SUR L'ANGLETERRE
Regardons. Entre la nuit d'où il sort et la nuit où il va rentrer, un court moment est donné a l'homme pour contempler le spectacle du monde. S'il savait se tenir tranquille, comme un spectateur au parterre, s'il se contentait de regarder l'émouvante vision, l'intérêt en est si puissant que le seul plaisir de voir et de penser nous ferait presque un bonheur sortable.
Regardons l'Angleterre. Parmi les personnages
du drame universel, elle est aujourd'hui l'un des
plus considérables, l'un des plus significatifs. Ses
, actions consternent parfois les sentiments de justice
et de pitié innés dans tous les cœurs; elles exaltent
i. Emile Boutmy : Essai d'une psychologie du peuple anglais au X/X« siècle, i vol. in-18. A. Colin, 1901. — Victor Bérard : V Angleterre et VlmpéHalisme^ ibid., 1 vol. in-18, 1900. — André Chevrillon : Études anglaises y 1 vol. in-8*. Hachette, 1901.
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d'autre part Torgueil du titre humain que nous portons. — C'est contradictoire, dites- vous. Cherchez dans les retraites de votre âme la place où elle ne se débat point entre des contradictions.
L'effort vital est prodigieux dans la race anglosaxonne ; on peut juger diversement, on ne peut nier ce fait d'évidence : nul peuple n*a porté plus haut et plus loin le standard of life, comme ils disent. Depuis l'heure oii le premier homme osa sa première injustice et son premier exploit, — l'immolation d'un de ces animaux qui avaient reçu comme lui la vie, la liberté, le droit d'en jouir et la capacité de souffrir en les perdant, — depuis les jours immémoriaux où fut dite la parole du Créateur : « Remplissez la terre et soumettez-la », nul membre de la famille d'Adam n'a plus résolument exécuté le décret qui nous assignait cette tâche royale.
Sourde, profonde, rapide sous l'immobilité des coutumes extérieures, la métamorphose de la vieille Angleterre se poursuit. Une irrésistible poussée d'impérialisme démocratique emporte et submerge le pays qui devait sa physionomie traditionnelle à un patriciat libéral. La guerre du Transvaal, résultante de ce mouvement et cause efficiente qui l'accélère, la fin du long règne avec lequel s'achève une période historique, la réorganisation militaire d'où sortira une armée d'offen. sive, autant d'événements récents qui sollicitent
notre attention. Us ont mis la plume aux mains de quelques Français, particulièrement qualifiés pour apprécier les choses d'outre-Manche. Ces regards français jetés sur l'Angleterre guideront aujourd'hui nos investigations.
Nous ferons ensuite la contre-épreuve. Pour bien discerner le son que rend à chaque instant l'âme d'un peuple, il n'est encore que d'écouter ses poètes, ses conteurs. Hermétiquement fermés dans le commerce social, plus distants à certains égards et plus difficiles à connaître que les indigènes de Bornéo ou de Tahiti, nos voisins ont des romanciers représentatifs de leurs idées et de leurs instincts. Nous appellerons en témoignage ceux d'hier et ceux d'aujourd'hui; on confrontera les images présentées par les peintres de mœurs à deux générations d'Anglais; mieux que tous les exposés didactiques, elles illustreront les brusques changements de l'idéal national, elles nous permettront de mesurer le chemin parcouru.
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On attend beaucoup de M. Emile Boutmy. Il vient de donner un nouvel ouvrage sur TAngleterre. Livre de sagesse et de raison; le nom respecté de Fauteur nous en est garant. Livre intrépide : Técrivain qui porta sur Taine des jugements si perspicaces ne pouvait ignorer recueil où il courait. Une psychologie du peuple anglais! Sujet redoutable par les comparaisons qu'il provoque. Nous avons tous dans la mémoire le premier volume de la Littérature anglaise^ cette introduction fameuse où Taine modelait avec tant de relief l'homme type qu'il tirait de la race, du milieu, du moment. Le temps n'a pas encore usé le système qui fit une si grande fortune : son inventeur asservit depuis quelque trente ans toutes les intelligences, sitôt qu'elles entrent dans le même ordre d'études. Le temps n'a pas éteint l'éclat de ce style véhément, il n'a rien
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enlevé au pouvoir de cette poésie logicienne qui s'empare à la fois de notre raison et de notre sensibilité. Vérités saisissantes et assertions contestables, toutes les notions d'un Français qui veut se représenter l'Angleterre ont été clouées dans son cerveau, pêle-mêle, par le marteau d'airain du maître forgeron.
Moins naturaliste que son devancier, moins enivré par la sensation, — souveraine créatrice d'idées pour l'artiste qui vibrait chez Taine, — M. Boutmy se rattacherait plutôt à la lignée des Tocqueville et des Fustel de Coulanges. Il fait ses réserves sur les classifications imposées par l'auteur de la Littérature anglaise; la race lui apparaît comme un facteur secondaire, il préfère situer l'individu dans ce qu'il appelle le milieu humain. Distinctions de mots, un peu subtiles à mon sens. Quoi qu'il en ait, M. Boutmy subit la domination du tyran. Dans les chapitres où il définit la physionomie de la terre britannique, l'homme issu du mélange anglo-normand, ses caractères permanents, ses évolutions historiques, les sources où s'alimente son énergie, les particularités de son idéal moral, social, religieux, on ne trouvera pas une observation essentielle qui ne fût déjà fortement indiquée dans l'esquisse de Taine. Cette esquisse du fougueux coloriste, l'habile graveur la reprend à sa manière; il y ajoute des ombres, des hachures, des demi-teintes; il la rajeunit par l'ap-
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plication patiente, la prodigalité du savoir, Tabondance des vues. Il est chez lui en Angleterre 5 comment ne serions-nous point persuadés par des jugements qui témoignent d'une familiarité si intime avec les institutions, les hommes, les œuvres littéraires?
Des formules heureuses précisent les traits distinctifs. Le grand ressort de la vie anglaise, a le moteur et le générateur de toute action, celu auquel il faut tout rapporter, c'est le goût spontané, la passion gratuite de l'effort pour l'effort ». Le mot d'Emerson, « chacun de ces insulaires est une île », est judicieusement commenté dans le chapitre sur l'homme moral et social, « le solitaire et le subjectif ». L'observateur montre bien pourquoi ce dur fragment de quartz, avec ses arêtes et ses angles vifs, ne devient jamais sous le frottement de la vague sociale un galet poli, semblable aux autres. Rien de plus juste que le coup d'œil jeté sur les deux grands partis politiques : leurs adhérents respectifs ne sont pas groupés par des principes théoriques, immuables, mais par le même esprit de discipline, le même besoin de jouer le jeu qui les divisait en deux camps, le matin, sur une pelouse de lawn-tennis ou de foot-ball. Jeu conventionnel, goût de la lutte pour la lutte. Le passage d'un camp à l'autre est fréquent et ne scandalise personne.
L'équipe battue vient occuper sans scrupule le
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terrain où l'adversaire se défendait la veille. S'ils croient cette évolution avantageuse pour le gain de la partie, les torys ramassent dans l'opposition un programme whig.
La sagacité du psychologue politique se révèle surtout dans les comparaisons entre nos deux nations. — « La France ne connaît plus guère cette impression de continuité; elle n'en sent pas le besoin. Le moment présent, qui est déjà une abstraction, nos politiques rationalistes le dépouillent encore, l'isolent de tout ce qui marque son rang dans la série : ils ne prétendent pas à moins qu'à sortir du temps et à entrer dans l'absolu. L'Anglais n'estime pas que la vérité doive être cherchée en dehors de la réalité et de la vie. Cette abstraction du moment présent, il s'efforce non pas de la subtiliser encore, mais de lui donner poids, corps et substance, en la rattachant à un passé aussi long qu'il le peut concevoir. Inhabile à élever son horizon par la généralisation philosophique, il l'élargit par une sorte de généralisation historique. Il demande à l'indéfini des siècles la majesté que nous demandons à l'indéfini abstrait de nos conceptions. » — Je cite au hasard parmi ces remarques ingénieuses ; elles s'enchaînent ainsi le long des pages où l'homme et la société politique nous apparaissent sous tous leurs aspects. J'imagine qu'un Anglais fermera ce livre avec une admiration sincère pour le démonstrateur qui lui
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a si bien décrit chaCque cellule de son organisme. Un étranger mal préparé aura peut-être plus de peine à recomposer la figure totale, vivante, dans la simplicité de ses lignes générales. Inévitable rançon des acquisitions de détail que fait le lecteur dans ces belles planches de dissections.
Cette méthode analytique ne va pas sans quelque danger pour la solidité des explications déterministes. Nous ne sommes plus terrassés par l'éloquence impérieuse d'un Taine : nous avons le loisir de réfléchir — et de contredire. M. Boutmy insiste avec raison sur le lien de parenté qui unit l'imagination anglaise à l'imagination hébraïque. Rapprochement gros de conséquences : d'autres observateurs nous y ramèneront, j'y reviendrai après eux. — « La Bible n'a été si populaire que parce que l'imagination hébraïque, avec la profusion de ses figures, la profondeur de ses pensées, la faiblesse de sa dialectique, ses brusques éjaculations, était de même famille que l'imagination anglaise. Il y avait conformité congénitale, en quelque sorte, entre les deux génies. » — Eh quoi! Au chapitre de « l'imagination créatrice », l'auteur nous donnait celle de l'Anglais comme le produit nécessaire « d'une atmosphère brumeuse, noyée de pluies, où les contours s'eOacent, les reliefs rentrent, les teintes fines se confondent dans un gris uniforme... Dans ces grands corps blancs perpétuellement baignés d'air humide, la
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sensation s'enfonce plus lentement... L'imagination physique est demeurée tardive et obtuse... Rien de plus opposé à la réceptivité facile de l'homme du Midi... » — Et rien de plus opposé, sans doute, à l'imagination sémitique, née sur le roc et sur le sable, sous un ciel de feu, dans l'ardente lumière. Pourtant, les voilà sœurs! Aurionsnous trop présumé du pouvoir plastique de la terre et du climat, pas assez du pouvoir éducateur d'un livre tel que la Bible, sur la race qui s'en est longuement pénétrée?
Ailleurs, M. Boutmy rapporte à « un instinct aveugle et profond de la race anglaise » , Vandrolatrie, le besoin d'incarner l'idée dans un homme, de suivre un chef populaire, d'acclamer un miles gloriosus. Combien de gens et de peuples sont anglais, à ce compte! Tout ce paragraphe de l'androlâtrie, caractère spécifique de l'Anglais, on pourrait le transcrire sans y changer un mot pour notre France : nous nous y reconnaîtrions.
Si je m'attarde à ces contradictions, c'est qu'elles mettent en cause l'infirmité d'une doctrine, bien plus que la clairvoyance du philosophe. Il use, comme nous tous, de la méthode tenue jusqu'à nouvel ordre pour la meilleure. Nous avons reçu de nos maîtres le système naturaliste et déterministe, il nous fournit des explications pour tous les phénomènes historiques. Il s'écroulera un jour, c'est le sort de tous les sys-
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tèmes : comme les autres, il laissera sur le sol quelques parties solides, et de grands monuments déserts; on les admirera pour leur beauté, mais les hommes ne s'y assembleront plus. Des théories nouvelles expliqueront autrement la formation des individus et des divers groupes humains. Qui sait si elles ne restitueront pas à Téducation, dans le plus lai^e sens du mot, une part de Tinfkience que nous attribuons présentement à la terre, au climat, au milieu? On ne sera pas embarrassé pour trouver des justifications dans la complaisante histoire; et peut-être s'avisera-t-on de la suivante.
Le règne de la reine Victoria eut plus d'une analogie avec celui du roi Louis XIV. Deux longues périodes, sensiblement égales, de grandeur politique et d'heureux développement national. Les Français de jadis prirent dans l'une, comme les Anglais de ce temps dans l'autre, un sentiment orgueilleux de leur primauté sur le monde. Après un demi-siècle et plus de prospérités continues, la fin des deux règnes fut assombrie par des revers militaires. Je n'oublie pas que les nôtres étaient incomparablement plus cruels, aggravés par des calamités de toute nature. Le vieux roi et ses sujets firent ferme dans l'épreuve, avec toute la force d'âme que nous admirions naguère chez les Anglais ; avec la même ténacité, le même sangfroid, le même esprit de sacrifice, la même con-
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fiance dans Tavenir. Quand Louis consolait Tincapable Villeroî, battu à Ramillies : « Monsieur le Maréchal, à notre âge on n'est plus heureux », — il exprimait, avec un tour de grâce bien française, les sentiments que nous retrouvons dans les cercles de Londres où Ton acclame Redwers BuUeret Methuen, en dépit de leurs fautes et de leurs échecs.
Ils n'étaient pourtant pas soutenus, ces Fran-i çais de 1708, par le bœuf saignant, l'aie, les réactions intérieures contre un climat pluvieux, les jeux athlétiques, le confort domestique, l'anglicanisme, le parlementarisme, bref par tous les ingrédients dont serait pétri, selon la formule, le cœur spécial d'un véritable Anglais. Mais le sujet de Louis avait ceci de commun avec le sujet de Victoria, par-dessous beaucoup de différences : l'éducation d'une saine discipline morale, d'un loyalisme inébranlable, d'une foi religieuse qui conforte les âmes accablées; l'habitude de se commander à soi-même pour commander aux autres, l'invincible confiance puisée par un peuple dans la tradition d'une grandeur qu'il doit à ses efforts persévérants. Ces ressorts suffisent, il faut le croire, pour donner dans le malheur une attitude identique à des hommes que les naturalistes estiment si dissemblables.
M. Boutmy ne touche qu'incidemment, dans les dernières pages de son livre, à l'explosion d'impérialisme qui ouvre pour l'Angleterre une ère
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nouvelle. Il né se proposait point de l'étudier; son dessein, nous dit-il, était différent : « Nous avons recherché plus haut qu^ le mobile tableau du monde les causes premières, les causes maîtresses qui ne changent point... Ce que nous avons essayé de saisir, c'est le fond presque permanent de la race anglaise, ce qu'elle demeurera dans tous les temps, quelque forme qu'elle revête, démocratie ou oligarchie, monarchie ou république, pays de libre-échange ou de droits protecteurs. Par exemple, malgré les énormes différences de caractère qu'il présente d'un siècle à l'autre, le peuple anglais est resté et restera très peu capable de sympathie, très peu soucieux de celle des autres, très orgueilleux jusque dans l'humilité d'une dévotion très intense, très dédaigneux des autres races et très impropre à se mélanger avec elles, incapable de comprendre, même de loin, la solidarité du monde civilisé, incliné à diviser les questions, à les morceler même, indifférent à l'idée de les réunir dans l'harmonie d'une vaste synthèse, se servant de la logique plutôt pour faire après coup des apologies que pour découvrir des horizons nouveaux, plus disposé à suivre dans ses changements un illustre homme d'État qu'à s'attacher, pour le condamner, à la rigidité des principes, exempt de tout esprit révolutionnaire et pourtant fertile en personnalités originales. »
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J'ai tenu à citer en entier cette conclusion dans son vigoureux raccourci. J'en crois volontiers un connaisseur si renseigné. Seulement... seulement des figures anglaises, représentatives au premier chef, surgissent dans ma mémoire : j'essaye à ces hommes l'habit d'uniforme où ils devraient entrer aisément; s'ils allaient le faire craquer! J'écarte, bien entendu, les Écossais, qui occupent une si large place dans la philosophie et dans les sciences ; j'écarte les Irlandais, qui marquent aujourd'hui dans les hauts grades militaires. Nous voici débarrassés de quelques irréguliers très gênants, un Carlyle, un Ruskin, puisqu'il fut élevé par une mère écossaise. Je ne retiens que des Anglais présumés de race pure, depuis Bacon jusqu'à M. Herbert Spencer, depuis Newton jusqu'à Darwin ; philosophes et savants qui ne passent point pour réfractaires au génie synthétique, ni pour timides devant les horizons nouveaux. Et Jérémie Bentham, qui se proclamait citoyen du monde, qui écrivait : « Plus un homme est éclairé, plus il perçoit distinctement l'union de son intérêt personnel et de l'intérêt général. » Et Bolingbroke, et Horace Walpole, et M. John Morley, entre vingt autres, je ne les vois pas très bien sous l'habit que nous leur essayons. Les malignes vapeurs du doute me travaillent.
Ajouterai-je qu'une idée diabolique me vient? Prenez les seize dernières lignes du portrait
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national, ajustez-les à la société française du xvn* siècle : fortune étrange! Il ne serait pas impossible qu'un historien pressé crût la reconnaître dans cette esquisse. Mais ceci est trop vague, serrons de plus près, confrontons avec le portrait ces messieurs de Port-Royal, par exemple : la ressemblance pèche par deux ou trois traits, elle devient très acceptable pour Tensemble de la physionomie. Juste ciel ! Combien dangereuses sont les généralisations! — C'est pourtant notre honneur de les tenter; et M. Boutmy me pardonnera d'avoir fait comme ce vieux radoteur de Polonius, quand l'ingénieux Hamlet lui suggérait de voir dans un nuage la silhouette d'un chameau, d'une belette, d'une baleine.
Avant de clore par ce signalement la psychologie politique des Anglais au xix® siècle, l'historien a défini en termes justes et précis les trois faits destructeurs du gouvernement aristocratique et des maximes traditionnelles. — « Un premier fait : la brusque installation de la démocratie comme arbitre suprême de la politique, comme dépositaire du « dernier mot » ; un second fait : le parti pris invétéré chez tous les hommes d'État anglais de conformer leurs résolutions aux désirs présumés du peuple et de céder à la masse et au nombre, se sont rencontrés avec un troisième fait, l'impérialisme britannique, et l'ont profondément affecté en sa substance, son langage et ses
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allures... L'impérialisme était une doctrine de gentlemen; la démocratie, en la faisant tomber jusqu'à son niveau, lui a fait perdre ces nobles attributs; il n'est plus désormais qu'un jingoïsme. » — Pour voir fonctionner cet esprit nouveau, — disons mieux : cette manifestation nouvelle de l'instinct de lutte et de lucre qu'ils ont dans le sang, — nous devons passer à d'autres livres, V Angleterre et V Impérialisme de M. Victor Bérard, les Études anglaises de M. André Chevrillon.
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Il serait injuste de ne pas rappeler le premier de ces ouvrages, bien qu'il remonte déjà à près d'une année. Pour qui sait avec quelle conscience, avec quelle richesse et quelle sûreté d'information M. Victor Bérard élucidait les problèmes orientaux, dans un livre de début sur la Turquie et Vhellénisme contemporairiy toute monographie signée de son nom mérite créance. Depuis lors, ce rude jouteur a été pris d'un bel entrain de bataille : comme il fonçait naguère sur le Commandeur des Croyants, il charge sur M. Joseph Chamberlain, il reproche au sultan de Birmingham le cynisme de ses volte-face. L'homme d'État lui répondrait, je le crains, qu'elles constituent son plus beau titre à l'admiration de ses concitoyens et au contentement de soi-même qu'il professe.
M. Bérard ne néglige pas les causes morales
de rimpérialisme, il nous montre les cerveaux britanniques envahis soudain par ces fumées d'orgueil; mais son travail est en majeure partie une enquête économique sur les forces industrielles et les intérêts commerciaux qui ont déchaîné le mouvement. Dans les explications qu'il nous en donne, les grands personnages du premier plan sont le fer, le coton, la houille; et aussi ces rivaux dont la jeune fortune alarme les négociants de la Cité : l'Allemagne, les Etats-Unis. Nonobstant sa réputation d'activité, l'Angleterre aurait paressé depuis vingt ans, elle se serait endormie dans la routine des vieilles méthodes : elle se réveille au claquement des pavillons allemands, qui font une ombre chaque jour plus large sur les mers; elle s'épouvante de ne trouver dans ses propres magasins que des objets de fabrication germanique.
Le succès est un grand séducteur. L'Angleterre fait en matière commerciale le raisonnement que nous fîmes en matière militaire : pour vaincre le nouvel Empire, il faut l'imiter, lui emprunter ses disciplines, son protectionnisme, ses directions autoritaires. Elle va plus loin que nous : il faut adopter la politique impériale, puisque les intérêts s'en trouvent si bien. — La prospérité allemande ne nous a pas encore persuadés à ce point; nous sommes gens de principes, nous autres, nous savons sacrifier les intérêts d'une
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vile industrie à ceux de la noble industrie poli^ tique. — Donc, l'école de Manchester est bafouée, l'école de Birmingham l'emporte avec son chef entreprenant; fer contre coton. L'empirisme anglais abdique devant le rationalisme allemand, conclut M. Bérard. Trop tard, à son avis; et il' prédit le triomphe de l'Allemagne. — « Britannia fait encore grande figure. Mais l'humanilé n'a plus confiance ; elle se détourne de cette grandeur déchue : au son des canons et des fanfares, dans les cantiques et dans les toasts, l'Allemagne de Kant, de Bismarck et de Wagner, l'Allemagne rationnelle, puissante et créatrice, peut saluer l'aurore du siècle qui vient. » — Nous verrons. Dans l'atelier obscur du Temps, les lauriers sont préparés par une ouvrière fantasque. Ironie, qui en fait des couronnes ou des verges pour les prophètes.
A tous ceux qui veulent se documenter, je recommande ce volume bourré de chiffres et de tableaux statistiques. Toujours alerte dans sa vaillante humeur de polémiste, l'auteur fait manœuvrer ces lourdes troupes au pas de charge, il ne leur permet pas d'être ennuyeuses. Si je ne m'étends pas davantage sur des arguments d'ordre économique, c'est qu'ils sortent un peu de notre sujet : nous étions partis en compagnie des psychologues, nous voulions savoir comment ils ont exploré l'âme anglaise, et ce qu'ils y ont trouvé.
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Qui mieux que M. André Chevrillon nous ramènerait à notre propos?
Je n'ai pas à redire ici la compétence du jeune écrivain. Il a vécu avec ses modèles dans la métropole, aux Indes, en Egypte; les premiers dessins qu'il fît d'après eux Font placé hors de pair. Il nous donna, voici tantôt sept ans, un livre dont le titre doit lui paraître aujourd'hui mélancolique : Sydney Smith et la Renaisssance des idées libérales en Angleterre au xix" siècle. Les Études anglaises s'ouvrent encore sur des pages idéalistes, consacrées à la peinture de Burne-Jones, à la poésie de la nature dans Shelley.
Les modèles ont brusquement changé d'attitude ; il faut les saisir sous leur nouvel aspect; et c'est où nous attendions M. Chevrillon. L'an dernier, alors que le colossal effort de la Grande-Bretagne se brisait contre l'héroïque résistance du petit peuple boer, le voyageur repartit pour Londres. Là, il écouta les voix diverses, il respira l'air ambiant ; il prit ces notes où les aperçus psychologiques s'encadrent dans les croquis de l'énorme et morne cité. Il a soin de nous la rendre toujours présente, avec son poids de tristesse, sa nuit de fumée, son affairement de fourmilière, ses contrastes de misère et d'opulence. Avant de faire parler un homme ou d'interpréter un événement, il les replonge dans ce fond de paysage où s'éclaire la vie locale et particulière de chaque être, de chaque
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fait. En sourdine, sous la méditation du penseur, nous entendons sans cesse le bruit de Londres, l'implacable jeu des pistons dans la pompe aspirante et foulante du commerce universel.
Encore une description de la vie anglaise! Nous en avons tant vu, dira-t-on. — Non, vous ne vîtes jamais la pareille. Celle-ci frémit à travers la sensibilité intuitive, presque douloureuse à force d'acuité, qui nous communiqua d'autres ébranlements contagieux : devant le grouillement des foules hindoues, dans Bénarès, sous le double accablement du désert libyque et des innombrables siècles morts, autour de Thèbes.
A un artiste si richement doué, on doit toute la vérité de l'impression ressentie. Je dirai la mienne à M. Chevrillon. Ici encore, nous retrouvons l'obsession de Taine : non plus l'influence de sa méthode ou le souvenir de ses propositions, comme tout à l'heure; mais Taine lui-même, son regard, sa parole, le mouvement de sa pensée, la gamme de sa phrase. Rien du pastiche, loin de là; c'est bien plus curieux, un cas sans précédent peut-être dans l'histoire littéraire : une absolue et miraculeuse conformité des organisations intellectuelles, chez le disciple et chez le maître qui le forma. Même structure de l'œil, même sensorium où les images se peignent semblables, même cerveau qui les repense identiques. Dans la nature et dans l'homme, M. Ghe-
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vrillon voit le plus souvent les choses que Taine aurait vues, comme Taine les aurait vues; il les dit comme Taine les eût dites. On croirait vraiment à un phénomène de métempsycose. L'admirable instrument a changé d'enveloppe, il continue de fonctionner pour de nouvelles besognes, avec une force encore accrue. Nous devrions nous réjouir de cette survie d'un talent regretté ; pourtant on éprouve quelque gêne, comme à l'appareil téléphonique quand une autre voix se conjugue avec celle que nous écoutons. Qu'un si puissant moyen d'expression paraisse n'être qu'un écho, cela nous déconcerte.
Je me hâte d'ajouter que l'écrivain retrouve une originalité propre, quand il fait résonner certaines touches du clavier humain rarement attaquées par Taine : l'émotion morale, la poésie intime, les secrètes vibrations d'un cœur mélancolique. Considérez de près ces deux tableaux intentionnellement rapprochés : la mort des vieillards et des enfants boers, dans la tranchée, sur le vetdt lointain d'où l'évocateur les transporte jusque sous nos yeux affligés; le départ des jeunes volontaires d'Oxford, après la bénédiction du pasteur, reçue entre les tombes illustres, dans le cloître où plane le grave esprit de la vieille Angleterre. Je ne cite pas, je ne résume pas : on ne résume pas la vie, le sortilège de ces mots tout chargés d'histoire, de réalité observée, de divination élo-
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quente. Lisez ces pages, et d'autres du même ordre, vous qui gémissez avec quelque raison sur l'appauvrissement de notre pensée et de notre langue : vous ne trouverez rien de plus intense, rien de plus achevé dans la littérature de notre temps.
Avec une haute équité où l'art trouve ses plus sûrs effets, M. Chevrillon nous rend ces visions simultanées : le spectacle imposant d'un grand peuple fidèle à ses traditions, impassible dans la mauvaise fortune, soulevé par la fierté de son effort patriotique ; le spectacle sublime des glorieux paysans qui prient et meurent, là-bas, martyrs de cet effort. « L'immorale nature », nous dit-il, oppose l'une à l'autre ces deux harmonies, comme s'opposent les devoirs antagonistes dans le mystère de la guerre. Spectateur ému, le voyageur se prête alternativement aux deux impressions; son cœur, si je puis dire, guette les nouvelles du Transvaal au bout du fil télégraphique et souffre avec les Boers; son esprit s'attache à comprendre les raisons de l'Anglais. C'est l'objet principal qu'il s'est proposé : démêler ce qu'il y a de sincère dans leur sophisme, et partant de respectable dans la conviction de ces hommes qui se font tuer noblement, eux aussi, sous le drapeau de la Reine.
On ne saurait trop engager nos compatriotes à examiner les choses de ce point de vue. Nous
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avons la fâcheuse habitude de crier à Thypocrisie, quand les hommes ou les nations qui se piquent d'austérité blessent notre conception de la justice et nos délicatesses morales. Lorsque Guillaume P"^ d'Allemagne invoquait sa mission divine, lorsque ses soldats remerciaient leur Dieu sur notre sol usurpé, nous ne voulions voir que pharisaïsme et tartuferie dans les sentiments de nos vainqueurs; nous nous refusions à croire qu'ils fussent sincères dans leur illusion, et qu'elle pût leur mettre au cœur une force redoutable. Mieux eût valu pénétrer les dispositions de l'âme allemande; mieux vaudrait aujourd'hui discerner celles de l'âme anglaise. Comprendre ne nuit jamais; et ne pas comprendre un adversaire éventuel, c'est lui céder un premier avantage. On le vit bien il y a trente ans.
Voulons-nous humilier vraiment l'orgueil de l'Angleterre? Faisons à son égard cette preuve d'intelligence et d'équité qu'elle n'a pas su faire au nôtre. Au cours de ces dernières années, alors que nous nous débattions dans un affreux cauchemar, l'opinion anglaise nous a condamnés en bloc. Elle n'a rien deviné de nos angoisses. L'affolement d'un peuple qu'on accule entre un déni de justice et l'abandon de ses traditions nationales, les soubresauts désordonnés de l'instinct vital sous la pression étouffante des mains étrangères, nos révoltes contre la domination
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cauteleuse qui prenait prétexte de chaque faute, de chaque erreur pour nous engluer dans une sorte de captivité morale, le désespoir de voir s'effondrer Tune après l'autre, sous une poussée méthodique, les pièces de la charpente sociale qu'on croyait saines et dont on découvrait l'irrémédiable usure, le geste réflexe et violent du propriétaire qui soutient sa maison croulante, envahie, qui frappe dans son égarement des coups peut-être injustes pour défendre son foyer en péril, — l'Angleterre n'a rien compris aux péripéties de ce drame poignant. Elle n'a vu que les maladresses judiciaires et les excès inséparables d'une exaspération du sentiment, national; elle nous a jugés sans clairvoyance. Son tour est. venu d'encourir le désaveu du monde. Il y aurait quelque élégance, pour ne pas dire plus, à lui faire sentir notre supériorité en recherchant quelle somme de bonne foi elle garde dans l'erreur, quelles grandes qualités ses fils déploient dans la poursuite d'un dessein réprouvé par la conscience universelle.
Quiconque a causé de la guerre d'Afrique avec des Anglais sait comment ils se sont forgé un bon droit à leur usage. M. Chevrillon expose leur thèse, engendrée, consolidée par tous les préjugés nationaux.
D'abord, une remarque d'ordre général : « Par suggestion, l'attitude produit le sentiment, et de
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l'attitude de combat naît la haine nécessaire au combat. C'est ce qu'ont pu constater ceux qui depuis six mois suivent la presse anglaise; ils ont pu y voir naître, puis croître l'illusion utile à la guerre... Hypnotisée, son activité mentale réduite au groupe d'images suggérées, la nation, comme une somnambule, se raidit dans le geste que commandent ces images, fermée à tout ce qui dans la réalité du dehors les contredit. » — Une déconvenue irritante exaspère cette haine : l'opération, qu'on estimait rapide et facile, menace de s'éterniser, elle exige une dépense de force incalculable; pour en retrouver l'équivalent, il faut remonter aux guerres soutenues contre Napoléon. On la fera, avec cette passion de l'effort physique et moral que M. Boutmy nous montrait prépondérante dans les inclinations du tempérament. Mais, ici, la disproportion de l'effort avec la taille de l'adversaire a quelque chose de ridicule et de choquant pour le sens commun. Goliath s'indigne contre David. D'ailleurs, l'issue de la lutte ne saurait être douteuse : la résistance des Boers est donc une sottise" sans excuse; une révolte, on la qualifie volontiers ainsi. Se révolter contre un fait, rien de plus absurde pour le génie pratique des Anglo-Saxons; rien, sinon la mauvaise gestion par ces paysans stupides des richesses naturelles que l'activité anglaise exploitera convenablement.
Alors se fondent dans Tesprit prévenu les raisons intrinsèques avec lesquelles la conscience fait de tranquilles accommodements. — « Un des traits particuliers à ce pays, c'est le besoin de placer sous Tautorité de Timpératif catégorique ou du commandement religieux Tacte demandé par la passion ou l'intérêt. Depuis le début de la guerre, par des raisonnements toujours nouveaux, l'Angleterre s'ingénie à mettre sa conscience à l'aise, à l'enrôler au service de son désir. Morale de la lutte pour la vie, mission civilisatrice du peuple supérieur, droits de la race impériale, guerre sainte contre un peuple soupçonné d'esclavagisme, devoirs envers l'empire attaqué par le Transvaal, voilà les thèmes généraux rebattus et développés par les journaux, répétés par la foule. » — Un journal, la Saint-James Gazette^ publie une étude sous ce titre : Éthique de V Impérialisme. Enfin et surtout, le besoin tyrannique de réduire les autres à son type : « L'Angleterre s'estime le peuple chef, conducteur du progrès humain, principal ouvrier, bien mieux, inventeur de la civilisation moderne, missionnaire de cette civilisation... Tout pays qui tombe sous une autre main lui paraît perdu ou compromis pour la civilisation. C'est pour l'humanité qu'elle travaille : telle est sa fonction propre et qui lui crée des droits spéciaux. »
On va « élever les Boers en dignité ». Que
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ces paysans grossiers refusent Taccroissement d'humanité qu'on leur offre, la qualité de gentlemen à laquelle on veut les promouvoir, qu'ils repoussent l'honneur et le bonheur d'être sujets de la Reine, dans le seul empire où il y ait de l'ordre, du confort, de la respectabilité, c'est une démence comparable à celle du Sarmate ou du Dace qui aurait renié le titre de civis romanuSy les bienfaits de la pax romana. Impardonnable rébellion contre le bon sens, contre leurs propres intérêts; pis encore, rébellion contre Dieu. « L'Angleterre est le peuple élu, la forteresse du christianisme », ses volontés sont celles du Tout-Puissant. Voilà l'argument central, la justification suprême de la conquête. The Lord of the Impérial Race^ le Seigneur de la Race Impériale, c'est un des noms qu'ils donnent à Dieu.
« Ce Dieu est le Jahvé juif d'autrefois ; il n'a fait que changer de peuple. Le peuple anglais l'a adopté en même temps que la Bible, et sur lui, comme jadis le peuple juif, il appuie depuis trois siècles sa forte personnalité. » — Nous retrouvons ici tout l'hébraïsme accumulé dans ces esprits nourris de la Bible. Héritiers du peuple de l'ancienne alliance, ils pensent et sentent comme lui, ils s'attribuent tous ses droits et privilèges. Israël a tout pouvoir sur le Philistin et l'Amalécite. Les Boers sont des Philistins. Pensez à
lefflcace de ces mots sur des âmes qu'ils ont façonnées de longue date. M. Chevrillon cite des lettres où les soldats anglais racontent froidement les cruautés du carnage, les châtiments infligés à ces méchants Boers. Le tour en est instructif, Tâpre accent de cette joie nous était familier : c'est littéralement le style du cantique de Débora, la farouche action de grâces d'un Josué ou d'un Saùl, quand ils ont tiré vengeance de l'infidèle.
Ainsi, sous les tripotages inavouables de quelques spéculateurs, sous les calculs ambitieux de quelques hommes d'État, des sentiments ingénus conduisent la masse de la nation. Elle se persuade qu'elle accomplit une œuvre nécessaire, utile, — utile à tous, à ceux-là mêmes qui en souBrent momentanément, puisque l'utilité anglaise se confond avec les intérêts de la civilisation. Pour les plus convaincus de ces néo-juifs, l'œuvre a un caractère moral, et presque la sainteté d'un apostolat.
Leur infatuation nous irrite? Tout doux : faisons notre examen de conscience. Nous aussi, nous nous sommes institués missionnaires. Nous aussi, nous partîmes il y a cent ans pour « élever en dignité » l'Italien, l'Allemand, tous les hommes qui gémissaient dans les ténèbres de l'ignorance. Nous allions les émanciper, nous ne voulions que leur bien, de la meilleure foi du
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monde; au début tout au moins. Ce n'était pas Tavis des petits princes que nous dépossédions, des propriétaires féodaux dont nous supprimions les droits. Ils pensaient de nous ce que Krûger et Steyn pensent aujourd'hui des Anglais. Bientôt les peuples eux-mêmes se rebellèrent contre des libérateurs plus incommodes que leurs anciens tyrans.
Nous les mîmes à la raison : elles n'étaient pas recevables, les plaintes de ces esclaves qui voulaient croupir dans leur abjection, qui avaient le mauvais goût de préférer leur indépendance nationale aux lumières que nous leur apportions.
D'autre part, nous nous étions vite aperçus que le métier d'apôtre a des revenants-bons. Nous n'entendions pas abandonner les bénéfices politiques et matériels de notre mission. Partis de l'idéalisme, comme les Anglais du réalisme, nous aboutissions au même point par des routes con traires. Us colorent après coup leurs convoitises avec des principes; nos principes avaient dégénéré en convoitises. — Je vous entends : Nous, du moins, nous allions révéler au monde un idéal supérieur; c'était bien différent! — C'est toujours « bien différent », avec chacun de ceux qui se croient en possession du meilleur idéal. Il n'y a de semblable partout que la douleur des hommes, lorsqu'on les dépouille de leur indépendance. — Peut-on comparer I Nous, les missionnaires de la
Raison, les flambeaux de l'univers! — Ces bons Anglais disent la même chose à leur façon. Ils ont aussi leur « Raison » pour exportation, leur idéal particulier de civilisation, d'ordre, de piétisme.
Les Boers ne se soucient pas plus des bienfaits de lord Kitchener que les Calabrais ne se souciaient des bienfaits du général Thiébaud. — Ah! que nous sommes encore loin de la vraie raison, celle qui enseigne avant tout le respect de l'indépendance d'autrui !
Je n'ai pu qu'indiquer sommairement l'état d'esprit dont M. Chevrillon fait une analyse étendue. On suivra dans son livre les progrès de cet obscurcissement de la conscience, au pays où elle parlait si droit et si haut avec une George Eliot, un Ruskin, un Tennyson. L'écrivain français signale un fait significatif, l'éclipsé récente de ces pures renommées , la défaveur qui atteint les œuvres où le lecteur anglais satisfaisait son besoin de vie intérieure. Les prédilections du public vont aux chantres de l'action, aux plus brutaux, à Rudyard Kipling en première ligne. M. Chevrillon lui consacre une étude, corollaire logique de ses notes sur la guerre, sur le mouvement impérialiste.
J'y reviendrai. J'ai marqué plus haut la seconde partie de ma tâche : je voudrais interroger une autre fois les représentants de l'imagination
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anglaise, contrôler chez eux les dires des observateurs français.
Parmi ces derniers, j'ai choisi ceux dont les Anglais instruits ne récuseront ni la compétence ni la philosophie élevée. Nos voisins ont paru très sensibles à quelques objurgations violentes, à quelques cris haineux partis de chez nous. Ils ont été blessés, pas plus que nous assurément, par des écarts de crayon ou de plume que n'arrêtait point la triple majesté de la femme, de la vieillesse, d'un devoir royal fidèlement accompli pendant soixante ans. Mais ce peuple libéral ne serait plus lui-même, s'il prenait en mauvaise part la discussion sérieuse de ses idées et de ses actes, l'opposition attristée et courtoise que font à ses entraînements des Français pour qui le génie anglais fut toujours un maître de sagesse et de beauté.
On ne s'étonnera pas, dans le royaume de Shakespeare, si je confesse la pensée qui me venait naguère en relisant un de ses chefs-d'œuvre, le dénoûment de son drame le Roi Richard III. — Richard dort dans sa tente, la veille du jour où il doit livrer bataille contre Richmond. Les ombres de ses victimes se lèvent autour de lui : légion de spectres, le roi Henri VI, le prince Edouard, Clarence, Rivers, Hastings, les deux enfants d'Edouard. Chacun des fantômes se penche sur le chevet du roi et murmure à son tour le mot
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terrible : « Que demain je pèse sur ton âme! » Puisse TAngieterre ne pas se préparer la veillée funèbre du roi Richard, la pesée sur son âme de tout un peuple anéanti.
Avril 1901.
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Les romans de Benjamin Disraeli. — Les romans et les nouvelles de Rudyard Kipling.
Nous demandions récemment à quelques écrivains français, bien instruits des choses d'Angleterre, leurs explications et leurs jugements sur la crise d'impérialisme qui transforme ce pays. Faisons la contre-épreuve : non plus avec des philosophes, des critiques, toujours suspects de voir leur nation comme ils voudraient qu'elle fût; mais avec des conteurs. Qui nous renseignerait mieux que les peintres des mœurs, les entraîneurs de l'imagination publique? S'ils lui plaisent fort, c'est qu'ils ont deviné son humeur; ils guident et propagent les passions qu'ils flattent.
Loin de moi la prétention d'instituer dans cet essai une enquête générale. Oublions aujourd'hui les romanciers et les poètes voués au culte de la beauté pure, à l'étude de l'âme dans ses
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mouvements éternels; oublions ceux qui entretiennent l'Anglais de sa paisible vie domestique, de sa profonde vie morale. Ils étaient hier encore les plus nombreux, les plus écoutés dans une littérature dont ils font la gloire durable. Ceux-là sont momentanément délaissés, de bons observateurs l'attestent; on se déprend de George Eliot et de ses pareils. Cette seule remarque en dit long sur les inclinations nouvelles des esprits. Ils s'orientent vers un idéal d'action aventureuse, de force dominatrice, de succès à tout prix.
Il m'a paru que deux hommes entre tous jetaient une vive lumière sur les origines et l'explosion du sentiment impérialiste. L'un d'eux l'a devancé, suscité pour une bonne part; l'autre l'exprime et le précipite. Très dissemblables par les goûts, les talents, les conceptions de la vie, le choix des milieux sociaux qu'ils dépeignent, ces deux écrivains se rencontrent dans le même sentiment : il rapproche seul Benjamin Disraeli et Rudyard Kipling.
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Le parrain du titre impérial est mort depuis vingt ans. Sa popularité n'a pas décru. Il y a quelques jours, le 19 avril, cinquante mille Londoniens allaient porter des primevères à la statue de l'homme d'Etat. Les actes mémorables du vicomte Beaconsfield ont rejeté au second plan les livres du romancier Disraeli. Vieillis aujourd'hui comme les modes qu'ils décrivaient, ils firent pourtant la célébrité du futur ministre : traduits et lus avec curiosité sur le continent, ils furent commentés en France par des esprits distingués. Mais qui se souvient de la belle étude de Challemel-Lacour, en 1870? Et combien de vivants pourraient se remémorer celle d'Eugène Forcade, en 1844?
J'ai une excuse pour reprendre le sujet traité par mes habiles devanciers : les romans prophétiques de Disraeli, inséparables de ses actes, n'ont acquis toute leur signification qu'à la fin de la car-
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rière qu'ils annonçaient. D'autres politiques écrivent après coup pour justifier leur conduite : Fauteur de Coningsby écrivait pour dévoiler à l'avance ses ambitions. Ce ne fut pas Tune des moindres singularités dans la vie du brillant aventurier.
Je ne sais si l'histoire littéraire accordera une haute place à ces fictions hâtives, faciles, accommodées aux circonstances du jour. L'histoire politique et sociale fera toujours grand cas d'une galerie de tableaux où se succèdent les personnages, les événements, les idées qui ont agité l'Angleterre durant un demi-siècle. Les premiers écrits du jeune Disraeli ne furent que d'agréables divertissements ; il y essayait sa verve satirique et mondaine. Mais après 1840, avec la série où il donna coup sur coup Coningsby, Sybil, Tancrède, nous voyons apparaître « la jeune Angleterre », comme il l'appelait emphatiquement, ses programmes et ses hommes; nous voyons surtout l'homme qui l'a créée dans son imagination, pour en faire une réalité sur laquelle il édifiera sa puissance politique.
Il se mire amoureusement dans le personnage de son Coningsby. C'est le jeune homme pensif et généreux qu'on retrouve au début de tous ces romans : déjà mûr pour les grandes choses au sortir de l'Université, déjà recherché dans le plus grand monde, distingué par les plus belles femmes, par les doyens de la politique qui lui en
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découvrent les arcanes. Petit-fils d'un pair d'Angleterre, réduit un instant à son médiocre gagnepain de clerc d'avoué, — Disraeli avait commencé par là, — Coningsby rêve de régénérer, avec quelques amis de son âge, la Constitution, le Parlement, le peuple anglais; il arrachera le pays à « l'oligarchie vénitienne », à la routine égoïste des grands seigneurs whigs, premiers patrons de Benjamin lorsqu'il se lança dans la mêlée.
Ces novateurs ne sont guère plus tendres aux tories : la jeune Angleterre penchera vers ce parti historique, mais avec le ferme propos d'en évincer les représentants usés, de vivifier leur principe pour en tirer toutes les réformes que réclame la société moderne. Les enthousiastes constitueront un parti nouveau, irrésistible par la force et la générosité de ses idées, indifférent aux vils intérêts qui guident les politiciens des deux camps. — Espérance charmante dont s'illumine l'aube de chaque génération; programme habituel des ambitieux, quand ils ont hâte de fusiller les vieux chefs de file des deux armées, à droite et à gauche, pour débaucher les soldats et reformer une troupe qu'ils emploieront à leur tour aux mêmes besognes. — Un hasard providentiel, aidé par l'amour, fait entrer Coningsby au Parlement : les héritages dont il avait été frustré pleuvent sur lui, car la pauvreté n'est jamais qu'une courte épreuve pour les héros de Disraeli.
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Dans le roman de Sybil, où ce même jeune homme prédestiné reparaît sous le nom d'Égremont, son torysme démocratique se précise.
Sybil est de 1845. Le vent du socialisme souffle déjà sur l'Europe, soulève en Angleterre les bourrasques du chartisme. Le noble Égremonl nous conduit chez les ouvriers des manufactures et des mines; il s'attendrit au spectacle de leur misère, il se promet de relever leur condition, de réconcilier « les deux nations ». Et Disraeli le fera comme il Ta écrit : ministre, chef des conservateurs, il introduira dans les cadres politiquesun million d'électeurs nouveaux, il remaniera au profit des ouvriers la législation du travail. Mais que l'on considère ses fictions ou sa vie réelle, jamais baron féodal, jamais dandy vain de ses élégances ne se pencha sur le peuple de si haut.
Du premier au dernier, de Vivian Grey à Endymion, tous les romans reproduisent la mise en scène d'une vie inimitable : il semble que le fils du libraire Isaac les ait composés dans cet empyrée, la pairie anglaise du commencement de l'autre siècle. Si riche et si prestigieuse qu'elle fût alors, l'auteur la magnifie encore. La plupart des personnages qu'il nous présente ne savent pas le compte de leur fortune, les impossibilités matérielles n'existent jamais pour eux. Ils causent noblement de politique, de philosophie ou d'amour, dans un cadre de luxe fantastique : châteaux où
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raristocratie des trois royaumes est invitée à des fêtes qui ruineraient un nabab ; hôtels de Londres où les toiles des grands maîtres sont trop pressées, les repas trop somptueux, les femmes trop accablées sous le poids des diamants ; palais d'Italie, voyages sur les yachts de plaisance aux îles achetées dans l'archipel... Ce sont les Mille et une Nuits transposées en Occident. L'or tinte perpétuellement dans les mains des jeunes patriciens, ruisselle sur les blasons des héritières qu'ils courtisent. Ce qui était même alors une exception rare devient la règle commune. Un historien qui se représenterait la société anglaise du XIX* siècle d'après ces livres, la verrait comme nous voyons les pays exotiques dans les féeries de nos théâtres.
Le narrateur s'enivre de ses descriptions, il s'identifie à ce monde privilégié, et pourtant il le cingle de ses sarcasmes. On devine que la vie n'a pas de prix, à son estime, en dehors de ces cercles où toutes les élégances parent les possesseurs de millions de guinées; et pourtant une attraction sincère ramène Égremont dans les bas-fonds de la misère, dans ces fabriques où la vaillante Sybil console ses compagnons révoltés . Le jeune Lothair, lion de la plus belle venue, fraye dans les repaires de Londres avec les conspirateurs carbonari, les proscrits, les adeptes des sociétés secrètes; il abandonne ses duchesses et ses che-
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vaux de course pour suivre dans les Romagnes Fhéroïne révolutionnaire qu'il entoure d'un culte religieux, la mystérieuse Marianne; richissime, elle aussi, admirable de sagesse et de vertu ; idéalisée par rimagination de l'auteur, qui investit cette aventurière d'un pouvoir magique sur les affaires européennes. Cependant, à l'heure où il écrit LothaiTy Disraeli a eu dans les mains tous les fils de ces affaires ; il n'est plus un adolescent romantique, il vient de résigner, à soixantequatre ans, son troisième ministère. — Comment concilier ces contradictions?
Demandez-en le secret au sosie qui parle pour lui, du haut des nues où il plane sur cette société, bien au-dessus des pairs d'Angleterre; à ce demidieu omniscient, omnipotent, le grand banquier juif Sidonia. Imploré par tous les rois, maître du globe par son intelligence supérieure, autant et plus que par ses trésors inépuisables, ce Salomon moderne sait tout de l'univers; il en a parcouru chaque région, il a interrogé tous les peuples dans leurs langues, il a scruté leurs besoins et leurs intérêts. — « Doué d'une rare pénétration , exempt de préjugés, comme tous les hommes sans patrie,... il était seigneur et maître des transactions d'argent, et partant seigneur et maître de toutes choses. » — Toutes les admirations de Disraeli s'exaltent, quand reparaît dans ses fictions cet enfant chéri de son génie, le type surhu-
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main en qui il glorifie sa race. Lorsqu'il modèle la noble et séduisante figure d'un Coningsby, d'un Égremont, d'un Lotliair, d'un de ces fils de lords qui gouverneront l'Angleterre en l'éblouissant de leur faste, on sent que l'ancien petit clerc se dit : Je serai un de ceux-là, un des premiers sur la terre, j> le serai sûrement et facilement, — Dès qu'il revient à l'incomparable Sidonia, on croit entendre ce cri vers l'impossible : Je voudrais être celui-ci, l'homme du miracle, aussi supérieur aux autres que Moïse ou Josué le sont à Bolingbroke ou à Chatham.
Le romancier donne à ce sage opulent les origines de sa propre famille. Comme Isaac Disraeli, Sidonia est un descendant des Juifs chassés d'Espagne, établis pour un temps en Italie; citoyen du monde, il a choisi le libre sol anglais pour y installer le siège principal de ses opérations. Ce royaume est dans sa main, comme tous les autres; mais il ne peut encore le gouverner. Des prohibitions surannées éloignent les Israélites du Parlement. La brèche leur sera bientôt ouverte par l'éloquence du chancelier de l'Échiquier, Benjamin Disraeli. La barrière légale qui se dresse devant Sidonia, demeuré fidèle au Dieu des ancêtres, n'existait pas pour Benjamin; son père, homme avisé, avait abjuré, il avait fait baptiser Dizzy à Tàge de treize ans. De cette greffe d'anglicanisme, entée sur le vieux tronc hébraïque, il
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résulta un singulier compromis de sentiments et de doctrines.
Les romans en témoignent; tous les personnages y dissertent sur la philosophie, sur la théologie; l'auteur se prononce par leur bouche, il nous découvre les parties changeantes et le fond immuable de son âme. Lothair^ par exemple, n'est d'un bout à l'autre qu'une charge vigoureuse contre l'Église romaine, en l'honneur et au profit de l'église établie; je croirais volontiers que Disraeli se laisse emporter cette fois par les préventions anglicanes de son milieu, et que son fond de judaïsme très large, — nous Talions voir tout à l'heure, — n'y est pour rien. En effet, dans ce même roman, le peintre Phébus détaille un couplet enthousiaste à la louange du génie aryen, de la beauté païenne; c'est la seule note discordante entre les hymnes qui célèbrent dans les autres livres la précellence de l'esprit sémitique. Mais Lothair est une œuvre de vieillesse, écrite par le premier ministre à l'époque où il respire avec délices l'atmosphère d'une aristocratie enfin subjuguée : il a conquis l'Angleterre et se laisse à son tour conquérir par elle. Partout ailleurs, il souscrit visiblement aux aphorismes de Sidonia : le sel de la terre est dans la tradition sémitique, restée purement juive pour une élite, devenue chrétienne ou musulmane pour les races mélangées, inférieures. Atténuée ainsi par l'infirmité
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des Gentils, elle conserve encore son efficacité : mais combien plus, quand elle remonte vers sa source !
Au surplus , les nuances théologiques n'ont qu'une importance secondaire; une seule chose compte et classe les hommes et les familles humaines : c'est la pureté de la race. « Tout est race, il n'y a pas d'autre vérité! » Chaque fois qu'il revient sur ce thème, Sidonia -Disraeli le développe avec une effusion lyrique . Nul n'a mieux exprimé l'orgueil de ces gentilshommes du désert, momentanément déchus, et la certitude qu'ils gardent, jusque dans la pire abjection où un châtiment de leur Dieu les a plongés, de remonter un jour sur les sommets que ce Dieu leur a dévolus. « Sidonia et ses frères avaient une distinction perdue pour les Grecs, les Saxons et le reste des peuples caucasiques, celle d'être sans mélange... D'où le fait de leur non-absorption dans les races mixtes qui osent les persécuter, et qui tour à tour disparaissent, tandis que leurs victimes fleurissent encore dans la pleine vigueur du sang arabe-mosaïque. »
Il faudrait citer, et méditer, tout le chapitre où le banquier salomonien dévoile à Coningsby le mystère grandiose de la force d'Israël. « La domination secrète de l'Europe, quelle carrière! » s'écrie-t-il avec enthousiasme; et il dit comment ses frères Fexercent, par la richesse, par l'intel-
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ligence, car leurs savants occupent les chaires des universités, par la politique, car ils ont des alliés dans tous les cabinets. Dans chacune des capitales où il est allé négocier ses grandes affaires, Sidonia a traité, c'est lui qui Taffirme, avec un ministre d'extraction juive : à Madrid, à Paris, à Berlin, et même à Saint-Pétersbourg. — « Certaines circonstances amenèrent un rapprochement entre les Romanoff et les Sidonia; à mon arrivée, j'eus une entrevue avec le ministre des Finances; je vis en lui le fils d'un Juif de Lithuanie. » — Cet homme imaginatif exagérait un peu, en 1840.
Il explique à son auditeur pourquoi les Juifs sont contraints de s'appuyer parfois sur les radicaux, sur les socialistes.
Depuis que votre société anglaise a été troublée, et vos institutions menacées, vous voyez les Hébreux, jadis sujets si fidèles, dans les rangs des radicaux et des latitudinaires, soutenant ce qui peut mettre en danger leur vie et leurs biens, plutôt que de continuer à subir un joug dégradant. Les tories perdent une élection importante dans un moment critique ; ce sont les Juifs qui ont fait pencher la balance. L'Église craint de voir le scepticisme s'emparer des universités, elle apprend avec joie que l'argent manque à ces établissements; un Juif s'avance et leur fait les fonds nécessaires. Et cependant, Coningsby, les Juifs sont essentiellement tories. Le torysme s'est en effet modelé d'après le puissant prototype qui a façonné l'Europe. A chaque génération, les Juifs doivent devenir plus puissants et plus dangereux dans la société qui leur est hostile. Pensez-vous que la molle et puérile persécu-
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tion du représentant, décemment modéré, d*une université anglaise, puisse écraser ceux qui ont tour à tour déjoué les Pharaons, Nabuchodonosor, Rome et la féodalité? Le fait est que vous ne pouvez détruire une race d'organisation caucasique pure. C'est un fait physiologique, une simple loi de la nature, qui déjoua les rois d'Egypte et d'Assyrie, les . empereurs romains, les inquisiteurs chrétiens. Ni lois pénales, ni tortures physiques ne peuvent effectuer l'absorption d'une race supérieure par une race inférieure. Les races mêlées des persécuteurs disparaissent, la race pure des persécutés reste. En ce moment, en dépit de siècles, de milliers d'années de dégradation, l'esprit judaïque exerce une grande influence sur les affaires de l'Europe...
L'homme qui hasardait ces théories dans le livre les justifia dans sa vie publique. Il joua franc jeu, ne recourut jamais aux subterfuges pour déguiser ses origines, son principe d'action, son but; et c'est par quoi sa physionomie est sympathique. Ce caractère ethnique indélébile, qui fait selon lui toute la force de sa race, il le revendiqua fièrement, bien loin qu'il s'en défendît comme tant d'autres. Se sentant né pour le pouvoir, pour une place éminente dans la plus exclusive des aristocraties, il conquit ces objets de son ambition au nom d'une aristocratie supérieure, la plus ancienne, la plus avérée qui soit dans le monde. Le vaillant corsaire mit le grappin sur l'Angleterre, comme il eût fait sur un grand vaisseau flottant à la dérive; il se servit de sa prise
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pour des fins qu'il proclamait sans ambages; il entendait servir du même coup, loyalement, Téquipage anglais qu'il associait à sa fortune et conduisait à de hautes destinées.
Il n'essaya point de tromper ceux qu'il menait, et nul d'entre eux ne s'y trompa. Son rival Gladstone le traitait d' « étranger sans la moindre goutte de sang anglais dans les veines ». — L'historien Fronde a dit de lord Beaconsfield : « Il n'était Anglais que par adoption, et il ne s'identifia jamais avec le pays qu'il gouverna. Il était Juif, et son grand orgueil était de gouverner, bien qu'il fût Hébreu, une grande nation chré-' tienne. Sa carrière est le résultat de circonstances spéciales et d'un caractère spécial. Il est seul de son espèce dans l'histoire politique anglaise. » — Un autre biographe, M. de Haye, conclut de même : « Avec Disraeli, c'est l'idée juive qui arrivait au pouvoir, et, tant qu'il eut l'autorité, la race persécutée et honnie a pu dire qu'elle menait l'État* ».
Sidonia, et Disraeli qui le souffle, se calomnient, quand ils donnent leurs alliances avec la démocratie avancée comme une simple tactique, un sacrifice à leur politique de race. Il y a de
1. J'emprunte ces dernières citations au chapitre où M. Maurice Muret étudie lord Beaconsfield, dans son livre récent sur l'Esprit juif. J'en prends occasion pour signaler ce livre, où il m'a paru qu'un problème intéressant d'histoire était examiné avec le seul souci de rechercher la vérité.
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cela dans leur manœuvre défensive; mais il y a aussi le vieux sentiment démocratique d'Israël, combiné si souvent avec le plus orgueilleux individualisme. On a signalé mainte fois les ressemblances entre Benjamin Disraeli et Ferdinand Lassalle. Quand Dizzy n'était encore qu'un jeune dandy révolutionnaire, on avait surpris sur ses lèvres le cri fameux du dandy socialiste de Berlin : « Je serai premier ministre, ou quelque chose de plus! » Si une catastrophe tragique n'eût pas arrêté Lassalle, il aurait sans doute évolué comme Beaconsfield et poussé aussi loin sa gageure : soulever élégamment le peuple, l'apaiser ensuite, le conduire avec ses anciens maîtres, et prendre rang parmi eux à la Chambre des Seigneurs. Mais, pour Disraeli, pour Lassalle et pour tant d'autres, ce recours au peuple n'est pas uniquement un pis aller, une spéculation de leur intelligence politique; c'est aussi l'effet d'une antique habitude du cœur, le secret instinct de leur confraternité avec tous les opprimés. Instinct noble et touchant. Qui méconnaît ce dernier mobile n'a pas lu leur histoire; qui s'aveugle sur le premier ne lit point la nôtre.
Une autre attraction puissante agit sans cesse sur Disraeli : ses écrits et sa politique la manifestent. Il ressent la nostalgie de l'Asie; sémite, il a une foi mystique dans la vertu régénératrice du vieux berceau : l'Europe y trouvera la guérison
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de tous ses maux. Un roman de 1847, Tancrède ou la Nouvelle Croisade^ est inspiré tout entier par cette obsession; on la voit reparaître dans Lothair. C'est dans un passage de Tancrède qu'un émir donne pour la première fois à la reine Victoria le titre ^'Impératrice des Indes. Ce personnage prévoit Tébranlement de l'Angleterre par une révolution ou par quelque autre tourmente : que la souveraine transporte son trône à Delhi! M. Chamberlain ne fera que paraphraser le discours de Témir, le jour où il évoquera un empire anglo-saxon renaissant aux antipodes, « si l'Angleterre s'abîmait dans la mer ». On sait comment Napoléon fut hanté jusqu'à la fin par le mirage de l'Orient : il ne se consolait pas à Sainte- Hélène d'avoir perdu devant Saint-Jean-d'Acre sa grande partie asiatique. Toutes proportions gardées, Beaconsfield subit le même sortilège; chez lui, c'est un rappel ancestral.
Sur ce point encore, les théories du romancier guidèrent la politique extérieure du ministre. Son goût pour l'Islam l'inclinait vers l'alliance turque : la Porte n'eut jamais de protecteur plus décidé. Pour arrêter la Russie à San Stefano, il n'hésita pas à jeter dans la balance le poids des flottes anglaises. Il se rendit au Congrès de Berlin avec l'idée arrêtée de faire main basse sur l'île de Chypre, d'où l'on commande la Palestine et l'Asie Mineure.
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J'avais à ce moment toute facilité de connaître les dessous diplomatiques ; j'ai su de la meilleure source qu'en descendant du train, à une heure avancée de la soirée, lord Beaconsfield alla tout droit chez le prince de Bismarck. En quelques mots catégoriques, il exposa ses prétentions : la paix à ce prix, ou la guerre contre la Russie. Le consentement de « l'honnête courtier » fut aussi expéditif . Les négociations se prolongèrent ensuite pour la galerie ; les deux hommes étaient convenus de l'essentiel en un quart d'heure. — Ce règlement des affaires du monde entre le fils du libraire juif et le puissant chancelier, n'était-ce pas une des scènes fantastiques dont l'invraisemblance nous choque dans les romans de Disraeli?
Aux Indes, il fît la guerre de l'Afghanistan pour agrandir le domaine anglais; et l'on vit s'accomplir, après trente ans, la prédiction de Tancrède^ le jour où il décerna à sa souveraine ce titre d'Impératrice, dénominateur de toute une politique* Disraeli fut aussitôt payé de retour par le titre qui lui conférait la pairie. Dans le même temps> il décidait hardiment l'opération financière qui assurait la prépondérance de l'Angleterre en Egypte; et ce fut encore lui, rencontre fatidique, qui annexa pour la première fois la république du Transvaal.
Ainsi, à l'origine du mouvement démocratique et impérialiste, on trouve l'auteur de Sybil et de
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TancrèdCy le ministre tory qui élargit le pays électoral, lui souffla les ambitions conquérantes, orienta TAngleterre, au sens propre du mot.
Dans les fictions séduisantes et fastueuses de ses livres, dans les coups de force et les calculs habiles de sa politique, un je ne sais quoi d'effréné, de théâtral et de chimérique décèle l'esprit de la famille dont il se réclamait orgueilleusement. Tous ses biographes en conviennent; aucun d'eux ne contredira la conclusion où nous amène . l'étude du caractère, des œuvres et des actes de Benjamin Disraeli : l'impérialisme anglais fut d'abord un grand rêve juif.
Il eut ce trait de commun avec d'autres mouvements qui changèrent la face du monde. Du plus loin que l'histoire se souvienne, les empires ont été conduits, transformés, élevés au faîte de la puissance ou précipités dans l'abîme par un rêveur issu de la race prodigieuse, un Joseph, un Daniel. Comme il arrive toujours, le rêve de Disraeli fut réalisé par des moyens qu'il ne pouvait prévoir, des instruments qu'il n'eût pas choisis. Un autre romancier va nous dire quelles forces brutales, quelles forces saxonnes, s'emploient à la besogne marquée par le subtil Sidonia.
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On connaît la fortune extraordinaire de Rudyard Kipling. Sa gloire a couru, rapide et retentissante, comme une flamme sur des gargousses de poudre. Dans les îles et sur les trois continents où son idiome domine, de Londres à Calcutta, du Cap à Melbourne, de New- York à San-Francisco, des millions de lecteurs attendent impatiemment une nouvelle du jeune conteur, une de ces pièces de vers sibyllins où le poète chante la mission impériale de sa race et « le fardeau de l'homme blanc ». L'étranger goûte plus difficilement à ces fruits défendus, semble-t-il, par une haie de figuiers de Barbarie; il est rebuté par les idiotismes et les aspérités d'une langue qui roule pêle-mêle tous les argots professionnels ou coloniaux, tous les emprunts faits aux dialectes hindoustanis. Le bonheur insolent de cet écrivain a voulu qu'il trouvât chez nous deux traducteurs émérites : MM. Louis
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Fabulet et Robert d'Humières accomplissent des tours de force sur sa prose, ils font passer dans leurs versions toute l'étrangeté, toute la sève bouillonnante de l'original . Ce même bonheur lui donna pour critique, après M"* Th. Bentzon, M. André Chevrillon. J'ai dit que le volume des Études anglaises contenait une étude sur Rudyard Kipling : elle doit être définitive, comme tout ce qu'écrit M. Chevrillon sur de pareils sujets. Je n'en parlerai point, je me suis privé jusqu'à ce jour du plaisir de la lire : elle eût circonvenu ou découragé mon esprit, alors que je voulais rendre ici une impression reçue directement des œuvres elles-mêmes.
Il paraît, — des moniteurs officieux nous en préviennent, — qu'il faut bien se garder d'admirer en France Rudyard Kipling, et que c'est là une des pires erreurs du « snobisme », comme ils disent. Nous avons subi tant d'injonctions semblables, que celle-ci a plutôt pour effet de piquer notre curiosité. Attachons-nous d'abord à démêler la valeur littéraire de Kipling, s'il en a une. Le favori du public anglais est-il un véritable artiste? Ne serait-ce qu'un clairon dont les vibrations guerrières font frissonner les cœurs, indépendamment de toute jouissance d'art? Cela pourrait être. Il n'en serait pas moins intéressant. Un historien de la poésie française devra donner plus d'attention à Vigny qu'à Déranger; l'historien
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des mœurs et des idées populaires pourra négliger le grand poète des Destinées \ il fera une large place au chansonnier qui le renseigne sur les sentiments politiques de deux ou trois générations.
Impérialisme à part, je crois que la vision de la vie réelle et le pouvoir d'en communiquer l'émotion sont chez Kipling d'une qualité rare. On ne peut refuser la flexibilité à son talent, tour à tour fantasque comme un cauchemar et réaliste comme un procès-verbal. Je n'insisterai pas sur le Livre de la Jungle, sur ces histoires d'animaux où nos voisins s'enchantent. Je n'y ai pris qu'un plaisir lent. Peut-être sommes-nous gâtés par notre La Fontaine, et n'admettons-nous pas qu'on fasse parler les bêtes autrement qu'à sa mode. Mais, lorsqu'elle revient aux hommes, la verve du peintre m'amuse ou m'intéresse comme celle d^un Hogarth ou d'un Callot.
Il les choisit volontiers bizarres, et quelquefois parfaitement fous; d'une folie anglaise, froide, et qui raisonne ses actions inquiétantes ou terribles avec le flegme lucide d'Hamlet. Dans ce genre, il n'a pas son pareil pour la tension de l'épouvante. Certaines nouvelles reproduisent la manière d'Edgar Poë, avec un mordant plus âpre; ainsi la Porte des Cent Mille Peines y croquis d'une fumerie d'opium de Calcutta où les cerveaux s'hébètent lentement; le Perturbateur du trafic y ce
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gardien de phare qui brouille les signaux pour faire sombrer les navires dans le détroit de Florès. Mais les inventions d'Edgar Poë ne sont que des contes de nourrice en regard de Thorrible Chevauchée de Morrowbie Yukes, de cette nuit passée dans le trou de sable où Ton jette, en temps d'épidémie, les Hindous revenus d'une crise de léthargie tandis qu'on les portait au bûcher. Les délicats se récrieront avec dégoût devant cette précision savante de tous les détails répugnants; ils l'admirent, lorsque Dante s'y attarde pour assombrir un des cercles de son Enfer.
Je placerai fort au-dessus de ces imaginations macabres les récits où l'émotion est suscitée par une angoisse morale ; en particulier ce petit chefd'œuvre, V Homme qui fut. Un régiment de hussards du Bengale fête à son mess un officier russe, sur la frontière afghane ; les sentinelles apportent un maraudeur qu'elles ont surpris et ligotté dans la nuit, un mendiant méconnaissable, abruti; soudain, à la stupeur générale, ce misérable répète machinalement les paroles sacramentelles du toast à la Reine. C'était un officier du régiment, disparu depuis vingt ans, depuis la guerre de Crimée. On l'interroge, il ne répond pas, il s'effondre tout tremblant sur le sol en apercevant le Russe qui ricane : son épaule porte la marque du knout sibérien... Un officier de la Reine, cet
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abject débris humain! Un de ceux qui gardent rhonneur de FAngleterre! Et il a pu redire les paroles sacrées, devant ce Russe qui Ta jadis fouaillé, devant ses camarades pâles de honte!... — Art de l'exposition , sobriété des moyens, gradation habile et convergence de chaque détail vers une péripétie poignante, tout ici rappelle le Mérimée des meilleurs jours. Je pourrais citer d'autres bijoux de même facture; mais on ne les démonte pas, ils ne valent que par l'assemblage et par la ciselure du joaillier.
Kipling nous séduit ailleurs par son entrain endiablé. Il décrit les lieux et les choses, il portraiture les personnages avec un humour sarcastique; néanmoins, et c'est le trait caractéristique de sa sensibilité littéraire, il laisse deviner un fond de rude tendresse pour ces hommes, pour ces choses qu'il raille. Pour la mer surtout. Une mer tout autre que celle de Loti; moins harmonieuse, moins solennelle; plus familière, tantôt bonne fille et tantôt méchante gueuse ; tout aussi vivante, aussi prenante, aussi aimée. Voyez, dans la Lumière qui s'éteint^, la page où Dick Heldar se détourne brusquement de sa chère Maisie, sur la grève de Douvres, parce qu'il reconnaît les feux du Barralong, du paquebot qui passe au large et fait route en pleine mer, vers la Croix du Sud...