L'ART DE BATIR
Comme la stéréotomie, l'art de bâtir est à la fois théorique et pratique, étant celui de l'architecte avant d'être celui de l'appareilleur. Aussi le titre de maître maçon convient-il d'abord au maître d'œuvre, qui jouait, au moyen âge, le double rôle d'architecte et d'entrepreneur.
De" cet art nous verrons au chapitre suivant la manifestation principale, en étudiant les étapes de la voûte, mais il nous faut ici en indiquer les plus humbles emplois, ceux où la main du maçon joue le rôle principal.
A la chute de l'empire romain, les connaissances de l'appareilleur s'étaient perdues. Au x« siècle, le fait de ne plus bâtir qu'en moellons grossiers, baignés de mortier, les condamnait à l'oubli. Lorsque, au xv siècle, on se remit à bâtir en pierre d'appareil, par force les ouvriers furent amenés à les réapprendre; et l'apprentissage des maçons marcha de pair avec celui des tailleurs de pierre.
Les méthodes de bâtir romaines, oubliées, mais dont de nombreux débris pouvaient encore livrer à nos appareilleurs le secret, étaient très variées. Les deux extrêmes en étaient: la maçonnerie par compression, mélange de mortier et de pierraille comprimés qui, en durcissant, formaient de véritables monolithes de béton; et la construction en grand appareil, blocs énormes de pierre taillée que l'on posait à joints vifs, sans mortier. Entre les deux il y avait, comme systèmes intermédiaires : la maçonnerie sans compression, faite de moellons et de mortier; le petit appareil qui n'était qu'un blocage régulier; les parements de briques et de pierres alternées renfermant un blocage ; les massifs de briques plaquées de marbre. Pour les voûtes, quand elles n'étaient pas de simples. massifs de blocage, des armatures de briques, véritables chaînages, formaient une ossature principale dont on remplissait les intervalles avec du béton. Dans les deux cas, la voûte était une concrétion homogène qui tirait sa solidité de sa parfaite liaison, et elle formait une sorte de bloc, car les arcs eux-mêmes, noyés dans l'épaisseur du blocage, faisaient corps avec lui (i).
Parfaite à l'époque d'Auguste, cette science du constructeur romain avait décliné après Constantin. De même que l'emploi des hautes voûtes avait amené son apogée, leur abandon avait causé sa décadence. Au x« Siècle, nos maçons, qui ne savaient plus voûter, ne .savaient plus construire : la construction des voûtes fut la grande école où ils s'instruisirent à nouveau.
(i) A. Choisy, L'Art de bâtir che^ les Romains.
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La méthode forgée par eux au xi« siècle est un moyen terme entre la simple maçonnerie romaine et le grand appareil. Incapables de revenir à celui-ci, faute d'une main-d'œuvre suffisante que les esclaves et les légionnaires assuraient aux Romains, faute aussi sans doute de savoir l'extraire des carrières, ils l'abandonnèrent, ainsi que le petit appareil, et adoptèrent exclusivement le moyen appareil sans recourir à l'alternance des carreaux de briques, sauf dans la région toulousaine, où l'emploi de ce matériau, faute de pierre, est une nécessité.
Le moyen appareil roman, taillé dans la pierre calcaire, forme des deux côtés du mur, et principalement aux points d'appui, deux parements, l'un intérieur, l'autre extérieur, renfermant un blocage de pierres et de mortier. Régulièrement espacées, des boutisses ou pierres plus longues font queue dans le blocage, assurant la cohésion entre celui-ci et le parement. Çà et là, des parpaings traversent le mur entièrement; sans ces longues pierres à deux faces, qui forment parement des deux côtés du mur, celui-ci risquerait de se fendre comme un feuilleté. Les pierres elles-mêmes sont soigneusement posées sur leur lit de carrière, ce qui assure leur conservation, mais on les pose exceptionnellement en délit quand on veut obtenir une résistance plus grande. Des poutres de bois sont noyées dans le blocage, formant à divers niveaux une sorte de chaînage continu qui raidit le mur en le maintenant : plus tard, on les remplacera par des tiges de fer. Au-dessus des linteaux, quand ceux-ci risquent d'être écrasés par le poids d'une maçonnerie trop considérable, des arcs de décharge sont établis pour les soulager. Enfin, dernier détail, les joints sont alternés, chacun d'eux correspondant au milieu des pierres voisines: c'est la « pose en liaison », la concaienatio des Romains, sans laquelle il ne saurait y avoir de mur solide (i).
De cet art, tout de pratique et de bonne exécution, les maçons romans durent tout apprendre, jusqu'aux recettes les plus humbles comme celles que je viens d'énumérer.
Jusque-là, ils ne faisaient que restaurer un métier oublié; mais, pour les voûtes, ils innovèrent.
La voûte romane est conçue tout au contraire de la voûte romaine. Au lieu que celle-ci est une sorte de croûte solide moulée sur un cintre, la voûte romane est un assemblage élastique, capable de jouer sans se briser. Elle est faite, en effet, de moellons plats ou de galets que l'on pose à la façon des claveaux d'un arceau, donc à joints convergents : travail de pose régulière, tout opposé au pêle-mêle du béton romain.
De pareils ouvriers étaient trop artistes pour que l'appareil ne jouât pas avec eux un rôle décoratif. Les voici, en effet, qui s'essayent à des assemblages colorés; ces recherches de couleur sont même une des caractéristiques de leur manière.
A Notre-Dame du Puy, et surtout au cloître qui l'avoisine, des claveaux noirs alternent sur les arceaux avec des claveaux blancs, et dans les écoinçons les mêmes pierres volcaniques taillées en losange réalisent un appareil réticulé.
Pareille alternance de noir et de blanc se remarque aux arcs doubleaux de la Madeleine de Vézelay, à Notre-Dame la Grande de Poitiers, à Notre-Dame du Port de Clermont-Ferrand, où, en outre, des boulets noirs noyés dans du mortier blanc
(i) VioLLET-LE-Duc, Dictiotinaire d'architecture, t. IV, article « Construction ».
forment une mosaïque, à l'aspect de nougat, rappelant les pastilles de grès dont on orne aujourd'hui le béton armé. C'est aussi un esprit pareil qui a inspiré les damiers de l'église du Tréport faits de silex et de pierres (fig. 7 à 10).
En dehors de l'Auvergne, du Poitou et de la Normandie, où il est fréquent, cet appareil polychrome a été exceptionnel.
A partir du xiii* siècle, les gothiques le dédaigneront, et il disparaîtra alors entièrement pour ne revenir en faveur qu'au xv* siècle avec l'emploi de la brique. Mais la leçon qu'il contenait ne sera pas perdue. Même en se limitant au beau calcaire blanc de nos carrières françaises, les gothiques n'auront pas, comme on l'a eu dans la suite, la superstition du blanc et de la monochromie.
D'ailleurs, si l'art gothique n'est pas sur ce point directement tributaire de l'art roman, il le demeure pour tout le reste en ce qui regarde la construction. Héritier de la science de ses maçons, constitués en corporations, il apprendra d'eux à bâtir droit et solide, léger et élastique, logiquement et avec une sincérité absolue. Même quand il inventera, il appliquera encore leurs principes. Ceux-ci lui apprendront en outre la règle de l'échelle humaine, comment le décor doit suivre l'appareil et d'autres choses encore qu'il nous faut deviner, car rien ne reste de cet enseignement verbal. Nous avons les statuts des maçons de Paris, à l'époque de saint Louis : défense y est faite d'enseigner les règles de l'art de bâtir aux simples manœuvres!
Certaines de ces règles, mentionnées ici, dépassent le concours manuel du simple ouvrier pour rentrer dans celui du maître d'oeuvre. Il nous faut donc parler de celui-ci.
Parmi les inventions que les architectes romans léguèrent aux architectes gothiques, il en est une dont il est nécessaire de dire un mot à cause des confusions qu'elle a créées : c'est l'arc brisé, autrement dit arc aigu ou arc en tiers point, qu'on a le tort d'appeler ogive, terme réservé par les archéologues aux nervures diagonales de la voûte.
Donc, l'arc brisé (yulgo ogive^ est un legs roman fait au gothique, une forme indifférente qui préexiste au style ogival et ne fait pas partie de ses caractères essentiels.
Ses origines sont aussi obscures que lointaines. Sans remonter à la coupole parabolique du tombeau de Mycènes, bâtie en encorbellement par assises horizontales et qui, par suite, n'offre qu'une ressemblance superficielle, annulée d'ailleurs par la porte d'entrée du même monument; sans remonter, non plus, au canal d'égout souterrain de Khorsabad, voûté de quelques briques appareillées et qui est surtout un thème à induction, on peut citer sérieusement les arcades de Diarbékir, et celles de Ctésiphon, en Turquie d'Asie, qui seraient, dit-on, du v« siècle. Moins anciens, les arcs aigus des monuments arabes d'Egypte et d'Espagne sont aussi bien antérieurs aux nôtres. On en montre à la mosquée Amrou du Caire qui remonteraient, paraît-il, au vn« siècle. Chez nous, cette forme d'arc ne fait son apparition qu'à la fin du xi« siècle et se répand au commencement du xii«.
En avons-nous appris le tracé des Orientaux, soit par les premiers croisés (1096), soit avant les Croisades par la voie des pèlerinages? ou bien ce croisement de deux courbes a-t-il été suggéré à nos maîtres-maçons par la course même de leur compas? La question n'avait d'importance que lorsqu'on faisait de cette forme d'arc l'essence
LA PRÉPARATION ROMANE
Phot. N. D.