‹ Pages choisies [Texto impreso]Chapitre 44 sur 49 · LES CHATS DE LA COLONNE TRAJANE · texte numérisé non relu

LES CHATS DE LA COLONNE TRAJANE

Prenant la route Alexandrine pour entrer dans celle du Corso, je passe tous les soirs auprès du Forum Trajan, ou si vous voulez auprès, de la colonne Trajane, la seule chose qui vraiment reste debout de ce complexe monument, celui peut-être de la magnificence la plus célèbre entre ‘tous ceux que vit s’élever et tomber ce soleil de Rome. Un parallélogramme fermé, de niveau beaucoup plus bas que la rue, contient, parmi des herbes saur vages et des flaques boueuses, des colonnes tronquées de granit, les unes enracinées au sol, les autres tombées ; et au milieu de ces ruines jaillit, entière et majestueuse, la Colonne Trajane, de marbre sculpté, dans tout le développement de son fût, avec des bas-reliefs qui rappellent la soumission des Daces par le magnanime et glorieux Empereur. Ses cendres reposent, ou reposèrent à l’intérieur du piédestal, disposé comme un sarcophage. Sur le chapiteau dorique, au lieu de l’image de Trajan qui le couronnait, s’élève, depuis l’époque de Sixte-Quint, un Samt-Pierre de bronze.

La première fois que je passai par le Forum Trajan, presque au début de la nuit, et que je m’accoudai devant l’obscure pro-

fondeur, je vis se glisser, entre les pierres brisées et les buisson§, une ombre fuyante. A cette ombre il en succéda d’autres et puis d’autres, dans diverses directions. Je remarquai alors qu’avec ces choses qui passaient couraient aussi d’étranges

LE VOYAGEUR

petites lumières. Ames de tribuns, de martyrs, de héros, comme celles qui, dans ce vénérable sol de Rome, doivent reconnaître des restes de leur vêtement corporel dans chaque grain de poussière, dans chaque fibre d’herbe?...

J’y revins de jour, et les ombres me révélèrent leur secret. Le Forum en ruines est peuplé de chats. C’est là qu’ont installé leur quartier général, leur concile œcuménique, leur populeuse métropole ceux que Quevedo a nommés : « le monde de la griffe ».

Il y en a de toutes les marques. Roussâtres et tigrés, jaunes et gris, blancs et noirs. Dans les carrés de soleil, sur l’herbe fraîche, ils jouissent avec une placidité digne d’envie et indolente de leur bonheur de vivre, ou gravement assis, ou étendus dans ces attitudes invraisemblables et absurdes, qui ravissaient Théophile Gautier. Un, noir comme l’encre, immobile sur une colonne coupée qui lui fait un piédestal, semble un sphinx d’ébène. Micifuz se pourléche sur un chapiteau renversé. Zapiron contrefait, en se grattant, la patte boiteuse de Méphistophélès. Zapaquilda allaite ses petits dans le creux de deux pierres, où le gazon fait une couche douillette. J’ignore si le problème économique de cette communauté se résout au moyen de la protection du voisinage, ou si elle vit de sa propre industrie, avec la libre chasse aux reptiles ; mais j’observe que tous les associés sont gras et brillants et que le rayon du soleil arrache à leur pelage épanoui des reflets d’or, ou de jais, ou de neige.

Je n’aime pas les chats. Us m’ont toujours paru des êtres de dégénérescence et de parodie : dégénérescence et parodie de la bête fauve. Us sont le fauve sans l’énergie, ils sont le tigre rapetissé, le tigre de Lilliput, l’instinct contenu par la débilité, l’intention perfide et tortueuse substituée au transportée la force, la* bénignité devant l’homme et la férocité devant la souris.

Quand la couronne des êtres vivants est sur le front du lion, comme dans la belle fable de Goethe, la t}rrannie même s’enno-

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