une rigoureuse analyse psychologique, l’épée de Napoléon au ciseau de sculpteur de Michel-Ange, en tant qu’instruments d’une même faculté souveraine, que l’un exerce dans les entrailles insensibles du marbre et l’autre dans celles, vivantes et souffrantes, de la réalité?...
Tel il apparaît, du jour où il célébra ses épousailles avec la vocation, qui déjà l’inquiétait d’amour, quand, de passage a Rome, il monte, comme emporté par une divinité, à la solitude de l’Aventin aux pieds de quoi il regarde s’étendre la vaste mer de souvenirs de liberté et de grandeur; et comme parlant à la conscience de cette antiquité, il jura de délivrer un monde. Tel il apparaît à Caracas, quand, au milieu de l’épouvante du tremblement de terre qui démolit la ville au commencement de la révolution, il dresse, sur les ruines convulsées de l’église de Saint-Hyacinthe, sa figure nerveuse et altière et là, en présence de la multitude effrayée, il éclate en ces paroles superbes, à
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côté desquelles pâlit l’imprécation fameuse d’Ajax fils de Télamon : « Si la Nature se met contre nous, nous lutterons avec elle et nous la soumettrons. »
Dans la bataille, dans le triomphe, dans l’entrée dans les villes, dans l’exercice du pouvoir ou parmi la pompe des fêtes, toujours brille en lui le même sentiment instinctif de ce que nous pourrions appeler la forme plastique de l’héroïsme et de la gloire. Tandis qu’il organise l’activité fébrile d’une guerre implacable, il garde encore assez de souffle dans l’imagination pour honorer, en style solennel, la mémoire et l’exemple des siens avec un apparat comme celui de ce cortège, semblable à une cérémonie païenne, qui porta en triomphe le cœur de Girardot dans une urne gardée par l’armée, depuis Barbula, où eut lieu la mort du héros jusqu’à Caracas.
Dans la mémoire de ses contemporains, est restée empreinte la majesté antique du geste et de l’attitude avec lesquels, la Colombie constituée, il pénétra dans l’enceinte de la première assemblée afin d’y résigner le mandat des peuples. Devant les choses souveraines et magnifiques du monde matériel, il éprouve une sorte d’émulation qui le pousse à s’efforcer de faire lui-même partie de l’imposant spectacle, et à y commander comme protagoniste. Dans son ascension du Chimborazo, qui explique la rhétorique violente, mais sincère en son emphase, du « Délire » 1 on discerne, plus que tout autre sentiment, l’orgueil de monter, de marcher sur le front du colosse, d’arriver plus haut que La Condamiiie, plus haut qu’Humboldt, là où nulle trace ne précède la sienne.
Une autre fois, il veut admirer la sublimité du Tequendama. Là son esprit et la Nature composent un accord qui exalte, comme une influence de Dyonisos. Divisant le courant des eaux, et juste au point où elles vont se précipiter, il
i. Titre d’une page de^Bolivar, racontant son ascension sur le Chimborazo.
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y a une pierre distante du bord de l’exacte longueur que mesure le saut d'un homme. Bolivar, sans quitter ses bottes au talon ferré, s’élance d’un bond sur cette pierre polie par l’écume et, la prenant pour piédestal, dresse la tête, inca- v pable de vertige, auTdessus de l’horreur vorace de l'abîme.
C’était, ainsi qu’il convient à la grandeur héroïque, une conséquence, modifiée, de ce même caractère de sa jeunesse qui le fit écrire, tandis qu’il effeuillait dans les cours européennes les roses de ses vingt ans, cette confession, dans une lettre à la baronne de Trobriand : « J’aime moins les plaisirs que le faste, parce qu’il me semble que le faste a un faux air de gloire ». Et cela venait tellement du fond de sa nature que, en vérité, il n’y eut jamais de caractère plus exempt de tout artifice et de toute affectation emphatique. Il n’y en eut jamais, probablement, de plus spontané et de plus livré à l’inspiration.
Tout est illumination dans ses projets, tout est emportement dans son œuvre. Son esprit est de ceux qui révèlent la présence de cette mystérieuse sorte de pensée et d’action qui échappe à la conscience de celui qui la possède et qui, exaltant ses effets beaucoup plus haut que n’atteindrait l’intention délibérée et prudente, rattache les œuvres les plus élevées de l’homme à cette aveugle force de l’instinct, qui travaille l’architecture du nid, oriente l’élan du vol et assure le coup de la griffe. Ainsi, pour ses victoires, c’est la conception soudaine, la foudroyante et juste exécution qui les lui valent. Et dans la déroute; une espèce de faculté antèenne , comme on ne la retrouve à un tel degré chez aucun héros, un étrange pouvoir de se redresser d’autant plus haut que la chute fut plus rude et plus basse, une sorte d’assimilation tonifiante des profits de l’adverské et de l’opprobre non pas en vertu de l’éducation de l’expérience, mais par la réaction inconsciente et immédiate d’une nature qui en dégage sa propre loi. Sa physionomie de guerrier a dans ce trait le signe qui la caractérise. C’est ce qu’entendait son adver-
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saire, le général espagnol Morillo, dans ces quelques mots : « Plus à craindre vaincu que vainqueur. »
Ses campagnes ne sont pas le développement graduel et systématique d’un plan savant et réfléchi, qui procède par parties, retenant et assurant ce qui a été laissé en arrière et proportionnant l’audace à la mesure judicieuse des forces. Elles sont comme d’énormes assauts, de gigantesques vagues qui alternent, suivant un rythme inégal, avec des chutes et des reculs, non moins violents et épouvantables, — l’effort qui se dressait, irrésistible, s’effondrant tout à coup pour ressurgir aussitôt, ailleurs et sous une autre forme, et avec plus de vigueur, jusqu’à ce qu’un élan plus fort et plus sûr que les autres surpasse le point à partir duquel le recul ne puisse plus se produire, et alors, la victoire s’installe, et croît, et se propage comme les eaux de l’inondation ; et, de nœud en nœud de la chaîne des Andes, chaque montagne est un jalon de victoire.
Personne n’a éprouvé plus souvent ni en moins de temps l’alternative du triomphe avec l’éclat et l’honneur suprêmes, et de l’anéantissement et de la déchéance sans espoir — pour les autres — de relèvement. Révolutionnaire avorté et proscrit, faute de haute réputation et de moyens matériels d’action, il s’élève d’un bond au pinacle de la gloire militaire et de l’autorité de chef avec cette étonnante campagne de 1813 qu’il entame, à la tête d’un demi-millier d’hommes et qui le porte, en cent et quelques jours d’un triomphal transport, du versant • néogrenadien des Andes au palais des capitaines de Caracas où, mieux que des honneurs et que des pouvoirs passagers, il attache pour toujours à son nom son titre de Libérateur.
Il s’est à peine écoulé un an de cela que les côtes de la mer Caraïbe le voient fuir, abandonné et renié par les siens : en
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poussière, semble-t-il, toute cette gloire qui ne peut pas même le défendre de la colère avec laquelle on l'accuse, ni de l’ingratitude dont on l'outrage. Mais quand on cherche où vient de s’abîmer son humiliation, on le voit de nouveau là-haut, saisissant la barre de la Nouvelle-Grenade, qui faiblissait, entrant avec la liberté à Bogota, comme tout à l'heure à Caracas... et, à peine a-t-on tourné cette page qu'il apparaît, une fois encore, désobéi, et forcé d’abandonner aux mains d'un rival obscur les armes avec lesquelles il s'apprêtait à entrer au Vénézuéla ; et, alors, sa réapparition a lieu à Haïti, d’où avec toujours le même but, il part, commandant une expédition qui, par deux fois, prend pied à Costafirme et les deux fois finit par être repoussée, la dernière étant une ruine nouvelle de son pouvoir et de son crédit, entre les outrages de la plèbe et l'arrogance des ambitions rivales.
Mais l'autorité naturelle qui émane de lui est une force irrésistible, comme toute volonté de la nature, et il faut peu de temps pour que ces cris s'apaisent, pour que ses rivaux le reconnaissent et lui obéissent, pour que les destinées de la révolution soient de nouveau entre ses mains, depuis la Guyane, où Piar a assumé la responsabilité des campagnes à venir jusqu'aux plaines d' Apure, où s'agitent les bouillonnantes bandes de Paez.
Il fonde un gouvernement, il guerroie, il étouffe toute rébellion chez les siens ; l’adversité le poursuit, implacable, à La Puerta, à Ortiz, à Rincon de los Toros et une nuit, après la suprême déroute, un homme, sans compagnon et sans cheval, s'enfuit, en se cachant dans l'épaisseur des bois, jusqu'à ce que, à la lumière de l'aurore, il réunisse une escorte de cavaliers dispersés, avec lesquels il recherche sa route.
C’est Bolivar, qui, son armée et son autorité perdues — ef n'était-ce pas beaucoup puisque c’était de lui ? — c'est Bolivar qui va, pour se forger une autorité nouvelle et une nouvelle armée. Il ne tardera point à obtenir l’une et l’autre : l'autorité, affermie par la sanction d'une assemblée qui lui -donne le sceau
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constitutionnel, l’armée, plus régulière et mieux organisée que toutes celles qu’il avait eues jusqu’alors.
C’est le moment où sa constance inébranlable va subjuguer et très fermement s’attacher les caprices du sort. La lumière de son génie lui montre les destinées de la révolution assurées par la reconquête de la Nouvelle-Grenade.
Pour reconquérir la Nouvelle-Grenade, il faut escalader les Andes, après avoir passé de larges marais, de puissants fleuves ; puis c’est l’arrêt de l’hiver, et la grande entreprise s’exécute avec une armée à peu près nue. D’autres passages de montagnes ont pu être plus habiles et de stratégie plus exemplaire ; il n’en est aucun d’aussi audacieux, aucun d’aussi héroïque et légendaire. Deux mille cinq cents hommes montent sur les pentes orientales de la Cordillère et sur celles de l’ouest descend un nombre moindre encore de spectres, et ces spectres sont ceux des hommes qui étaient les plus forts de corps et de courage, car les faibles restèrent sur la neige, dans les torrents, dans les hauteurs, où l’air manque aux poumons.
Et avec les spectres des forts on gagne Boyaca, qui ouvre la route du haut-plateau où la Colombie doit placer son centre, et de retour du haut-plateau on gagne Carabobo, qui ouvre vers l’est le passage de Caracas, et de cet instant, la domination espagnole est morte sur toute l’étendue qui va des bouches de l’Orénoque à l’isthme de Panama. De cet instant, après les vicissitudes de cette guerre incertaine et difficile, voici que la victoire soumise et ensorcelée fait de ses bras inclinés vers le sud comme une pente irrésistible pour que le torrent des armes émancipatrices coure se confondre avec cet autre qui vient des Andes argentines, en annonçant son arrivée par l’écho des dianes triomphales de Chacabuco et de Maipo. La Colombie a complété ses frontières, depuis qu’elle a mis sous « l’écharpe d’iris » les volcans de l’Équateur, et elle est libre pour toujours.
Mais il reste encore à Bolivar à lutter pour l’Amérique, qui
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est plus sa patrie que la Colombie. San Martin lui fait face, laurier pour laurier. La gloire de ce qu'il faut faire encore n'est pas une ambition qui se puisse partager. Lorsqu'il s’agit de déterminer lequel des deux doit en jouir, chez l’un il a suffi de la conscience de sa supériorité, chez l'autre sa loyale et noble soumission. Bolivar sera celui qui achève comme les campagnes du Nord, celles du Sud. Et comme à Bogota, comme à Caracas, comme à Quito, le libérateur de l’Amérique entre à Lima ; et tandis que la dernière armée 'espagnole, nombreuse et forte, s'apprête à l'attendre et que lui s’occupe de disposer la sienne, malade et souffrante encore, il entend qu'on lui demande : « Que pensez-vous faire, maintenant? » — « Triompher », répond-il avec une simplicité Spartiate.
Et il triomphe, il triomphe après avoir traversé les gorges des Andes, à l’altitude du condor, comme à la veille de Boyaca que maintenant recommence Junin et il triomphe avec l’élan de Junin, par le bras de Sucre, à Ayacucho, où quatorze généraux d’Espagne livrent, en tendant la poignée de leurs épées rendues, les titres de cette propriété fabuleuse que Colon avait mis, trois cents ans auparavant, entre les mains d’Isabelle et de Ferdinand.
L’œuvre de Bolivar est accomplie, mais l'aspiration et les souffles héroïques la dépassent encore. Le héros fait de plus grands rêves : il voudrait arriver aux rives de la Plata où souffre, sous la conquête, un peuple arraché à la communauté qui triompha à Ayacucho, il voudrait être aussi pour lui le libérateur, repousser jusqu’à la cour même du Brésil les armées impériales, y fonder la république et, remontant le cours de l’Amazone, comme Alexandre les fleuves mystérieux de l’Orient, fermer l’immense ellipse de gloire sur le sol colombien et aller organiser et parachever l’harmonie éternelle de son œuvre dans l’assemblée amphyctionique de Panama.
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L’ensemble de cet héroïsme tempétueux est d’un caractère singulier et unique en son genre dans lhistoire. Il l est par le vigoureux sceau personnel du héros lui-même, et il l’est aussi, en ce que son action se relie de façon étroite et indissoluble avec maintes particularités intimes du milieu où il naît et se développe. Et c’est ce dernier point qui constitue une des dissemblances qui creusent un si large abîme entre Bolivar et celui qui partage avec lui, en Amérique, la gloire du libérateur. San Martin pourrait sortir de son décor sans changer de caractère ni détonner au milieu d’autres peuples et d’autres épopées. Sa sévère statue échangerait sans inconvénient le piédestal des Andes pour celui des Pyrénées, des Alpes ou des Montagnes Rocheuses. Imaginons-le à côté de Turenne : il mériterait d’hériter de son épée prévoyante et sûre et de sa noble et simple gravité.
Transportons-le près de Washington : il pourrait être le plus illustre de ses compagnons d’armes et le plus exemplaire de ses élèves. Mettons-le dans les guerres de la Révolution et de l’Empire; il remplacerait l’austère Hoche, quand il échoue, ou le prudent Moreau quand il est proscrit. Il est, considéré à part du grand dessein auquel il obéit, le type abstrait du soldat qui trouve son cadre propre en tout temps de guerre organisée, parce qu’il exige, non l’originalité de la couleur, mais le ferme et simple dessin de certaines conditions supérieures d’intelligence et de volonté que le caractère de l’homme reproduit malgré les différences des races et des siècles.
Par contre, la figure de Bolivar ne souffre d’autre adaptation que celle à quoi il fut réellement soumis. Hors de notre Amérique, et luttant pour une autre liberté que la nôtre, elle eût été affaiblie ou mutilée. Bolivar, le révolutionnaire, le monto-
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nero , le général, le caudillo , le tribun, le législateur, le président... tout d’une pièce et tout à sa manière, est une originalité irréductible, qui suppose et inclut celle de la terre dont il fut nourri et des moyens dont il a disposé.
Il ne guerroie point comme un stratège européen, ni il n’emploie pour réaliser ses rêves de fondateur autre chose que les éléments épars des institutions basées sur l’expérience de la raison universelle, ni il ne laisse, dans l’ensemble, une image de lui qui ressemble à rien du passé. C’est pour cela qu’il nous passionne et nous attache, et qu'il sera toujours le héros par excellence, représentatif de l’éternelle unité hispano-américaine. Plus en grand et plus hautement que les chefs régionaux, en qui s’individualisa l'originalité d’une demi-barbarie, il personnifie ce qu’il y a de caractéristique et de particulier dans notre histoire. Il est la terre d’Amérique balayée par le souffle du génie qui transmue son arôme et sa saveur en propriétés de l’esprit et fait s’en exhaler, en une vive flamme, un héroïsme distinct et original.
La révolution de l’indépendance sud-américaine, dans les deux centres où elle éclate et où elle se répand : l’Orénoque et la Plata, manifeste une même dualité de caractère et de formes. Elle comprend, dans les deux centres, l’initiative des villes, qui est une révolution d’idées et le soulèvement des campagnes, qui est une révolte d’instincts. Dans l'esprit des villes, la maturité de son propre développement et les influences venues de l’extérieur dégagèrent l’idée de patrie comme association politique et la conception de la liberté à exercer au sein d'institutions régulières. Délibérations d’assemblées, propagande oratoire, milices organisées furent les moyens d’action.
Mais dans les llanos étendus qui s’ouvrent immédiatement autour de la vallée de Caracas jusqu’aux rives de l’Orénoque et dans les vastes pampas placés entre les Andes argentines et les bords du Parana et de l’Uruguay, ainsi que dans les
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cuchillas qui ondoient à l’ouest de l’Uruguay, vers l’Océan, la civilisation coloniale, en tâchant de forcer l’entrée du désert qui lui opposait en guise de bouclier son étendue infinie, n’était parvenue qu’à y clairsemer une population quasi nomade, qui vivait dans une demi-barbarie pastorale, pas très différente de celle du Bédouin arabe ou de l’Hébreu du temps d’ Abraham et de Jacob; et ils vivaient davantage sur le dos de leurs chevaux que sur la terre ferme, ceux qui étaient les maîtres de vastes solitudes s’étendant entre l’un et l’autre des hatos du Nord ou l’une et l’autre des estancias du Sud.
L’homme de cette société, à peine solidaire et cohérente, est le llanero du Vénézuéla, le gaucho de la Plata, le centaure indompté sculpté par les vents et les soleils du désert dans l’argile pétrie du sang du conquérant et de l’indigène, très beau type d’intégrité humaine toute nue, d’héroïsme naturel et spontané, dont le génie sauvage était destiné à donner une force d’action irrésistible, et de caractère plastique et de couleur à l’épopée du sein de laquelle se dresseraient, triomphantes, les destinées de l’Amérique. En réalité cette force était étrangère, originellement, à toute aspiration pour une patrie constituée et à toute notion de droits politiques avec lesquels elle aurait pu s’avancer de manière consciente, pour prendre place dans la lutte provoquée par les hommes des villes. Artigas, au Sud, la rallia, dès le commencement, aux étendards de la Révolution ; Boves et Yanez, au Nord, la lâchèrent pour défendre la résistance espagnole, et enfin Paez, au même endroit, la gagna définitivement à la cause américaine.
Parce que le sentiment très vif de liberté, qui constituait la vertu irrésistible de cette force déchaînée par la tentation de la guerre, était celui d’une liberté antérieure à n’importe quelle espèce de sentiment politique et même patriotique : la liberté primitive, barbare, crûment individualiste, qui ne se connaît d’autres pactes que ceux de la Nature, ni ne se satisfait qu’en
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se précipitant, incoercible, à travers l’espace ouvert, au-dessus de tout obstacle légal et de toute participation à l’ordre social, la liberté de la bande et de la horde, c’est celle-là qui dans l’occasion la plus critique de l’histoire humaine, accourut détruire un monde caduc et sur ses ruines agiter le berceau d’un monde nouveau, dans ses rafales de candeur et d’énergie.
La seule espèce d’autorité conciliable avec cet instinct si libre était l’autorité personnelle, capable de le guider vers son épanouissement le plus franc et le plus dominateur par le prestige du plus fort, du plus brave ou du plus habile ; et c’est ainsi que s’éleva, au-dessus des multitudes inquiètes des campagnes, la souveraineté du caudillo , comme celle du primitif chef germain qui réunissait autour de soi sa vaste famille guerrière, sans autre communauté de buts ni de stimulants que l’attachement filial à sa personne.
Menée par l’autorité des chefs, cette démocratie barbare vint grossir le torrent de la révolution, en acquit le sentiment et la conscience et jeta dans son sein l’âpre ferment populaire qui contraste avec les tendances oligarchiques de l’aristocratie des villes, en même temps qu’elle imprimait aux formes de la guerre la marque d’originalité et de pittoresque américanisme qui devait les déterminer et les différencier dans l’histoire.
En face de l’afmée régulière, ou en liaison avec elle, apparurent la tactique et la stratégie instinctive des montoneros , qui remplace les effets du calcul et de la"discipline par la valeur brute et par l’agilité héroïque, ce guerroiement dont les seuls moyens essentiels sont la vivacité d’éclair du poulain à peine dompté et intégrant presque les qualités de l’homme dans un seul organisme de centaure, et la fermeté de la lance brandie d’un poing de titan dans les charges formidables qui dévorent l’étendue de la plaine soumise.
Bolivar à son autorité et à son prestige subordonna cette force, en complément de celle qu’il possédait à l’origine en les idées, en
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l’esprit des villes, en l’armée organisée. Il comprit, dans sa représentation héroïque, aussi celle de cette moitié originale et instinctive de la révolution américaine, parce qu’il se trouvait lui-même dans son milieu et qu’il eut pour vassaux ses immédiates personnifications. Paez, l’intrépide chef de llaneros , le reconnaît, et se soumet à lui, dès leur première entrevue, quand il vient de refaire son prestige, perdu dans la malheureuse expédition de Los Cayos, et désormais les deux rênes de la révolution sont dans les mains de Bolivar, et la désastreuse campagne de 1817 à 1818 montre, concertées, les ressources de l’instinct maître du territoire et celle de l’aptitude guerrière supérieure et adéquate. Dans les vastes plaines de l’Apure, le Libérateur vit et combat avec cette soldatesque primitive et géniale qui doit ensuite lui donner des hommes pour le suivre dans la traversée des Andes et pour former l’avant-garde avec laquelle il vaincra à Carabobo.
Il satisfaisait, pour être à l’aise en ce milieu, à la condition suprême, dont la possession est un titre de supériorité et de domination, comme son absence dénote qu’on y est étranger, et qu’on est faible : la condition du cavalier virtuose, du dompteur de poulains, de l’insatiable buveur de vent sur le cheval lâché ventre à terre, derrière le gibier fugitif, ou pour le simple plaisir de se précipiter vers la fuite idéale de l’horizon. L’Alcibiade, l’écrivain, le diplomate de Caracas était, quand l’occasion s'y prêtait, le gaucho des pampas du Nord : le llanero.
Ce contact intime avec l’originalité américaine ne fut jamais donné à San Martin. Le capitaine du Sud, parti d’Amérique lors de ses premières années et revenu dans un âge mûr, sans autre rapport avec ce milieu, pendant un temps si long, que son image lointaine, suffisante pour maintenir et affiner la constance de l’amour, mais incapable de cette opération subtile qui infuse au plus profond de la nature de l’homme l’air de la patrie, réalisa son œuvre d’organisateur et de stratège sans
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avoir besoin de se retremper aux sources vives du sentiment populaire, où la passion de la liberté se donnait carrière avec un élan turbulent et indompté, auquel jamais n’aurait pu se prêter un soldat aussi durement trempé. La coopération, accidentelle, avec les montoneros de Guëmes ne raccourcit point ces distances.
Au Sud, la révolution a une orbite pour le militaire, une autre pour le caudillo. Le militaire, c’est San Martin, Belgrano, ou Rondeau. Le caudillo c’est Artigas, Guëmes ou Lopez. Celui-ci soulève les foules et les soumet à son prestige personnel et prophétique ; celui-là met en marche des armées de ligne et se met avec elles au service d’une autorité civile.
Chez Bolivar, les deux natures sont mêlées, les deux fonctions se confondent. Artigas plus San Martin, c’est Bolivar. Et il faudrait encore ajouter les traits de Moreno, pour ce qui coficerne l’écrivain et le tribun. Bolivar incarne, dans une totale complexité de moyens et de formes, l’énergie de la révolution, depuis le moment où, à son incertaine aurore, il lui ouvrit la route, comme conspirateur et comme diplomate, jusqu’à celui où, cette révolution déclarée, il agite pour elle les peuples avec l’autorité du caudillo, il répand le verbe qui l’annonce dans sa parole écrite et prononcée, il la guide jusqu'à ses dernières victoires avec l’inspiration du génie militaire et finalement, l’organise comme législateur et la gouverne comme politique.
C’est pour tout cela que le servit sa naturelle et magnifique multiplicité de facultés. Le génie, qui est souvent l’unité la plus simple, est aussi d’habitude harmonie étonnante. Parfois cette énergie mystérieuse se concentre et s’enferme dans une seule faculté, dans une puissance unique de l’âme, que ce soit l’observation, la fantaisie, la pensée discursive, le caractère moral
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ou la volonté agissante, et alors brille le génie de vocation restreinte et monotone qui, «s’il naquit pour la guerre, la fait en silence, sombre et incapable de fatigue, comme Charles XII de Suède ; si c’est pour l’art, passe sa vie, comme Flaubert, au jeu de la beauté, regardant avec une indifférence d’enfant les autres choses du monde ; et si c’est pour la pensée, vit dans la société exclusive des idées, comme Kant, dans un immuable isolement de somnambule.
La faculté souveraine s’augmente en occupant la place et en soustrayant la force des autres, et prend son vol, comme l’aigle solitaire et dominateur, sur l'austérité déserte du paysage intérieur. Mais il n’est pas rare que, loin d’agir comme pouvoir ascétique et jaloux, elle agisse comme une formule d’évocation ou comme une semence féconde; pour la révéler et pour la compléter, elle suscite des vocations secondaires qui rivalisent d’ardeur à la servir et, comme derrière l’aigle-parangon, des abîmes et des cimes de l’âme prendraient leur essor d’autres plus petits aigles qui composeraient leur suite, la puissance du génie se déploie en troupes d’aptitudes distinctes, qui d’accord fendent l’espace dans la direction du même sommet. A cette image correspondent les génies complets et harmonieux, ceux en qui toute la sphère de l’âme semble brûler d’une seule lumière d’élection : tantôt l’imagination artistique occupe le centre de cette sphère, comme chez Léonard, tantôt l’invention poétique, comme chez Goethe, tantôt, comme chez César ou Napoléon, la volonté héroïque. L’architecture mentale de ces multiples esprits s’élève d’autant plus hardiment que la vocation ou faculté qui en occupe le centre — le carat royal , pour parler comme Gracian — trouve à s’orienter, d’une manière ferme et résolue, dans une grande œuvre concentrée, dans une idée constante qui lui imprime une forte unité et à laquelle puissent collaborer en même temps toutes les aptitudes vassales, de sorte que, au sein de cette unité énergique, apparaisse, dans
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son action, la variété la plus riche et la plus harmonieuse.
Bolivar était un génie de ce genre. Toutes les activités de son vaste esprit, toutes les sortes de supériorité qu’il possédait se subordonnaient à un dessein final et contribuaient à une grande œuvre : le dessein et l’œuvre du libérateur et, groupées autour de la faculté centrale et dominante qui est celle de faction guerrière, à cette unité participent l’intuition du jugement politique, le pouvoir de l’aptitude oratoire et le don du style littéraire.
De jugement politique, personne, dans la révolution d’Amérique, n’en eut de plus grand, de plus lumineux et de plus pénétrant, déplus original et de plus créateur, quoique pas mal de ses contemporains le surpassassent dans l’art concret du gouvernement et dans l’instinct des réalités immédiates. Lui, il voyait l’avenir plus clairement que le présent. De la Jamaïque, en 1815, alors que le terme de la révolution est encore bien lointain et bien obscur, il écrit cette étonnante lettre brûlante d’éclairs prophétiques, où il prévoit le sort de chacun des peuples hispano-américains après leur indépendance, prédisant ainsi la vie de calme ordonné du Chili, comme le despotisme qui devait survenir à la Plata avec Rosas.
Le système d’organisation proposé en 1819 au congrès d’Angostura manifeste, en compensation de ce qu’il a d’hybride et d’utopique, la critique pénétrante et audacieuse des modèles politiques que fournissait l’expérience et, en matière constitutionnelle, une faculté constructive qui cherche à s’appuyer sur la considération des différences et des particularités du milieu auquel elle doit s’appliquer.
Cette faculté prend encore plus d’ampleur et de caractère dans la constitution bolivienne, étendue aussitôt au Pérou, œuvre de l’apogée de son génie et de sa fortune, où les rêves de son ambition forment un étrange ensemble avec des traits d’une invention innovatrice qui a mérité l’attention et l’analyse des « constitutionnalistes », comme cette idée d’un « pouvoir électoral ».
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sélection de la totalité des citoyens dans la proportion d’un sur dix, et à qui eût appartenu d’élire ou de proposer les fonctionnaires publics.
En même temps que de ces plans constitutionnels, l’activité de sa pensée, aux jours de la plénitude de sa gloire, était occupée de la manière de réaliser sa vieille aspiration d’unir, en un ferme nœud fédéral, les nouveaux peuples d’Amérique, du golfe du Mexique au détroit de Magellan. Sauf la réalisation héroïque de l’indépendance, on ne rencontre pas chez le libérateur de mérite plus glorieux que la passion fervente avec laquelle il éprouva la naturelle fraternité des peuples hispano-américains et l’inébranlable foi avec laquelle il aspira à laisser son unité idéale, consacrée par une réelle unité politique.
Cette idée d’unité n’était pas pour lui différente de l’idée de l’émancipation : c’étaient deux phases d’une identique pensée ; et de même que pas seulement un instant il ne rêva d’une indépendance limitée aux bornes du Vénézuela ni des trois peuples de la Colombie, mais qu’il vit toujours au contraire dans la totale étendue du continent le théâtre indivisible de la révolution, il ne crut jamais non plus que la confraternité pour la guerre pût finir dans la séparation que consacrent les frontières internationales.
L’Amérique émancipée se représenta, dès le premier moment, à son esprit, comme une indissoluble confédération de peuples : non pas dans le sens vague d’une amicale concorde ou d’une alliance employée à soutenir le fait de l’émancipation, mais dans celui, concret et positif, d’une organisation qui donnât une conscience politique commune aux autonomies déterminées par la structure des vice-royautés dissoutes.
Dans l’isthme de Panama, où se joignent les deux moitiés de l’Amérique et où les deux océans s’approchent, il croyait voir le lieu prédestiné de l’assemblée fédérale, où la nouvelle amphictyonie eût dressé sa tribune, comme l’amphictyonie
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d’Athènes dans l’isthme de Corinthe. Dès que, résidant à Caracas, après la campagne de 1813, il gouverne pour la première fois au nom de l’Amérique, commence à se montrer dans sa politique cette idée de l’unité continentale, qui doit constituer la récompense suprême à désirer, quand il sera vainqueur et arbitre d’un monde.
La réalité immédiate s’est refusée à admettre son rêve : mille forces de séparation qui travaillaient à briser l’empire colonial, depuis l’immensité des distances physiques, des moyens réguliers de communication, jusqu’aux rivalités et aux méfiances de peuple à peuple, fondées soit sur une relative opposition d’intérêts, soit sur le maintien de prépondérances personnelles, rendaient prématurée et utopique la grande pensée qui aujourd’hui encore s’étend bien au delà de l’horizon visible, et pas même l’unité partielle de la Colombie ne parvint à subsister. Qu’importe? La géniale vision ne laissait pas pour cela d’anticiper sur la convergence nécessaire — quoiqu’elle dût être difficile et lente — des destinées de ces peuples : la réalité triomphale et inéluctable d’un avenir qui justifiera d’autant plus l’intuition prophétique du regard parvenu jusqu’à lui qu’on l’aura imaginé plus lointain.
Dans le domaine formel et organique, l’unité tentée par Bolivar ne sera jamais plus qu’un souvenir historique, mais sous cette écorce temporaire il y a la vertu immortelle de l’idée. Quand on glorifie en Mazzini, en d’Azeglio ou en Gioberti la foi annonciatrice et propagatrice de l’Italie une, on ne prend pas garde aux méthodes d’union qu’ils proposèrent, mais à la ferveur efficace avec laquelle ils tendirent à l’essentiel de leur grand objectif.
Dans un délai plus ou moins grand, sous une forme ou une autre, un lien politique unira un jour les peuples de notre Amérique et ce jour-là, c’est la pensée du Libérateur qui ressuscitera et triomphera, et ce sera son nom qui méritera, avant tout autre, de symboliser la gloire d’un si haut moment.
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Le régime du consulat à vie, que Bolivar préconisait, ne pouvait résoudre, ni le problème de la confédération de ces peuples, ni celui de leur organisation intérieure. C’était un vain simulacre de république ; mais à ce sujet il faut dire que si Bolivar n’arriva point à l’acceptation franche et complète du système républicain, dont le ressort, absolument essentiel, est le renouvellement de la charge suprême, il soutint toujours — et c’est son indiscutable gloire — le principe républicain, en opposition à la monarchie, au parti de qui le sollicitaient les opinions les plus prudentes et les plus considérables, et qui était l’idéal du gouvernement avec lequel arrivait du Sud, pour accomplir le programme politique de Buenos- Ayres, la triomphante épée de San Martin.
La république intégrale et pure eut dans l’Amérique de la Révolution, et cela dès le premier moment, un partisan très fidèle et un soutien en armes, pas plus d’un, et ce fut Artigas, mais on ne le sait pas encore bien, en dehors du peuple qui conserve en son âme cette tradition glorieuse, parce qu’il se fait que quelques-uns des aspects les plus intéressants et les plus révélateurs de la révolution de Rio de la Plata, ou ne sont pas écrits, ou ne sont pas répandus par la parole. C’ést ce que je pensais, naguère, en lisant le résumé, admirable de perspicacité et de précision que fit des origines de l’Amérique contemporaine, dans ses récentes conférences de Madrid, le haut et noble talent de Rufin Blanco-Fombona.
Il y est dit que la révolution de l’extrême-sud naquit et se maintint dans un milieu d’idées monarchiques, et c’est une vérité relative, parce qu’on ne compte pas avec Artigas, et la révolution de l’extrême-sud est, en effet, une révolution monarchique, sans l’action excentrique d’ Artigas, le meneur de la démocratie des campagnes, en butte, comme une bête fauve dans l’arène, à l’hostilité et à la persécution de l’oligarchie monarchique des Posadas et des Pueyrredones, et plus tard déchiré
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et diffamé, dans d’éphémères histoires, par les écrivaius héritiers des haines de cette politique oligarchique. Une révision radicale des valeurs est une tâche que l’on entreprend dans l’histoire de cette partie du Sud, et quand cette révision sera faite, tandis que passeront au second plan des figures pâles et médiocres, grandira, en tant que figure américaine, celle du caudillo à la griffe léoninequi, en 1813, dressait, comme étendard d’organisation, complètement et clairement défini, le système républicain que Bolivar opposa ensuite, quoique sous une forme moins naturelle, au programme monarchique de San Martin.
En parlant de Bolivar, homme politique, le thème de son ambition s’impose. Ce trait est capital et inséparable de son image. J’aurai toujours du discernement historique de qui s’obstinerait à présenter Bolivar comme exempt de la passion de commander une idée aussi pauvre que du degré de compréhension humaine de qui lui intenterait, pour cette passion, un procès tendant à le rapetisser ou à le salir. Il importe immédiatement de se rappeler que la perfection négative, dans l’ordre moral, ne peut être la mesure applicable à certaines grandeurs de la volonté créatrice, absolument pas plus qu’elle ne l’est, dans l’ordre esthétique, quand on se trouve devant cette force de création dont la Divine Comédie ou les statues de Michel-Ange imposent l’idée. La Nature ne coule pas dans ses moules des caractères comme ceux que l’on peut obtenir par l’abstraction, rejetant et ajoutant des traits pour fabriquer un paradigme à un corps de morale qui satisfasse les aspirations éthiques d’une école ; la Nature fond des caractères organiques dans lesquels le bien et le mal, ou ce qu’ensuite doit classer comme tels le jugement variable et relatif des hommes, se répartissent suivant une corrélation où agit une logique
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aussi puissante et impérieuse que la logique de la pensée discursive, avec laquelle on construit les systèmes d’éthique, quoique l’une et l’autre ne se ressemblent absolument en rien. Et s’il est bien permis à l’analyse du jugement moral d’atteindre jusqu’au caractère que modèle la Nature, pour montrer ce qui se trouve en lui d’imparfait, transporté dans le monde de la liberté, on ne devra jamais abuser de cette permission quand on se trouve en face des grands tempéraments personnels de puissance irrésistible, ni souhaiter voir dissocier bu affaiblir, en un moule idéal de perfection factice, cette structure originale du caractère, lit de pierre pour le cours de la personnalité, où la pensée reçoit son empreinte et l’action l’élan qui la débride.
Il y a une sorte d’héroïsme dont l’ambition est l’attribut naturel. Qui dirait que l’énergie du génie et le désintéressement ne tiennent pas dans le même point affirmerait une opposition incompréhensible entre deux vagues abstractions ; mais celui qui dirait que certain genre d’énergie géniale et certain genre de désintéressement sont des termes naturellement inconciliables, saisirait une relation aussi sûre que celle qui nous autorise à affirmer qu’aucun animal carnassier n’aura les dents ni l’estomac de ceux qui se nourrissent d’herbes, et qu’il n’a jamais pu y avoir une espèce où s’unirent, comme chez le griffon mythologique, la tête de l’aigle avec le corps du lion.
Et si l’énergie géniale est de cette trempe qui suppose, comme condition spécifique, l’indomptable foi en la vertu unique et prédestinée de sa propre action ; et si l’on range sous le nom de désintéressement, non pas le facile détachement des égoïsmes sensuels, mais le désistement de l’œuvre quand elle est inachevée et le dédain de l’autorité qui comprendrait les moyen* de développer cette partie de l’œuvre encore contenue et cachée dans les possibilités d’une vision révélatrice, alors il est permis d’affirmer que la coexistence des deux caractères implique une contradiction. Un Bolivar qui, après l’entrevue de Guayaquil,
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abandonnerait la partie à son rival, ou qui, une fois accomplie son œuvre militaire, renoncerait à influer décisivement sur les nouvelles destinées de l’Amérique, serait un contre-sens psychologique, une énigme insoluble de la nature humaine.
Par contre, ces dénouements abdicateurs sont chose spontanée et logique chez les héros de l’espèce morale de San Martin. Esprits de vocation limitée et réfléchie, la renonciation à un pouvoir vers quoi ne les attire aucun projet à réaliser fait suite à la ferme constance avec laquelle ils ont mené à bout une pensée unique et concrète, et cette condition parachève la première. Ainsi, rien de plus naturel, chez l’un et l’autre des deux capitaines de l’Amérique, que l’éclipse volontaire et la recrudescence de gloire avec lesquelles l’entrevue historique de 1822 résout leurs destins opposés. L’éloignement de San Martin s’explique par sa noble et austère vertu, mais non moins sans doute par les réactions involontaires de l’instinct, et Gracian l’avait prévu dans la « Perfection », au chapitre IV du Héros , où il définit « l’autorité naturelle » et où il dit : « Les autres fauves reconnaissent le lion à des indices naturels et, avant d’avoir vérifié son courage, ils apprêtent pour lui leurs révérences ; ainsi à ces héros, rois de par la nature, les autres témoignent d’avance leur respect, sans attendre d’en avoir éprouvé la fortune. » En dehors de l’activité de la guerre, dans le désir ou dans l’exercice du gouvernement civil, l’ambition du commandement de Bolivar laisse le champ libre à la controverse et à la critique ; mais même sur ce point, il ne sera jamais légitime de le juger à moins de s’élever à la hauteur où l’on parvient à distinguer, infiniment au-dessus des égoïsmes vulgaires, le héros qui poursuit, avec le sentiment d’une prédestination historique, un grand but, capable de stimuler et d’exalter son ambition personnelle. Ce jugement ne signifie point que toute volonté et toute démarche de héros doivent nécessairement concorder avec la fin supérieure qu’il apporte au monde et sans
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que la foi en soi-même puisse l’induire en erreur. Il n’équivaut pas non plus à soutenir l’irresponsabilité positive du héros devant la justice de ses contemporains, ni son irresponsabilité idéale devant l’arrêt de la postérité. Il implique seulement que l’on accorde toute sa valeur à l’indivisible unité du caractère héroïque, de telle sorte que cette part d’impureté qui se mêle parfois à un ferment actif ne se présente pas à l’examen séparément des autres, tel l’élément matériel qui, dissocié de l’ensemble dont il est la force ou l’assaisonnement, devient un poison violent.
La foule qui, forte de son instinct, parfois aussi sûr que celui même du génie, se dresse devant le héros et lui barre la route, le groupe d’hommes de réflexion et de caractère qui oppose aux audaces de la volonté héroïque les prévisions de leur sagesse ou l’orgueil de leur droit, auront ou non raison contre le héros, et il arrive souvent qu’ils aient raison ; mais l’historien qui plus tard examine la multitude d’actions et de réactions qui tressent la complexité du drame humain, verra dans la volonté désordonnée du héros une force qui, avec celles qui s’y ajoutent et avec celles qui la limitent, concourt à l’harmonie de l’histoire, et jamais il ne confondra les plus grands excès de cette force avec la vaine et perturbatrice inquiétude du faux héros, qui masque une ambition d’égoïsme et de plaisir sous une menteuse vocation, ajustant la crinière du lion au pelage tondu du renard.
Parmi les talents accessoires du Libérateur, le don de l’expression littéraire est aussi intéressant que l’aptitude politique. Son nom, dans ce genre de gloire, est principalement lié à l’éloquence ardente et pompeuse de ses proclamations et de ses harangues, les plus vibrantes sans doute que, sur la terre américaine, aient écoutées armées et multitudes. Mais, sans refuser
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notre admiration à un si brillant art oratoire, nous sommes déjà beaucoup qui préférons goûter l’écrivain dans la littérature, plus naturelle et plus agile, de ses lettres. Le style des proclamations et des harangues, comme celui de n’importe quel genre littéraire analogue, où l’emphase de l’accent et la pompe de l’ëxpression sont des caractères que légitime l’opportunité, puisqu’il s’agit d’obtenir un effet immédiat et violent sur la conscience des foules, se fane beaucoup plus vite que celui de l’œuvre travaillée et calme, ou intime et spontanée.
D’autre part, à la trame de ces documents oratoires mêle d’habitude ses fils déteints et fragiles le vocabulaire de la rhétorique politique, qui est la moins poétique des rhétoriques, avec son vague et ses abstractions et ses locutions toutes faites pour aider n’importe qui dans les moments difficiles de la tribune. Ainsi dans les proclamations et les harangues du Libérateur, l’éclair du génie, la marque léonine, l’image, la phrase ou le mot de vertu impérissable se détachent sur le fond de cette déclamation pseudo-classique, adaptée au langage des libertés politiques modernes, qui, faisant son apparition dans les livres de Raynal, de Marmontel et de Mably et dans l’éloquence des Montagnards et des Girondins, fut l’instrument de propagande de la révolution de 1789, et ensuite, par contre-coup, de notre révolution hispano-américaine.
Cette boue inconsistante est, aux mains de Bolivar, la matière que modèle un artisan de génie, mais de la boue enfin. Par contre, dans les lettres, la nature même du genre maintient un air de spontanéité qui n’exclut certainement ni l’éloquence ni la couleur. Qu’elles soient familières et confidentielles, ou montées à un ton un peu plus lyrique ou oratoire si l’occasion l’exige, qu’elles expriment les concentrations de sa pensée ou les aspects de sa sensibilité, brillante ou mélancolique, ces lettres composent un ensemble des plus intéressants. L’image, neuve et significative, rehausse souvent l’idée.
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« Nous étions, comme par miracle (écrit-il en 1826), dans un état d’équilibre instable, comme quand deux vagues en furie se rencontrent sur un point donné et se maintiennent immobiles, étayées l’une contre l’autre et dans un calme qui semble vrai quoique éphémère : les navigateurs ont souvent vu cette chose curieuse. »
Il y a de souverains élans de personnalité, comme celui de la lettre où il refuse la couronne royale que lui avait proposée Paez :
« Je ne suis pas Napoléon, ni ne veux l’être. Je ne veux pas non plus imiter César, moins encore Iturbide. De tels exemples me paraissent indignes de ma gloire. Le titre de Libérateur est supérieur à tous ceux qu’a reçus l’orgueil humain. C’est pourquoi il m’est impossible d’en déchoir. »
D’autres fois, ce qui retient l’attention, c’est la vivacité avec laquelle est tournée la pensée :
« Pour bien juger des révolutions et de leurs acteurs, il faut les observer de très près et les juger de très loin. »
« Sans stabilité, tout principe politique se corrompt et finit par se détruire. »
« L’âme d’un esclave parvient rarement à estimer le prix de la saine liberté : elle s’emporte dans les mutineries ou s’humilie dans les chaînes. » #
La perte de quelques-unes de ses lettres — nous ne nous en consolerons jamais — en a diminué le précieux trésor : mais tel qu’il demeure c’est non seulement l’ineffaçable témoignage du grand écrivain qu’il y eut en Bolivar, mais aussi le résumé le plus entier et le plus animé de son extraordinaire figure. Le poème de sa vie est là. Et, en vérité, quel magnifique poème, sa vie, pour cette esthétique de la réalité et de l’action qui fait d’une vie humaine un poème plastique!... Personne ne la vécut plus belle, et même dirait-on, au sens sublime, plus heureuse, ou plus enviable au moins, pour qui place son
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idéal de vie au-dessus de la paix de l’épicurien et du stoïcien.
Les yeux de la vierge Fantaisie, par qui la lumière du monde vient réveiller la forêt intérieure, ouverts sur le merveilleux spectacle de cette aurore du XIXe siècle, qui creuse dans la continuité réaliste de l’histoire un abîme de miracle et de fable ; pour tremper le cœur, un amour dès ses prémices nuptiales contrarié par la mort ; une passion irrassasiée, de celles qui, perdant dans le vide le débordement d’une force immense, la précipitent à la recherche désespérée d’un nouvel objet, et qui font naître les grandes vocations ; voilà d’où lui vint la révélation intérieure du génie et, pour l’employer et pour l’alimenter, l’occasion grandiose d’une patrie à créer, d’un monde à racheter.
Ensuite, c’est l’emportement de quinze années de cette gigantesque aventure, menée avec un diabolique courage ; l’émotion du triomphe cent fois éprouvée; celle de la déroute, cent fois répétée ; la scène immense où, image de ces oppositions sublimes, alternent des fleuves comme des mers et des montagnes comme des nuages ; le souffle brûlant des plaines et la bise terrible des glaciers ; et enfin le songe flottant et fugitif qui prend corps en une gloire solide : la marche dans les villes délirantes, parmi les vivats au vainqueur, les nuits enchantées de Lima où une langoureuse extase délace un instant la cuirasse de l’épopée, et cette heure ineffable où, du sommet 4e Potosi, son regard, olympien, s’étend sur le vaste apaisement qui suit la suprême bataille... Reste-t-il quelque chose encore ? L’amère volupté de sentir tomber sur soi la Némésis des jalousies célestes ; la proscription injuste et ingrate, d’où la conscience des forts sait tirer une hautaine jouissance : corde aux sons rudes qui ne pouvait manquer à l’instrument de cette vie où devait vibrer la plus complexe harmonie de passion et de beauté.
A de telles vies son temps donna les âmes qu’il fallait, ce temps étonnant qui renouvela d’un souffle d'héroïsme et de création les choses humaines et donna à l’invention poétique le der-
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nier de ses grands moments qui méritent le nom de classiques .
Lorsque l’explosion de la personnalité et de la force trouva à se propager dans le sens de l’action, elle suscita les prodiges de la vanité napoléonienne* avec comme reflets, ces soldats qui se couronnaient rois. Lorsqu’il lui fallut se consumer en images et en idées, elle engendra l’anxiété dévorante de René, l’orgueil indompté de Harold, ou l’impériale majesté de Gœthe. Jamais, depuis les jours de la Renaissance, la plante humaine n’avait fleuri dans le monde avec une telle poussée de sève et une telle vigueur de tons. Eh bien ! la Renaissance, pour l’histoire américaine, ne s’appelle-t-elle pas : la Conquête ? Et parmi les hommes de la Renaissance qui conquirent l’Amérique ou la gouvernèrent, encore farouche et sauvage, ne vint-il pas des gentilshommes de la maison des Bolivar de Biscaye, dont le blason, de sinople à la bande d’azur, devait être remplacé, dans leur descendance par un blason plus hant, qui est l’étendard de la Colombie ?... Quand brille ce souvenir, la vocation héroïque, s’élançant pour briser le joug de la Conquête, se représente dans l’imagination, comme si le génie de cette même race surhumaine qui avait de ses mains placé ce joug, se réveillait, après la longue torpeur de la paresse coloniale, avec la faim de l’aventure et l’élan en quoi finit l’étirement du félin. Le Libérateur Bolivar pourrait aussi s’appeler le Reconquérant.
Vers la fin de 1826, au sommet des élévations humaines, génie et arbitre d’un monde, Bolivar arrivait en Colombie pour assumer le pouvoir civil. L’ivresse du triomphe et de la gloire devait vite se changer pour lui en cette « ivresse d’absinthe » dont parlent les lamentations du Prophète.
Tout le reste de cette vie n’est que douleur. Cette réalité environnante, qu’il avait maniée à sa guise tant qu’avait duré sa
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thaumaturgie de héros, la pliant comme une cire molle au moindre de ses desseins, et la sentant se courber, pour qu’il s’élevât à la domination, comme le dos de son cheval de guerre, et la voyant produire des merveilles et des miracles "dès qu’il les lui fallait et qu’il les appelait, cette réalité, dès l’instant précis où l’épopée touche à son terme, se révolte et ne reconnaît plus sa voix. Avant, les choses se mouvaient autour de lui, comme des notes de musique qu’il eût groupées, Orphée épique, en une harmonie triomphale ; aujourd’hui elles restent sourdes et immobiles, ou se disposent en un chœur qui lui désobéit et le dénigre. Transition logique et fatale, si l’on y songe. Cette réalité sociale qui l’entourait, cette Amérique pétrie de feu et de fer dans les forges vulcaniennes du conquérant, cachait, lorsque sonna l’heure de sa révolution, sous l’apparent énervement de l’esclavage un insondable dépôt de volonté héroïque, de possibilités guerrières, affinées par cette séculaire léthargie même, comme le vin qui vieillit dans l’ombre et le repos.
A peine fut arrivé celui qui avait le mot magique, que toute cette effervescence endormie vint au jour, capable de prodiges : la réalité alors trouva dans le génie agitateur et guerrier le pôle qui l’aimantât suivant les affinités de sa nature, et là où le génie fut présent, la réalité le suivit et lui obéit avec un filial amour. Mais, finie la partie héroïque, l’œuvre qui attendait le héros, au retour du triomphe, comme les questions du Sphinx, c’était la manière d’assimiler, d’organiser le bien conquis, de développer, par les moyens du courage civil et de la sagesse politique, ce germe précieux quoique en pure puissance, que la valeur militaire et l’inspiration des batailles avaient obtenu, moins comme une récompense dont on pût aussitôt jouir que comme une promesse conditionnelle et relative.
Et pour une telle œuvre il n’y avait dans la réalité que des volontés adverses, il n’y avait dans le caractère héréditaire, dans l’éducation, dans les mœurs, dans les relations géogra-
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phiques et économiques, qu'une résistance inerte et hostile.
Fonder des nations libres, là où. la servitude était un tissu d’habitudes épaissi et redoublé par les siècles ; des nations organiques et unies, là où le désert mettait entre une terre habitée et une autre plus de temps et de vicissitudes que la mer qui sépare deux mondes ; enfoncer l’aiguillon du progrès là où la rudesse de la barbarie voisine avec la pusillanimité paysanne ; former des capacités de gouvernement là où la culture était comme une très mince couche artificielle ; trouver des procédés pour maintenir, sans employer la répression du despotisme, un ordre stable, telle, et si difficile, était la tâche.
Le conflit du but et des moyens, qu'elle offrait à chaque pas, dans la réalité extérieure, ne se résolvait point même dans l'esprit de l'ouvrier, du libérateur, beaucoup plus prédestiné comme héros que comme éducateur de républiques, beaucoup plus grand dans ses desseins politiques, par la lumineuse vision du terme lointain et la souveraine puissance de l’impulsion initiale, que par l'effort lent et obscur, avec lequel on vient à bout des entreprises qui sont de résignation, de ruse et de persévérance.
Outre ces obstacles essentiels, il restait encore ceux qu’accidentellement grossissait l’occasion : cette lie impure que laisse à découvert le ressac des révolutions, les énergies brutales qui s’avancent au premier plan, les délires brûlants qui veulent se faire passer pour des idées, l’ambition qui demande le prix usuraire de son avance de courage ou d'audace, et l’insolence exaspérée de la plèbe, qui jalouse le plus légitime usage du pouvoir à#celui-là même qu’elle y a poussé, ou qu’elle y poussera demain, avec les excès brutaux de la tyrannie.
Dès les premières heures de son gouvernement, Bolivar a
autour de lui la méfiance, l'éloignement et, aussitôt après, la
conspiration qui le menace, tandis que dans le fond de sa propre conscience, il sent s’agiter cette ombre qui, excitée par l’hosti-
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lité prématurée et violente, fait monter à ses lèvres, la mâle confession du message où il offre au Congrès sa renonciation : « Moi-même, je ne me sens pas innocent d’ambition. » Deux années ne s’étaient point écoulées que l’autorité qu’il avait assumée n’était plus le mandat législatif mais le pouvoir dictatorial. L’organisation politique qu’il venait de fonder, avec le tout-puissant prestige de ses triomphes, au Pérou et en Bolivie, se défait en son absence ; les intérêts et les passions y prennent d’autres centres, qui, jaloux d’autonomie, tendent à se revancher de la soumission servile aux idées et aux armes du Libérateur ; et la guerre éclate entre la Colombie et le Pérou.
Il avait rêvé d’unir les nations créées par son génie, en une nouvelle ligne amphict3^onique, et voici qu’à peine bien établies,, elles combattaient entre elles, comme dès le ventre maternel, avaient combattu les fils de Rébecca.
Cependant, en Colombie, l’exaspération de la discorde civile allait jusqu’à armer le bras des conjurés qui, dans la nuit du 2 5 septembre 1828, assaillant la maison de Bolivar, essayaient d’atteindre de leurs poignards la poitrine du Libérateur.
Et tandis que la conspiration manquée de ses ennemis laisse en cette poitrine, sinon la sanglante blessure, au moins l’amertume d’une si grande iniquité, le conciliabule de ses propres partisans fait, de façon pressante’, miroiter à ses yeux des tentations monarchiques qu’il sait récuser avec une imperturbable conscience de sa dignité et de sa gloire.
Grâce à cette fermeté, de tant de désordre ne résulte pas une ruine complète des institutions démocratiques, mais la funeste fatalité de la dictature persiste, où devait forcément s’amoindrir la taille du héros, dans une fonction indigne de son élévation morale. La rébellion contre le Gouvernement de fait se déclare à Popayan, avec Lopez et Obando, plus tard à Antioquia, avec Cordoba, et n’est réduite qu’au prix du sang qui fomente les haines.
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Les malheurs nè s'arrêtent pas à cela. En 182g, la paix obtenue avec le Pérou, une chose encore plus triste et plus cruelle arrive à cette guerre fratricide. Le Vénézuéla se sépare de l’union nationale qui, dix années auparavant, avait orné les lauriers de Boyaca ; l'unité delà Colombie périt, et le cri de cette émancipation parvient aux oreilles de Bolivar, applaudi par la clameur furieuse et impudente avec laquelle, de la propre patrie où il naquit, des foules aveuglées l’accusent et exigent de la Nouvelle- Grenade sa déposition et son exil.
L’étoile de Bolivar a touché l’ombre qui l'anéantira ; sa ruine politique est, dès ce moment, impossible à conjurer.
En janvier 1830, ouvrait ses séances l’Assemblée appelée à restaurer l’ordre constitutionnel, et le Libérateur abandonnait le pouvoir et se retirait, quoique encore sans une intention bien nette de s’effacer, dans sa maison de campagne des environs de Bogota, qu’il quitta, peu après, pour Carthagène, pour un éloignement qui devait être définitif.
Ni la santé, ni la fortune ne l’accompagnaient comme des trésors sauvés du naufrage Son corps maigrissait, frappé de l’irrémédiable maladie de poitrine, qui le marquait déjà des signes d’une vieillesse prématurée. Des richesses de son héritage rien ne restait : entre le renoncement et l’abandon elles s’étaient fondues. Et quant aux peines de l’âme, celles de la douleur désintéressée, comme d’un père ou d'un maître, et celles de la douleur égoïste de l'ambition brisée et insultée croisaient sur lui leurs flèches. Et il n’y avait pas même dans la pensée de l’avenir un refuge à douleur si grande, car le plus triste de tout c’est que Bolivar vécut le reste si court de ses jours dans le doute de la grandeur de son œuvre et dans le désespoir des destinées de l’Amérique.
Si quelque étincelle de foi avait pu respirer sous ces cendres, il n’eût point tardé à se persuader que son ostracisme n’avait pas même la vertu de rétablir le calme. Trop souvent un bruit
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d’armes remuées, là où il y a une garnison <?e soldats, dénonce non pas, comme un jour, la gloire de la guerre, mais la honte de la sédition ; les restes de l’armée qui avait délivré un monde se dissolvaient dans cette agitation misérable. Des peuples sudaméricains voisins arrivait l’écho de semblables troubles. Et comme si tout ce spectacle de l’Amérique en anarchie et en délire avait eu besoin, pour blesser plus profondément Bolivar, de se condamner dans un seul acte atroce, qui mît le comble à l’ingratitude et à la perversité, et le transperçât, lui, au cœur de ses affections, vite il lui fallut apprendre le vil assassinat de Sucre, l’illustre maréchal d’Ayacucho, pourchassé, comme un vulgaire malfaiteur, dans un défilé des Andes, sans que la gloire militaire la plus austère et la plus pure de l’Amérique lui fût un bouclier contre l’acharnement de la démagogie. La lettre très amère écrite à cette occasion par Bolivar trahit jusqu’à quel poil# extrême atteignait son découragement devant ce crime.
Telle est la situation de son esprit, quand il s’entend appeler de Bogota, où le gouvernement de Mosquera a été renversé, et où^ la rébellion, triomphante, veut le retour du Libérateur. Un suprême sursaut de son instinct de domination et de sa foi en soimême l’ébranle, et un instant il tourne ses regards vers ceux qui l’appellent ; mais, sitôt qu’il s’aperçoit de ce qu’est la sédition militaire qui, sans une sanction reconnue des peuples, le tente avec un pouvoir arraché à ses possesseurs légitimes, il recouvre la volonté de se retirer et son attitude stoïque ; et un fier élan de sa dignité le préserve de gâter ce couchant solennel de sa vie par l’éclat vulgaire d’un triomphe de préteur.
Son mal s’aggravant, il se transporte, à l’automne de 1830, à Santa-Marta. Là, d’où dix-huit années auparavant, il était parti pour ses premières victoires, bercé au bruit tonnant de la mer, il attend la mort prochaine, repassant une vie qui, comme la mer, eut, avec la tristesse d’un calme sublime, la sublimité dynamique des déchaînements de la tempête. Son esprit, purifié
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et pacifié, n’a plus, dans ces heures suprêmes, que des paroles de pardon pour les ingratitudes, d’oubli pour les offenses, et des vœux de concorde et d’amour pour son peuple. Peu d’hommes vécurent, dans le tourbillon de l’action, une vie aussi belle ; aucun ne mourut, dans la paix de son lit, d’une mort plus noble. L’après-midi du 17 décembre 1830 commençait quand Simon Bolivar, le Libérateur de notre Amérique, rendit le dernier soupir.
Il avait donné à l’Amérique d’origine espagnole sa plus active et sa plus grande volonté héroïque, le plus splendide verbe tribunitien de sa propagande révolutionnaire, la plus pénétrante vision de ses destinées futures et, pour accorder tout cela, la représentation originale et durable de son esprit au sénat des hommes de génie.
Pour lui troifver des pairs, il faut remonter jusqu’à ce groupe • suprême de héros de la guerre — qui ne sont pas plus de dix ou douze dans l’histoire du monde — dont l’épée est comme un démiurge novateur qui, évanouie la lumière éphémère des batailles, laisse une trace qui transforme, ou qui doit transformer dans le déroulement des temps le sort d’une race de puissants et de nobles.
Que manque-t-il pour qu’apparaisse aux yeux de la conscience universelle, comme si clairement à ceux de la nôtre, cette grandeur de sa gloire? Rien qui nous apprenne de lui des choses inconnues, rien qui rectifie ou interprète autrement celles qu’on sait.
Il est déjà fait du bronze froid et éternel qui ne s’accroît, ni ne diminue, ni ne change. Il ne manque que l’exhaussement du piédestal. Il manque que nous nous levions et que sur nos épaules élevees à la hauteur convenable, comme piédestal à
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pareille statue, nous la fassions se dresser jusqu’auprès de ces figures universelles et souveraines, qui ne paraissent plus hautes que, parce que sont plus hautes que les nôtres les épaules des peuples qui les soulèvent dans l’espace ouvert et lumineux. Mais l’accomplissement de nos destinées s’approche et avec lui l’heure où toute la vérité de Bolivar se répandra sur le monde.
Et pour ce qui regarde notre Amérique, il restera pour toujours comme son insurpassable héros éponyme. Car la supériorité du héros ne sk mesure pas seulement à ce qu’il soit capable de faire, en évaluant à part la véhémence de sa vocation et l’énergie de ses aptitudes, mais aussi à ce que lui- a fourni l’occasion où il s’est trouvé et l’action à quoi l’avait désigné le dessein de Dieu. Et il y a des occasions héroïques, qui, comme transcendantes et fondamentales, sont uniques, ou aussi rares que ces conjonctions célestes que l’ellipse des astres ne reproduit qu’à d’énormes intervalles de temps.
Quand dix siècles auront passé, quand la patine d’une antiquité légendaire se sera^ étendue d’Anahuac à * la Plata, là où verdoie aujourd’hui la Nature, comme là où la civilisation jette * ses racines, quand cent générations humaines auront mêlé dans . la masse de la terre la poussière de leurs os avec la poussière des bois mille fois défeuillés et des villes vingt fois reconstruites et auront fait briller dans la mémoire d’hommes dont l’étrangeté nous épouvanterait si nous parvenions à nous les figurer d’avance, des myriades de noms glorieux par des entreprises, des exploits et des victoires dont nous ne pouvons rien imaginer ; même alors, si le sentiment collectif de l’Amérique libre et une n’a point perdu sa vertu essentielle, ces hommes, qui verront comme. nous dans la cime neigeuse du Sorata la plus haute altitude des Andes, verront, aussi comme nous, que parmi tous leurs souvenirs de gloire, il n’en est pas de plus grand que Bolivar.
El Mirador de Prospero (1913).
LE PENSEUR ET L’ESTHÉTICIEN
TROIS PARABOLES