BERNADOTTE
Le plus typique de toute la lignée, peut-être; le plus hâbleur, le plus finaud, le plus chanceux; crânement brave quand il le fallait, éloquent toujours, mais surtout mirifique administrateur de sa bravoure et de sa faconde; avisé guetteur d'occasions, capable de tout, même de faire le bien, même d'être sincère, lorsque le fond de son âme agitée s'échappait dans le flot des paroles; exemplaire de la race si complet qu'il reproduit sur une seule physionomie les traits saillants de vingt figures caractéristiques, Montluc et Cyrano, Henri IV et d'Artagnan, les représentants girondins de la première république et les ministres gascons de la troisième; tel fut, toujours pareil à lui-même dans les divers rôles de la prodigieuse comédie qu'il donna au monde,
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rhomme qui s'appela successivement le sergent Belle-Jambe, le général Bernadalte, le prince de Ponte-Corvo, le prince royal Charles- Jean, le roi de Suède et Norvège Charles XIV, ex-jacobin mainteneur de la Sainte-Alliance, fondateur d'une dynastie solide et qui sera bientôt séculaire.
On conçoit que ce personnage savoureux tente les historiens. M. Christian Schefer Tétudiait naguère dans les documents suédois. M. Léonce Pingaud a puisé aux archives russes; il nous donne le portrait en pied, dans ce BernadoUe qui vient de paraître. Peut-être trouvera-t-on l'écrivain un peu sévère : il voit son modèle bien noir, tour à tour ou tout ensemble lago et Scapin. Qui fut la dupe de Bernadotte le voulut bien, car son humeur et son histoire étaient peintes sur son visage; sur ce nez triomphal, noueux et crochu comme un sarment de vieille vigne béarnaise; sur cette toison qui s'ébouriffe sous le bicorne emplumé, encocardé, chapeau provoquant de l'avant à l'instar du nez dont il accompagne la pointe, prudent .de l'arrière sur la nuque où il s'enfonce pour la protéger. Les lèvres minces retiennent un sourire, elles avertissent qu'il ne faut point s'en laisser imposer par cette face de matamore, par le regard étincelant de ces yeux de braise; ces yeux dont l'enthousiaste Corinne disait en 1813, dans une lettre écrite après son
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départ de Suède : < C'est votre regard de feu qui est ma patrie ! »
Un bel oiseau de proie, mais qui laisse une vague impression de caricature, si on le met en face du profil de Taigle. Comparez l'esquisse fameuse où David fixa les traits du Bonaparte de 1797. C'est le moment de la première rencontre entre les deux hommes, à l'armée d'Italie. Les similitudes et les différences de leurs visages éclairent tous leurs rapports ultérieurs. Bernadotte s'estimait de tous points supérieur au chef qu'il singeait; durant vingt ans, sa vie ne fut qu'un long effort rageur pour rattraper l'avance du rival mieux loti. Frondeur et grognon, desservant et trahissant, le milan suit le vol de l'aigle, avec l'espoir constant de le dépasser, de le remplacer. Il happe les miettes, ne décolère pas quand l'autre avale les gros morceaux, et se persuade jusqu'au dernier jour qu'il héritera de l'Empire comme il avait hérité d'une fiancée abandonnée.
Elle joua le rôle de tampon entre ces adversaires qu'elle rapprochait. Le cas de Désirée Clary fournirait aux psychologues la matière d'un beau chapitre. On sait comment la promise de deux Bonaparte échut à Bernadotte. Joseph venait de s'engager avec elle, en 1794. Arrive le héros de Toulon : il se prend aux grâces piquantes de la petite brunette, décide son frère aîné à se rabattre
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sur la sœur Julie, et conclut ses propres accordailles avec Désirée. Les événements le rappellent à Paris : Joséphine s'empare de lui, il se dégage brusquement du lien marseillais. L'année d'après, Bernadotle est présenté chez les Clary.
Le fourrier du Royal-Marine avait fait un joli chemin depuis le jour où on le jetait à la porte de cette maison, lorsqu'il y arrivait de Corse avec son billet de logement. En 1798, le général du Directoire revenait de son ambassade à Vienne, avantageux, très écouté des femmes, < sachant persuader jusqu'aux prêtres, de tous les hommes les plus difficiles à convaincre *>, dit un des panégyristes qu'il payait. Cet épouseur n'était pourtant qu'un pis-aller, un satellite de l'astre disparu : le destin ironique l'avait marqué pour être partout, sur les champs de bataille et jusqu'au foyer conjugal, la lune du soleil qui l'entraînait dans son orbite. ^ « Je consentis à l'épouser, confesse Désirée, lorsqu'on me dit qu'il était homme à tenir tête à Napoléon. »
Dans ce cœur de femme, gros de l'offense, gros de regrets — de regrets qui augmentent chaque jour avec la gloire de l'infidèle — un Racine eût découvert de singulières complications. M™® Bernadotte protège son mari contre les colères trop justifiées de l'Empereur; et l'on sent que ce devoir lui est doux, parce qu'il lui donne l'occasion d'exercer un reste de pouvoir sur l'objet de ses
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regrets. Elle conspire avec Joséphine, qu'elle déteste, pour amortir les coups, et aussi pour s'insinuer en tiers dans le ménage impérial. Le plus curieux, c'est que Napoléon paraît toujours embarrassé de ses remords envers la fiancée trahie, toujours vulnérable à la place où dort l'ancien souvenir du premier émoi d'amour. Lui si dur avec ses mauvais serviteurs, il ne se lasse pas de pardonner au mari de Désirée, perpétuellement surpris en flagrant délit d'insubordination et de traîtrise.
Hostile au 18 Brumaire, à demi impliqué dans la conspiration militaire de Rennes, Bernadotte se rallie de mauvaise grâce à l'Empire. Dans toutes les grandes journées, Austerlitz, léna, Eylau, il ne donne pas ou donne trop tard; la victoire ne se dessine jamais sur l'aile où commande cet envieux de la gloire du maître. II ne travaille bien que seul, à ses pièces; par exemple dans ce gouvernement de Hanovre où il se montra, écrit d'Antraigues, « sévère, pillard et généreux ».
Chaque fois l'Empereur se fâche, se radoucit, fléchit : litres et dotations continuent à pleuvoir sur le réfractaire. Désirée agit, et son intercession est toujours efficace; d'autant plus, sans doute, que Napoléon ne peut l'attribuer à des sentiments très vifs pour l'homme qui lui a succédé sans le faire oublier. Ce n'est pas M""* Bernadotte qui écrira à son mari : « Ma patrie est
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dans le feu de votre regard ». Loin de là; car elle se fit attendre dix-huit ans avant de le rejoindre en Suède. Il ne fallut rien moins que le mariage de leur fils pour qu'elle s'arrachât de son cher Paris. Elle continuait d'ailleurs d'y servir les intérêts de l'absent, jusque sous la Restauration, aussi sagement que le lui permettait sa petite tête frivole. — Tout ce côté d'intrigue féminine n'est pas le moins piquant dans l'histoire de Bernadette. Mais nous chassons ici sur les domaines réservés de M. Frédéric Masson.
Revenons à M. Léonce Pingaud.
Son récit fait très bien comprendre la crise de 1813, les angoisses et les irrésolutions de l'exmaréchal de France qui devenait à son corps défendant un des généraux de la coalition.
En juin 1810, Bernadette musait dans ea terre de La Grange la Prévôté, mécontent, attendant toujours le royaume que chaque maréchal attendait en ce temps-là. M"** Lenormand lui avait tiré les cartes, et les cartes avaient prédit qu'il serait Roi. Précisément, les Suédois en cherchaient un : la Diète hésitait entre divers princes. Le lieutenant Mœrner arrive à Paris : de son propre che|, sans mandat, ce jeune officier fait à Bernadolte la plus inattendue des ouvertures. N'a-t-il pas donné à son fils le nom d'Oscar? Voilà une bonne raison, tout au moins un présage. — Ceci a l'air d'un conte de fées, et c'est de l'histoire; il n'y eut pas d'autre
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préparation. Mais toute Thistoire n'était-elle pas alors un conte de fées? — L'Empereur, consulté, n'approuve ni ne désapprouve; il semble bien que Napoléon s'abstint dans cette grosse affaire avec une indifférence inexplicable.
Le candidat prend son parti, s'embarque a l'aventure, tombe à Stockholm comme un aérolithe ; sa bonne mine et sa jactance subjuguent le peuple, la Diète, le vieux régent dont il devient le fils adoptif. Charles-Jean, prince royal, est bientôt le maître absolu de la politique suédoise. Il ne sait pas un mot de la langue : qu'importe? Il sait* électriser », comme il aime à le dire. La Constitution exige que le Roi soit luthérien : qu'à cela ne tienne, le Béarnais abjure comme avait fait l'autre. Il s'inventa même pour la circonstance une longue lignée d'ancêtres huguenots : imagination pure, M. Pingaud en administre la preuve.
Le prince royal devait concilier les exigences du puissant voisin russe et celles de Napoléon; tâche malaisée, car l'amitié de Tilsitt se refroidissait chaque jour. Quand Alquier, l'envoyé français, le presse trop fort, il se répand en discours plaintifs ou éclate en emportements colériques, plagiats des grandes scènes de tragédie dont il a été le spectateur à Saint-Cloud. A tout bout de champ, des mots qui sentent délicieusement leur Garonne : « Je répandrais volontiers
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les dix-neuf vingtièmes de mon sang pour la Suède, mais le surplus sera toujours à la disposition de la France ». — Le jeu de bascule devient très difficile en 1812, impossible en 1813, Il faut choisir, courir sus à Napoléon avec l'Europe coalisée, ou se faire écraser en prenant le parti du vaincu. Le choix de Bernadotte lui est dicté par son espérance invétérée : la couronne impériale va tomber sur le sol français; qui la ramasserait, sinon lui? — Oui, mais de quel front la demandera-t-il à des compatriotes dont il aura versé le sang, en compagnie des Prussiens et des émigrés? Il se met en marche, à l'arrière-garde des alliés, inactif et récalcitrant, comme il Tétait jadis dans les armées de TEmpereur.
A Leipzig, les circonstances lui forcent la main : il tire le canon sur ses anciens soldats. Son canon est moins bruyant que ses protestations; il en assourdit amis et ennemis; il n'agit que pour le bien de sa patrie, il veut la délivrer d'un tyran. Le Gascon en trouve parfois un autre qui lui donne la réplique. Un jour, il va sous la muraille de Stettin pour pratiquer le général Dufresse, un ex-Jacobin comme lui : la place le salue d'un boulet. Bernadotte envoie un parlementaire porter plainte. — « Simple affaire de police, répond cruellement Dufresse; on a signalé un déserteur, et la grand'garde a tiré. »
Il n'osa pas franchir la frontière de France
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avec les alliés. Embusqué à Liège, il y attendait les événements, posait sa candidature, la recommandait à tous les patrons. Enfin, rongé d'impatience, Charles-Jean se décida à rejoindre dans Paris les Rois ses frères : sa stupéfaction fut sincère quand il s'aperçut que personne ne songeait à lui offrir le trône vacant de Napoléon. Ses seuls visiteurs furent un Tallien, un Barère, des épaves piteuses qui venaient mendier sa protection. Sur ces entrefaites, une révolte éclata en Norvège; craignant d'avoir lâché la proie pour l'ombre, le prince royal reparlit en toute hâte et rentra fort déconfit dans ses États.
Cette expérience ne le guérit pas de ses illusions. Après les Cent Jours, il s'offre derechef aux vainqueurs et aux vaincus de Waterloo. Couronné roi de Suède en 1818, sous le nom de Charles XIV, il continue de regarder du côté de la France, il escompte à son profit chacune des conspirations qui menacent le régime de 181S. Au lendemain de la révolution de 1830, il s'étonne encore que les libéraux ne l'aient pas appelé ; et pour se venger de sa déception, ce Roi légitime fait le renchéri vis-à-vis du Roi de Juillet. Comme le tsar Nicolas, comme Mctternich, Bernadotte entend que Louis-Philippe se fasse pardonner ses origines et conquière son admission dans le concert européen.
On se divertira joyeusement à lire les citations
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accumulées dans le livre de M. Pingaud. Celui qui se disait jadis « républicain dans les entrailles » — c'était sa formule favorite, — rend des points à ses confrères de la Sainte-Alliance pour la pureté des principes monarchiques et Fexécration de « Tutopie républicaine ». Je crois volontiers qu'il fut sincère dans Tun et l'autre rôle ; ils le sont tous et toujours, dans son pays d'origine! Mais un tatouage dure plus qu'une conviction ; la légende assure que le roi Charles XIV ne se fit jamais saigner, parce qu'il conservait sur le bras un bonnet phrygien avec la devise : «Mort aux Rois! » En dépit des gestes louches et des grimaces bouffannes, un trait de cette physionomie nous attache : le perpétuel retour vers la France d'une ambition qui avait ses racines dans le cœur. Souverain d'un pays qu'une grande histoire a fait illustre, devenu promptement populaire dans ce pays, Bernadotte eût troqué avec joie son royaume contre un petit fief en Languedoc : en 1814, il raccroche ses espérances déçues à la constitution de ce fief béarnais. — N'oublions pas, enfin, qu41 y eut une heure émouvante au soir de celte vie héroï-comique. Le roi Charles allait sur ses quatre-vingts ans, en 1840, lorsqu'on rapporta les cendres de Sainte-Hélène. Il avait bien haï Napoléon* Mais à la pensée que l'Empereur mort passait sous l'Arc de Triomphe, et qu'il n'était pas dans le cortège, lui, le maréchal d'Empire,
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avec les derniers vétérans, le vieillard fut saisi d'un trouble douloureux : il pleura. On Tentendit murmurer : « Dire que j'ai été maréchal de France et que je ne suis plus que roi de Suède ! » N'eût-il que ce mot à son actif, Bernadotte aurait droit à toutes les indulgences que la mère française réserve pour ses enfants gâtés, pour les cadets de Gascogne.
Juin 1901
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Comment les jeunes gens d'aujourd'hui se représentent-ils la Révolution? Je ne parle point ici des idées abstraites et complexes que peuvent s'en faire l'érudit, le philosophe, le politique; mais de cette image sensible, sommaire et linéaire, qui passe devant les yeux de l'esprit chaque fois que l'on prononce le nom d'une époque historique. Une suite d'images d'Épinal, fortement teintées, composées avec quelques scènes dramatiques et quelques personnages symboliques, n'est-ce point ainsi que se peignent dans la plupart des cerveaux les grandes phases de l'histoire?
Pour ceux avec qui j'entrai dans la vie, — quel
1. Les Lettres d*unc mère; Épisode de la Terreur, par M. Victor de Marolles. — Paris, Pcrrin et G*% 1 vol. in-8% 1901.
que fût d'ailleurs leur sentiment intime, horreur ou enthousiasme, — ce mot : la Révolution, évoquait l'idée d'une France convulsée et délirante, brusquement changée dans les moindres cellules de son organisme. Jusque dans le train quotidien des plus humbles existences, tout avait dû être extraordinaire, monstrueux, héroïque; nos imaginations n'admettaient pas de taches grises sur ce fond d'un rouge sanglant. Lecteurs de Lamartine et de Michelet, des Mémoires royalistes ou des plaidoyers républicains, nous nous figurions des années uniformément épiques, durant lesquelles chaque Français était tout occupé de son rôle grandiose. Taine a réformé pour beaucoup d'intelligences le point de vue moral : il s'est eflbrcé de rapetisser les géants de la légende; mais, avec ses longues métaphores tirées de la zoologie, avec ses accumulations de petits faits révoltants, il a ravivé cette sensation de cauchemar et de perturbation apocalyptique.
Amplement informés comme nous le sommes aujourd'hui, il en faut rabattre de cet excès de généralisation. Les historiens, les romanciers, les dramaturges, — et quel historien ne devient pas un peu dramaturge, quand il touche à la Révolution? — nous font connaître la vie du passé comme la presse fait connaître aux étrangers la vie du temps présent. Le journal ne les entretient que de nos gens en vue et des accidents où la
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curiosité s'attache. Quand Tétranger vient y regarder de plus près, il s'étonne de découvrir un vaste monde, qui est tout le monde, dont ses informateurs habituels ne lui ont jamais soufQé mot. Ainsi de nous, lorsque le hasard nous apporte les témoignages de ceux qui n'avaient rien à dire, ou presque rien, pendant la Révolution; de ceux qui « ont vécu », comme Sieyès, mais de leur vie accoutumée; de ceux-là mêmes qui ont péri dans la tempête sans l'avoir vue venir, avec la stupeur de gens surpris par une catastrophe dont ils ne se rendent pas compte.
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Tel fut le cas de M'"® de Marolles et de son entourage. M. Victor de Marolles a réuni quelques lettres de son aïeule, quelques papiers de famille. Contribution modique à l'histoire révolutionnaire : il n'y faut chercher que des aperçus sur l'état des esprits pendant cette période. On peut dire des Lettres d'une mère ce que Sainte-Beuve disait des lettres de M"® Aïssé : « Je ne les conseillerais pas aux fastueux qui ne se dressent que pour de grandes choses ». Ces bribes de documents appellent la collaboration du lecteur ; elles lui fournissent les têtes de chapitres d'un livre qu'il doit faire en les lisant; indices embryonnaires, mais assez certains pour qu'on puisse reconstituer avec leur secours un petit coin de notre vie provinciale, quelques types significatifs, une psychologie des comparses obscurs du grand drame.
Rappelez-vous un de ces tableautins de Boilly,
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— intérieurs de famille, assemblées sur la place publique, — où des gens de condition moyenne vaquent tranquillement à leurs occupations. Supposez que les lambeaux de cette toile, lacérés à coups de piques et tachés de sang, aient été ramassés dans le greffe du tribunal révolutionnaire. C'est tout le livre de M. de MaroUes.
Un dossier du terrible tribunal, conservé aux Archives nationales, permet de reconstruire la petite société dont Coulommiers était le centre en Tan de grâce 1789. On n'en retrouverait plus l'équivalent aussi près de Paris; mais elle ne différait guère, semble-t-il, de la société qui gravite de nos jours autour du chef-lieu d'arrondissement, dans un département éloigné. Si quelque grand seigneur menait dans ce canton de la Brie l'existence somptueuse de l'ancien régime, nos documents l'ignorent. Ils ne nous laissent voir qu'un monde paisible et modeste, répandu pendant la belle saison dans les gentilhommières des alentours, rassemblé l'hiver dans les maisons de la ville. La petite noblesse y confinait à la bourgeoisie aisée.
Rien, dans la structure sociale de ce monde, ne justifiait l'idée fausse que l'on se fait de la France d'alors, quand on l'imagine symétriquement étagée, séparée en castes tranchées, impénétrables les unes aux autres. Ce préjugé nous vient sans doute des historiens qui ont trop exclu-
sivement concentré leur attention sur Tempyrée de Versailles, et aussi de la nécessité politique qui fît reparaître entre les trois ordres, aux premiers jours de la Constituante, des distinctions formelles en train de s'effacer dans la pratique journalière.
A la fin du xviii' siècle, la pénétration entre les classes était constante; les vieilles cloisons cédaient sous la poussée des mœurs, Tinstinct de sociabilité, le pouvoir grandissant de Targent. Un bourgeois bien étoffé, pourvu de quelque épargne, achetait une charge et un fief noble dont il prenait le nom; ces acquisitions ne lui donnaient pas la qualité, comme on disait alors, mais elles le faisaient participer aux droits de la classe privilégiée. Les charges à l'encan étaient innombrables : offices de judicature et d'administration, places honoraires dans la maison du roi et dans celles des princes. Il y avait six mille charges de secrétaires du roi qui conféraient la noblesse. En 1789, lorsque les assemblées provinciales nommèrent leurs députés aux États-Généraux, le nombre des anoblis par les charges y dépassait de beaucoup celui des nobles de race et même des anoblis pour services militaires.
En dehors de cette accession légale aux privilèges du premier ordre, la fusion des classes s'accomplissait insensiblement, dans les cercles provinciaux, par la communauté des intérêts et des
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plaisirs. Les fortunes ascendantes y luttaient d'abord contrôla résistance des anciennes vanités ; celles-là imposaient bientôt à celles-ci le pacte éternel que l'orgueil fait avec l'argent. Si l'on en juge par les lettres de M"® de MaroUes, par le détail des occupations et des divertissements dans le Journal de M. Aubert de Fleigny, les relations sociales des honnêtes gens de Coulommiers devaient être à peu de chose près sur le pied où nous les voyons aujourd'hui.
On peut évaluer la fortune des principales familles d'après l'état des contributions patriotiques^ cet emprunt déguisé qu'un décret de l'Assemblée nationale avait fixé au quart du revenu déclaré. Fortune modeste, même si l'on fait la part des dissimulations possibles; elle oscillait entre deux et six mille livres de rente. Ce dernier chiffre n'est dépassé que par deux négociants, MM. des Escoutes. Viennent ensuite un receveur des finances, des chevaliers de Saint-Louis, des écuyers, des avocats au Parlement, un secrétaire du roi, deux gentilshommes servants de la Reine, pêle-mêle avec les bourgeois de la ville et rapprochés de ceux-ci par l'égalité des biens.
Il y avait deux sociétés, sans doute, — on les retrouverait de nos jours dans chaque petite ville, — mais qui voisinaient, avec des points de contact et des fissures. Tout ce monde vivait simplement, s'amusait à peu de frais. Les officiers
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de la garnison mettaient de Tanimation dans les parties. Il semble que le boute-en-train de Coulommiers fût M. Huvier des Fontenelles, jeune homme qui « sacrifiait aux Muses », surtout aux Muses erotiques : ce disciple de Dorât et du chevalier de Cubières tournait galamment le vers; il faisait Fépithalame pour les mariages, le couplet polisson pour les rendez-vous de chasseurs.
Les Quatre-Solz jouissaient d'une considération particulière, dans ce pays où ils avaient acquis la seigneurie de MaroUes. Famille parlementaire au siècle précédent, les Quatre-Solz donnèrent plusieurs officiers aux armées de Louis XV. Michel de MaroUes, qui avait servi aux mousquetaires pendant la guerre de Sept-Ans, épousa M'*® de Barentin, petite-cousine du garde des sceaux de Louis XVL Nonobstant cette haute alliance, rien ne sentait Tair de la Cour, ni même Tair de Paris, chez ces braves gentilshommes briards, contents de primer dans les réunions de Coulommiers.
Comme leurs voisins, les MaroUes s'occupaient de la gestion de leurs terres, et ils élevaient des enfants pour le service du Roi. Ils en avaient trois, dont un atteignait Tâge d'homme en 1789.
Si cette année fut marquée par des événements considérables, il ne paraît guère qu'on s'en soit ému dans la société dont nous parlons. Attachée à la vieille monarchie, elle voyait avec défiance ces nouveautés dont les Parisiens faisaient si
grand bruit; elle en prenait peu de souci. Chacun n'a-t-il pas ses petites aCfaires, plus pressantes que celles de TÉtat? M. Huvier des Fontenelles continuait de rimer ses vers galants. Aujourd'hui même, en dépit de la diffusion des journaux qui forcent l'attention la plus rebelle, une cuirasse d*indiflerence défend certains cercles de province contre les agitations politiques. Combien plus épaisse elle devait être à cette époque ! Un exemplaire de la gazette était une rareté, l'habitude n'avait pas dressé les esprits à une perpétuelle immixtion dans la chose publique.
Je ne sais si je m'abuse; mais, pour nous qui regardons ces gens insouciants avec la connaissance de leur lendemain, il y a un intérêt tragique dans le spectacle de leurs vies dépourvues d'intérêt. La Révolution fond sur eux, et ils ne la voient pas; la Terreur est là, derrière la porte, prête à semer l'épouvante dans la réunion joyeuse ; elle va entrer, et nul ne l'entend venir.
Ils eussent peut-être échappé jusqu'au bout à ses griffes et achevé sans mésaventure leurs paisibles destinées, s'il n'y avait eu un loup dans la bergerie. C'était le citoyen Le Roy, futur juré au tribunal révolutionnaire. Il signait : Le Roy de Montflobert, officier de M^ le duc d'Orléans. M. Wallon lui donne même le titre de marquis, mais on ne voit pas qu'il l'ait pris à Coulommiers. Il allait d'ailleurs échanger toutes ces qualifications
contre le surnom patriotique de Dix-Août. C'est le type accompli du jacobin de province. Affilié au club de Paris, il en apporte les passions et la faconde dans sa petite ville. Aigri, envieux, sournois, il prépare lentement sa vengeance contre la société royaliste qui lui a battu froid, sans doute parce qu'il appartenait au monde suspect du Palais-Royal. Dans Goulommiers, Le Roy est à lui tout seul la Révolution.
Plus on lit les documents provinciaux, plus on s'aperçoit qu'il en fut partout ainsi : dans chaque bourgade, dans chaque commune, un seul homme a donné le branle à la Révolution; il l'a commencée pour venger quelque blessure secrète, quelque intérêt lésé ; il l'a poussée aux pires excès pour contenter son ambition. Et cet homme n'est jamais mort.
Quiconque est familier avec la vie rurale connaît Le Roy de Montflobert : le vieux jacobin a traversé tous les régimes, embusqué dans la commune, aux abords de la mairie, qu'il guette. Tapi dans l'ombre aux jours tranquilles, il surgit aux heures troubles, se saisit du pouvoir local, terrorise les victimes qu'il a marquées; toujours redoutable et supérieur à ses légers adversaires par l'absence de scrupules, la suite dans son dessein, la méchanceté froide, la passion de dominer qui est le mobile de chacun de ses actes. Pour la satisfaire, il obéit passivement à ses suzerains,
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les jacobins des grands centres et de la capitale. Il connaît la force de l'association, il est le seul Français qui ait encore le sens de l'autorité ; disons mieux, le sens et le goût de la féodalité. Il a rétabli à son profit, sous d'autres formes, cette féodalité tyrannique et rapace dont l'odieux souvenir, exploité par lui, l'a si bien servi pour en fonder une nouvelle.
Celui qui opérait à Coulommiers savait déjà toutes les rubriques du métier. Il attisa les petites rancunes entre les deux sociétés, se créa des partisans, les introduisit dans le conseil de la commune; il en fit patiemment le siège et fut élu maire au mois de novembre 1790. Une fois installé dans ce fort, il entama la lutte contre le curé constitutionnel, M. Le Bas.
Voici encore un fait qui dérange beaucoup d'idées reçues : ce curé assermenté faisait bon ménage avec ses paroissiens, pourtant très fervents. La population de Coulommiers demeura fidèlement attachée à sa religion. Au plus fort de la Terreur, les pratiques pieuses étaient très suivies, les cérémonies du culte célébrées avec éclat. En juin 1793, « la procession de la Fête-Dieu se fait avec une pompe et un déploiement extraordinaires dans la circonstance critique où nous nous trouvons ». Les corps constitués, la municipalité, le tribunal y assistent. Quand les briseurs de croix vinrent travailler dans la ville, ils furent battus
et chassés par les femmes d'une confrérie qui s'appelaient les Saintes-Femmes. Ces émeutes religieuses méritèrent à la contrée le nom de Petite Vendée. Cependant, la piété des Saintes- Femmes s'accommodait fort bien d'un prêtre jureur, en communion de sentiments avec ses ouailles. Il y avait dans le voisinage deux prêtres réfractaires, l'abbé Leuillot et l'abbé Cagnyé : ce dernier donnait des leçons aux enfants de M"* de Marolles. Le prêtre jureur et les deux réfractaires devaient aller à l'échafaud dans la même charrette. Retournons en arrière. L'église paroissiale servait alors aux assemblées communales. Le maire Le Roy disputait au curé Le Bas la chaire de cette église, seule tribune d'où il pût épancher son éloquence aux jours des cérémonies civiques. Il parla du haut de cette chaire à la bénédiction du drapeau des gardes nationales, il y prononça l'éloge funèbre de Mirabeau, en avril 1791. Il y fît applaudir des prosopopées dans ce goût :
« Généreux citoyens qui avez secoué les préjugés, comme le lion endormi, à son réveil, secoue la goutte de rosée tombée sur sa crinière, vous répéterez saps cesse à votre postérité naissante : liberté, égalité, ou la mort ! » Un jour, Le Roy s'avisa d'une de ces bonnes idées qui tracassent les curés, même constitutionnels : il institua un concours où les enfants du catéchisme réciteraient la Déclaratiop des Droits de l'homme. Décidément,
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ce jacobin ne laissait rien à inventer aux autres. Le curé se fâcha, sortit de Téglise avec tout son monde; le maire dut descendre de la chaire, on lui signifia de n'y plus remonter. Ce jour-là, Le Bas fut marqué pour la guillotine.
Cependant les événements marchaient. L'aîné des fils de M™* de Marolles, Charles-Nicolas, avait reçu son brevet d'officier en avril 1791. Prêteraitil le nouveau serment? Rejoindrait-il les camarades qui l'avaient précédé à l'armée de Condé? Grave question : les perplexités du jeune homme et de sa mère apparaissent dans leurs lettres au bon abbé Cagnyé. Où était le devoir? Où étaient aussi l'intérêt bien entendu et la sécurité? C'est surtout, il faut l'avouer, de ce dernier point de vue que les consultants envisagent le dilemme. Ils ne sont pas des héros cornéliens, ils ne fardent pas la vérité de leurs sentiments ; et leurs dépositions ont d'autant plus de prix pour l'historien qu'ils appartiennent à l'humanité moyenne.
Voilà donc le cas de conscience de l'émigration posé dans une jeune âme, comme il a dû se poser dans des milliers d'autres. On peut douter qu'il ait beaucoup inquiété les courtisans de Versailles, les familiers des princes qui gagnaient la frontière avec Calonne : ceux-là durent prendre leur parti sans combat intérieur ; la vivacité de leur ressentiment, la vue plus nette des dangers qui menaçaient le roi, l'entraînement du milieu et peut-
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être aussi des calculs ambitieux, tout contrebalançait leurs scrupules, si toutefois ils en eurent. Le jeune de MaroUes et ses pareils étaient voués par leur condition au conflit des sentiments contraires. Vivant plus près du peuple et de la terre, ils y étaient mieux enracinés que les grands ; ils avaient moins à perdre dans la Révolution, moins à espérer d'un revirement politique ; sujets fidèles, mais sans attaches d'habitude à la personne royale, ils ne fondaient pas leur avenir sur la faveur, et leur éloignement de la Cour les laissait au point où Ton aperçoit la nation sous le prince. Ils recevaient de leurs conseillers naturels des avis contradictoires : les oncles de Charles de MaroUes le poussaient à émigrer; son père s'y opposait vivement, on comprendra tout à l'heure pourquoi. Sa mère était aussi perplexe que lui.
Ces tiraillements douloureux ont dû se reproduire dans la plupart des familles provinciales. Nous voyons ici que le cas de conscience s'y est posé, qu'il a été résolu différemment par des cœurs également bien placés. C'en est assez pour nous mettre en garde contre les sentences faciles, rendues à la légère par des moralistes qui jugent le passé avec nos idées profondément modifiées.
Un hasard favorable sortit les MaroUes d'embarras : l'insurrection de Saint-Domingue venait d'éclater, le régiment de Béarn partait pour la réprimer; notre jeune officier soUicita et obtint
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une lieutenance dans cette troupe. M*"® de Marolles accueillit avec joie une solution qui désarmait les critiques et mettait d'accord toute la famille : son flls allait à un devoir très clair, il n'aurait à combattre ni son pays, ni ses amis de Coblentz. Elle en fut si heureuse, qu'elle passa condamnation sur les dangers de cette campagne lointaine, sur le chagrin d'une longue séparation. La pauvre mère ne pouvait pas prévoir qu'un choix si sage serait la cause de leur perte à tous deux, et qu'elle regretterait bientôt de n'avoir pas poussé son enfant dans l'émigration.
Sa correspondance avec l'absent a fourni la matière et le titre de ces Lettres d'une mère. Elles n'enrichiront pas le genre épistolaire; elles ne brillent ni par la force des pensées, ni par l'agrément du tour. La bonne dame n'a d'autre souci que de verser tout son cœur maternel sur ce papier, qui l'ira porter si loin, par delà l'Océan. C'est la lettre quelconque de toutes les mamans ; ce n'est rien, cela ne dit rien, et c'est charmant de simplicité, de sincérité dans le détail.
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Les lettres sont datées de Paris. M. de Marolles vient d*être élu membre de l'Assemblée Législative, Le ménage s'est installé dans un modeste logis, à l'angle de la rue de Verneuii et de la rue du Bac. M""® de Marolles personnifie de tout point « la femme du député », étrangère dans ce Paris où le devoir l'a exilée, y connaissant peu de monde et toute aux regrets de son cher foyer provincial. La vente de son bon petit cheval Vigoureux à l'abbé Cagnyé, qui le soignera bien, l'occupe plus que les débats de l'Assemblée, où elle n'a pas mis les pieds. Les nouvelles de Goulommiers tiennent la plus large place dans la correspondance. Le sûr instinct de la femme lui dit que toute cette politique ne rapportera que des mécomptes, et qu'il y aurait sagesse autant que plaisir à retourner tranquillement chez soi.
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Sa vie à Paris, telle qu'elle la décrit à son fils, est toute recluse, commandée par une sévère économie. Elle dit le prix des denrées, ses promenades dans les rues où elle se divertit fort, mais avec grande crainte de se crotter; aussi sort-elle « en souliers, bas noirs et même jupon ; je n'oserais sûrement pas aller comme cela à Coulommiers, mais ici personne ne me reconnaîtra ». Paris n'a qu'un avantage, la facilité d'y trouver des maîtres pour Stanislas, le iSls cadet : elle se loue d'avoir mis la main sur « un petit abbé qui montre le latin à six livres par mois de trente leçons ». Et tout cela n'a d'autre intérêt, je le veux bien, que de nous faire pénétrer dans l'intimité d'honnêtes gens, aimables par la simplicité des mœurs, par la droiture du cœur; et tout cela prend un intérêt poignant, quand on voit derrière ces honnêtes gens, tout proche et qui déjà les frôle, le couperet sanglant de la guillotine.
Les affaires publiques apparaissent au second plan de la correspondance. M"** de MaroUes en a quelques échos par des amis, rarement par son époux : ce législateur revient tard, le soir, — « Votre papa rentre à dix heures... » — Il est tout occupé de ses comités et un peu en garde, semblet-il, contre les personnes contredisantes qui n'ont pas une foi absolue dans ses lumières, dans la sublimité de son rôle. Sa femme le respecte et voit d'abord par ses yeux; peu à peu, des doutes
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timides se font jour; à défaut de finesse elle a du bon sens, on la devine plus en défiance qu'elle ne veut le dire contre roptîmisme où nage son parlementaire de mari.
L'ancien mousquetaire avait donné dans les opinions des philosophes. Nourri de TEncyclopédie, il fut de ces hommes vertueux et sensibles qui saluèrent en 1789 Taube du règne de la raison. Ses concitoyens le firent président du conseil de district, puis ils renvoyèrent à la Législative. Constitutionnel déclaré, il y siégea dans le Centre, — on disait alors dans le ventre.
N'était-ce pas son collègue Vaublanc qui proféra un jour cette phrase d'un creux si réjouissant : € La Constitution ne peut se sauver que par la Constitution »? M. de MaroUes l'eût dite, elle résumait toute ^a politique. Royaliste de cœur, mais infatué de son importance législative, jugeant les Jacobins trop ardents et les Feuillants trop tièdes, il en voulait au roi Louis XYI de mal seconder les efforts des constitutionnels, remparts et futurs sauveurs de la chose publique. Les lettres de la mère à son fils, durant cette année décisive qui va de septembre 1791 à septembre 1792, décèlent les fluctuations de l'opinion dans les cercles nobiliaires qui touchaient aux législateurs. Mieux que tous les commentaires, quelques extraits feront apparaître leurs illusions, leur craintes, leurs espérances.
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Septembre 4191. — Les Jacobins toujours dominants jettent une méfiance dont une grande Assemblée devrait être préservée. Ils vont encore tourner contre les émigrés, contre les prêtres. On prétend ici qu'agir ainsi est de la dignité. J'en parle peu» car on se fâche; tout en désapprouvant le parti jacobin, peu s'en faut qu'on en adopte les sentiments, et toujours bien persuadé que tout ira jusqu'à la fin le mieux du monde. Je le désire.
Octobre 4194. — Au curé Leuillot. — M. de MaroUes supporte ses fatigues avec courage et espère toujours plaider la bonne cause. Tout le courroux universel ne l'effarouche pas; il croit toujours que les choses prendront une bonne tournure et que l'on viendra à bout de mater les fougueux, Brissot, Fauchet, etc.
Décembre 4194, — Votre papa toujours exact à son poste : je ne sais que par les autres les vacarmes de l'Assemblée. On peut dire qu'elle va de mal en pis. Mon frère a voulu en causer avec votre papa, mais on ne peut aller loin. Son comité l'occupe beaucoup. Lui seul voit déjà nos paysans travestis en philosophes ; ce n'est assurément pas à désirer.
Janvier 4192, — On court toujours là-bas (en émigration)... On sait qu'ils ont la bonne volonté de remettre tout en France sur le bon pied; reste à savoir qui sera le plus fort. C'est encore avis différent. Vous savez celui de votre papa, il est toujours le même. Il est depuis quinze jours plus content de la majorité de ses associés. Les f. B. perdent. Quel bonheur s'ils perdaient tout à fait!
Février 4 192, — Au curé Leuillot. — Il faut du courage pour soutenir les événements qui se préparent, les ennemis sont bien acharnés l'un contre l'autre. Mon mari n'en a que plus d'ardeur; sans vouloir- être d'aucun club, il va être de celui de coalition qui se trouve au point milieu de ceux Jacobins et Feuillants... Il faut nécessairement des têtes froides et sensées pour les metttre tous deux à la
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raison. Tous deux en sens contraire ne valent rien. Il attend des merveilles de ce tiers qui deviendra majorité ; elle a bien de la peine à se former en noyau, il vaut mieux tard que jamais.
Mars 1792, — La guerre civile dépeuple le Midi de la France ; la guerre ne tardera pas à se déclarer du côté des puissances. Votre papa voit pourtant toujours de même. M. Detré, cordon rouge et député, est aussi tranquille sur les événements, les voyant sortir de la même source et non par la faute de l'Assemblée, mais du pouvoir exécutif, qui, agissant en sens contraire, cause nos maux. Les cbangements de tous les ministres leur donnent espoir que cela cbangera : ils les ont suivant leur goût. (Ministère Roland.) Votre papa donne la préférence aux fous des Jacobins, et en élaguant, comme vous croyez bien, les vrais enragés, il n'approuve pas du tout les Feuillants. Il y a vraiment trois cents membres du milieu qui deviennent, dit-on, majorité. Ceux-là ne font pas grand bruit, mais sont très utiles en ce qu'ils calment la fougue des deux partis.
Mai 4792, — On ne peut pas se faire une idée de ce qui se passera d'ici à deux ou trois mois. Si la rage des émigrés éclate, ils nous écraseront. Les Parisiens sont bien décidés à faire belle résistance à l'avance, près d'être cbassés de l'Assemblée. Rentrons chez nous sains et saufs, voilà ce qu'il peut arriver de moins malheureux. Votre respectable père persiste toujours à croire que la Constitution doit résister à tout. Ce serait le troubler dans ses jouissances que de le contrarier en lui prouvant le contraire. Je ne lui en dis plus mot.
Même mois, — Nous touchons à la crise : il y a longtemps qu'on l'annonce, mais un peu de fermentation, des propos, font croire qu'elle s'achemine. Jusqu'ici, l'Assemblée s'occupe, peut-être un peu tard, de dénonciations, elle se met en garde; sa ruine est sans doute
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décidée... (par la Cour, dans la pensée de M""« de MaroUes). Je m'abonne donc à être renvoyée comme gens de la noce. C'est un peu humiliant, mais, comme je n'en ai jamais douté, mon parti est pris : j'irai retrouver mon cher Marolles.
Juillet 1792, — Admirez le courage héroïque du roi. Il n'est vraiment grand que de ce jour (le 20 juin)... Cette crise est violente, elle ne l'est pas moins pour nos émigrés, qui ne se soutiennent qu'à l'ombre de chimères.
Septembre 4792. — L'affaire du 10 (août) a fait une explosion qui fait avancer les choses. Elle a été mal combinée de la part de la Cour et mal exécutée, parce qu'on n'était pas assez sûr de la garde nationale qu'on employait... Il est bien prouvé que l'Assemblée devait sauter. Le peuple, irrité de la trahison, s'est porté h des violences affreuses depuis... Ce complot de la Cour avait eu lieu parce qu'elle était informée que les faubourgs devaient venir faire une pétition au roi pour qu'il lève le veto des prêtres.
Même mois, — Cette Assemblée n'ayant pas assez de pouvoir pour prononcer un point aussi grave (la déchéance du roi), je trouve qu'elle s'en est tirée avec esprit. Elle s'est contentée de suspendre le roi et de le loger au Temple avec la famille royale, complètement en prison, mais bien en sûreté, ne voulant lui faire aucun mal. Qu'il est à plaindre !.. Ceux des Suisses et des gardes qui sont restés en ont trop dit pour ne pas le trouver coupable malgré soi. Cette pensée me fâche, moi qui l'aimais, mais je ne puis me refuser à l'évidence... Comme j'ai tant discuté le pour et le contre, je ne sais pas sous quel règne nous serons le plus heureux. Quant à moi personnellement, on annonce une proscription si réelle pour les députés de cette législation, que je ne puis désirer voir entrer ici le roi de Prusse. Je plains le sort des émigrés, dont les biens vont être vendus s'ils ne se
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dépêchent d'arriver. Mais, s'ils arrivent, ce sera le nôtre qui répondra : l'alternative est dure. En attendant, nous allons nous en aller à Marolles, bien tranquillement en famille, y passer notre hiver, sans voir un chat, car on nous boude fort à Goulommiers.
On excusera ces citations qui s'éclairent par leur rapprochement. M"* de Marolles n'y dit pas toute sa pensée, dont elle n'est pas très sûre ellemême, et que l'inexpérience de sa plume sert parfois assez mal. Elle nous renseigne néanmoins sur deux ou trois points obscurs, qui ont leur importance pour l'histoire d'une fraction de notre société durant l'agonie du pouvoir royal. Les projets, les chances de l'émigration et de ses appuis européens, cette hantise domine toutes les autres; on y pense toujours, alors même qu'on n'en parle qu'à mots couverts. Comme le jeune Charles, lorsqu'il faillit émigrer, sa mère et ses proches, à l'exception du père, paraissent ballottés entre deux sentiments : — une secrète complicité du cœur avec ces amis naturels, restaurateurs probables de l'ordre ancien, une communauté d'attachements et d'aspirations avec eux; — la crainte de leurs succès et de leurs excès possibles, • d'autre part, crainte d'autant plus vive qu'on a déjà trempé le petit doigt dans l'œuvre révolutionnaire, qu'on est, malgré tout, Madame la Députée, et qu'il sera humiliant de se voir jetée à la porte par les revenants de Coblentz. Tantôt
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on raille leurs « chimères », on se montre sceptique sur leurs ressources militaires ; tantôt on les attend avec angoisse, ils vont tout dévorer, tout anéantir dans « leur rage ». Songeons à la multitude de gens qui pensaient comme M"* de MaroUes, au-dessous d'elle, avec moiiis de ménagements intimes pour ces émigrés si menaçants ; leur préoccupation constante e^çplique bien des choses, et tout d'abord les dispositions que nous surprenons dans ces lettres à l'égard du roi, de la Cour.
On en a vu le mélange : une habitude de respect et d'obéissance, un reste de tendresse, de la pitié ; mais aussi des critiques chaque jour plus vives, un agacement de ce milieu légiférant contre les résistances de l'exécutif, qui sont « la cause de nos maux » ; des soupçons graves, enfin. Dans le monde même de M"' de MaroUes, on croit au « complot » du Château pour la journée du Dix-Août. Elle est bien remarquable, cette rapide fortune de la légende calomnieuse, ancrée jusque dans les esprits qui auraient souhaité de pouvoir la démentir ; bien significative, cette persuasion tenace qu'on médite aux Tuileries la perte de l'Assemblée, la * trahison » ; — le mot y est. Que devait donc croire et penser le peuple, alors que l'on s'exprimait ainsi chez MM. de MaroUes? Étranges malentendus des révolutions! Si ces cœurs séparés avaient pu se pénétrer
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mutuellement, l'entente eût été parfaite entre le pauvre roi et les personnes qui sentaient comme M"' de Marolles : vis-à-vis des émigrés, des Puissances, de la Constitution, il semble bien que Tâme incertaine de Louis XVI ait passé par tous les revirements, par toutes; les velléités contradictoires dont témoigne notre correspondance.
Nous ne saurions trop déplorer qu'elle soit si réservée au sujet de M. de Marolles. Quelques touches de plus, et le portrait du législateur se dresserait en pied, pour notre plus grande joie. On l'achèverait aisément en regardant ses pareils, nombreux et immuables dans le type qu'il inaugurait. Ce Marolles offre un très beau cas d'une infirmité contagieuse dans les assemblées, et qu'on pourrait appeler la cécité parlementaire.
Il descend un instant, inutile et les yeux bandés, dans Tabtme où s'écroule un monde; et l'ingénu croit que les destins de ce monde sont forgés dans les comités où il paperasse, dans les conciliabules où il pérore. La foudre sillonne le ciel en tous sens, et il se flatte de la capter en agitant le papier constitutionnel où l'encre n'a pas encore séché. Il a le fétichisme de sa constitution mort-née, qu'un . Danton va broyer demain sous ses bottes : chefd'œuvre admirable pour les philosophes comme Marolles, parce que la raison pure l'a dicté; chiffon inexistant pour le peuple, puisqu'il est d'hier, sans prises séculaires sur les imaginations,
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sans apostilles vénérables des vieux morts. Tout s'effondre autour de notre homme, et il cherche imperturbablement « le point milieu », sa quadrature du cercle; il attend cette majorité qui doit toujours se former la semaine prochaine, avec le tiers-parti, en pivotant sagement sur le centre, et qui rétablira tout !
L'infaillible Constitution fait une large place au roi; lui disparu, elle serait lettre morte. Royaliste d'instinct et de tradition, MaroUes l'entend bien ainsi, à la condition que le monarque reste dans les lisières qu'il lui a tressées. Sa bonne foi est indéniable. Et ce disciple des philosophes, qui a lu l'histoire, ne s'est pas demandé une seule fois s'il était possible de faire, devant le peuple soulevé, un roi constitutionnel avec le roi absolu de la veille. Il n'a pas compris que son roi transformé était mort avant d'avoir vécu.
MaroUes a vu le retour de Varennes, et il a pu croire que ce prisonnier humilié gardait encore une parcelle de l'autorité souveraine! Il a vu Roland, le ministre selon son cœur, souffleter aux Tuileries l'héritier de Louis XIV avec la lettre insolente dictée par M°* Roland : < Sire, l'état actuel de la France ne peut subsister longtemps... » et il a espéré que le prestige royal survivrait à ce soufflet de l'implacable femme! Il a vu, au 20 juin, le bonnet rouge sur la tête de son mannequin constitutionnel, et il ne s'est pas
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dit qu'autant valait couper tout de suite cette tête, à jamais découronnée! Étonnant philosophe!
Même après le Dix-Août, tout peut encore s'arranger avec la Constitution, avec une bonne majorité au centre... C'est la conviction qu'ils porteront jusque sur l'échafaud, ces inventeurs maniaques d'ingénieux mécanismes qui ne fonctionnent jamais^ ces victimes de l'idée fixe, victimes aussi de leur infinie suffisance.
Les naufragés de la politique rentrèrent au port, dans ce cher MaroUes où la bonne mère eut bientôt la joie de recevoir son fils aîné, revenu de Saint-Domingue. Le monde royaliste de Coulommiers boudait l'ancien législateur, suspect de jacobinisme ; on lui tenait rigueur de son « ralliement » à la Constitution, dit spirituellement l'éditeur des Lettres. N'importe, ils allaient enfin vivre heureux et tranquilles, pensait M"' de MaroUes. Son rêve ne paraissait pas irréalisable, dans ce district relativement paisible de la Brie. On a un journal sommaire des événements locaux, rédigé par M. Aubert de Fleigny durant l'année 1793 : en dehors des réquisitions pour les subsistances, qui furent là comme partout une cause de gêne et de désordre, ces événements sont une gelée sur les vignes, la reprise des assemblées mondaines chez M""* de Mauroy, le concert instrumental qui réunit les amateurs chez l'un d'entre eux tous les jeudis, les danses autour de l'Arbre
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de la Liberté : M. de la Plumasserie, président de la municipalité, et M. Galette-Renard, commandant de la garde nationale, mènent la contredanse avec les dames de la meilleure société. Le journal ne contient pas une ligne qui ait trait à l'exécution du roi- Tandis qu'on dansait à Goulommiers, une haine veillait à Paris, guettant le moment propice pour se satisfaire. Le Roy de MontQobert, qu'il faut appeler désormais Dix-Août^ — nous possédons son acte de « débaptisation civique », en date du 20 frimaire, — s'était fait agréer par Fouquier- Tinville comme juré au tribunal révolutionnaire. Il tendait patiemment ses filets autour de ses anciens administrés. Le 10 octobre au soir, un détachement de hussards de la Mort envahissait le château de MaroUes. Un commissaire du Comité de Salut Public signifia son mandat d'arrêt au maître du logis, à la femme Quatre-Solz et au fils aîné. Le même convoi emmena à Paris toute une fournée, le curé Le Bas, l'abbé Leuillot, l'abbé Cagnyé, M. Aubert de Fleigny, d'autres encore.
L'ex-législateur fut aussitôt mis hors de cause. Le pauvre homme revint défendre devant le tribunal sa femme et son fils, — « ce fils qu'un père citoyen vous redemande pour l'offrir encore à la République. Les fiers accents de Rome etdeLacédémone retentissent encore dans son âme qui repousse et détestera toujours les vils complots
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des esclaves. Dès sa plus tendre enfance, je Tai dédié à la vertu et consacré à la liberté... » — Cette éloquence civique ne toucha pas les jurés. Les seuls chefs d'accusation contre la citoyenne Quatre-Solz et l'officier du Royal-Béarn étaient les fragments de la correspondance que j'ai cités : vœux anti-patriotiques, connivence avec les émigrés, éloges prodigués à Capet. On a lu plus haut les phrases particulièrement incriminées : elles auraient justifié tout aussi bien, au jour d'une réaction royaliste, des poursuites pour crime de lèse-majesté. Il y avait en outre au dossier une chanson séditieuse de M. Huvier des Fontenelles, saisie chez les MaroUes, et une pièce chiffrée : c'était, dit M. Wallon, une histoire de Frédégonde !
Le 29 novembre-9 frimaire, les accusés comparurent devant le Tribunal : sommairement interrogés, ils protestèrent de leur civisme. Humiliation inutile : les jugements du président Herman étaient libellés d'avance. L'extrait de celui-ci est d'une concision effroyable; il mentionne la condamnation à mort de « Le Bas et autres » : — neuf victimes qu'on remit au lendemain, l'audience ayant fini tard ce jour-là, et qui montèrent le 10 frimaire dans deux charrettes. Il fallut séparer de force la mère et le fils, étroitement embrassés, disent les Mémoires de Sanson. On sait que cet ouvrage est très suspect, pour ne pas dire apo-
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cryphe : mais nous n'avons pas besoin du récit dramatique attribué au bourreau pour nous représenter le désespoir de la malheureuse.
Quelques semaines plus tard, Dix- Août fît une autre coupe sombre parmi les habitants de Coulommiers. Il en avait marqué cent cinquante, paraît-il : avant qu'il n'eût son compte, le 9 Thermidor arriva. Ce fut au tour du coquin de comparaître, avec ses complices et son chef de file Fouquier-Tin ville, devant le tribunal où il avait siégé. Le Roy de Montflobert Dix-Août se défendit bien, avec le courage du fanatisme ; il mourut sans défaillance, en se vantant d'avoir sauvé la République.
M. Victor de MaroUes a été bien inspiré de ressusciter pour nous ces ombres. Elles sont très pâles, je l'ai dit, et les choses ordinaires qu'elles bégayent paraissent d'abord indifîérentes. Mais, pour peu qu'on y regarde de plus près, elles s'éclairent au fond de la scène, elles nous donnent l'intelligence des mouvements exécutés sur le proscenium par les grands acteurs. Leurs menues dépositions nous font mieux juger un procès qu'il faut perpétuellement reviser. Renseignés par elles sur le passé, nous sommes du même coup prévenus pour l'avenir.
Le jacobin Le Roy, le naïf représentant de MaroUes, les musiciens et les danseuses de Coulommiers, cette troupe tragique est toujours prête
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à rejouer la même pièce; celui-là ne demande qu'à recommencer les mêmes besognes sinistres, il retrouvera chez ceux-ci la même facilité aux mêmes illusions. Trois ans avant que les uns n*empilassent les autres dans les charrettes, on ne parlait dans ce monde aimable que de sensibilité, de raison, de lumières; on y estimait que le genre humain sortait enfin de la barbarie pour entrer dans Tidylle. M. Aubert de Fleîgny tenait journal des divertissements sans s'occuper de la politique; M. Huvier des Fontenelles eût éclaté de rire, si on lui avait dit que ses jolis vers feraient tomber la tête de sa voisine. Au cas où nous serions surpris comme le furent nos pères, notre inadvertance n'aurait cette fois aucune excuse : ce serait en vérité que nous aurions bien mal lu ces papiers, testament où ils nous prémunissent contre leur légèreté, leurs erreurs, leur confiance candide dans la perfectibilité de notre Carnivore espèce.
Août 1901.
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Je passais à proximité de Solesmes. J'ai voulu visiter la célèbre abbaye avant que ses portes ne se ferment sur le cloître déserté.
La matinée était belle à souhait, les horizons fondus dans cette lumière languissante où Tété mourant de septembre met un doux sourire d'adieu. Un soleil déjà moins hardi dorait les premières rousseurs de l'automne, sur les bois, les eaux, les châteaux culminants; ils ont si bon air, dans cette région où notre race s'est faite élégante et délicate comme la nature qu'elle imitait. Entre Sablé et Juigné, le val de Sarthe offre en raccourci les grâces nobles du val de Loire : même ciel fin et léger, même accortise du paysage, un rien de mollesse dans la force de la terre, un parfum discret du cœur de la vieille France.
Les hautes murailles du monastère, si semblables à celles du mont Saint-Michel, surplombent
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la paisible rivière. L'œil est d'abord déconcerté par l'appareil tout nouveau de ces lignes anciennes. Pourtant rien ne donne ici l'impression d'un pastiche, d'un de ces jeux artistiques où s'amuse notre dilettantisme, quand il restaure les monuments du passé. Solesmes, rêve d'autrefois réalisé par des hommes d'aujourd'hui, fait penser à l'arbre vigoureux qui repousse naturellement sur la souche intacte. Dans cette montagne de pierres neuves, cimentées par l'esprit qui assembla leurs atnées, on sent la même volonté de faire un bail avec les siècles.
La route directe de Sablé à l'abbaye ne ménage aucune vue sur les récentes constructions des moines. Pour voir surgir dans le ciel l'imposante apparition, pour l'aborder par le pied et bien juger de sa masse, il faut prendre dans la vallée le chemin qui longe la rive droite de la Sarthe, jusqu'au bac du passeur. Cet homme me parla tristement de sa ruine prochaine. Le voiturier m'avait tenu même langage. Leur désolation était partagée, disaient-ils, par les pêcheurs, les lavandières, tout le petit peuple qui travaillait sur les rives, à l'ombre de la muraille géante. — A quoi pense donc le gouvernement? — ajoutaient-ils. Ils disaient cela sans révolte, avec la soumission timide du Français rural ; résignés à recevoir les maux, comme les biens, de cette puissance occulte, inéluctable, le gouvernement.
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Toute sévère et rude sous sa face moderne, forteresse en défense contre qui vient du bord de Feau, Tabbaye est de mine engageante et d'accès facile à qui s'y rend par la grand'route du haut pays. Le portail s'ouvre sur l'église et sur des bâtiments du xviii* siècle. Rien de rébarbatif ni de monacal dans cette partie où Ton a respecté la disposition de l'ancien prieuré. Un corps de logis de style Louis XV donne sur une grande terrasse aménagée en jardin à la française. Les parterres et les plates-bandes s'égaient d'une profusion de fleurs : locus refrigerii, lucis et pacis ; palier charmant, mis entre le cloître et le monde, et par où monte jusqu'aux reclus quelque chose des joies terrestres. De ce belvédère, le regard embrasse le panorama de la vallée, le long ruban sinueux des eaux fuyantes, les collines boisées, Sablé et son château.
Est-ce un effet de la lumière propice, à la fois si vive et si sereine, qui enchante aujourd'hui cet horizon? La vallée et le lieu d'où je la regarde me remémorent la plaine de Campanie, vue des terrasses plus âpres du mont Cassin. Mêmes suggestions du monde subalterne à ces mêmes religieux qui s'élèvent pour le fuir. L'aire spirituelle des cénobites était plus haute, au-dessus de San Germano; mais la caresse du printemps italien arrivait jusqu'à leur retraite , avec l'arôme des myrtes et des pêchers en fleurs. Sous les peu-
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pliers de la Sarthe comme sous les oliviers du Liri, la nature rit et séduit; ses voix lointaines rappellent de même ceux qui se penchent sur son vide . Ainsi que leurs frères de l'Apennin , ils aperçoivent de cette terrasse les royaumes tentateurs : tout l'en-bas quitté pour jamais, doux à revoir aux heures de relâche , comme un matin de vie vers lequel on se retourne le soir.
Il semble que les jQls de saint Benoit aient toujours recherché ces voisinages aimables sous un ciel indulgent. Tandis que les fils de saint Bruno retranchent dans les solitudes alpestres leur famille hivernale, toutes les racines de l'ordre bénédictin sont napolitaines et angevines. Naples, Anjou, deux noms qu'une secrète correspondance rapproche et relie sur tant de pages de l'histoire. Dès les premières années du vu* siècle, saint Maur, le disciple préféré de saint Benoît, vint fonder à Glanfeuil une maison filiale du mont Cassin. La tradition française, très suspecte à vrai dire, veut que saint Benoît lui-même ait émigré sur la Loire après sa mort. Son corps aurait été transporté à l'abbaye de Fleury-sur- Loire, dans le temps où les Barbares mettaient à sac le mont Cassin. — L'ordre anéanti par la Révolution s'est reformé à Solesmes; d'ici se répandit une seconde fois, sur la France et sur l'Allemagne, le fleuve allégorique dont le blason
bénédictin nous montre les flots épanchés par la tour cassinienne.
L'histoire de cette résurrection, à ne la prendre que du point de vue humain, est une magnifique leçon d'énergie. Rappelons-la brièvement.
Le prieuré de Solesmes n'était sous l'ancien régime qu'une dépendance de l'abbaye de la Couture du Mans. La petite communauté se dispersa comme toutes les autres, en 1790, après le décret de l'Assemblée nationale qui prononçait la suppression des ordres religieux. Les derniers, moines furent chassés en 1791 ; un M. Lenoir de Chanteloup acquit leurs domaines, s'installa dans la maison conventuelle, ferma l'église. Pendant quarante ans, elle ne s'ouvrit plus qu'aux rares curieux qui venaient visiter les Saints de Solesmes.
Ce nom populaire a continué de désigner les deux groupes de figures sculptées qui ornent les extrémités du transept : on sait quelle place considérable ils tiennent dans l'histoire de l'art français, à la fin du xv* siècle et au commencement duxvi'. Les Saints échappèrent aux destructions révolutionnaires; le rétablissement de l'ordre faillit leur être plus fatal. Sous l'Empire, le préfet du Mans revendiqua les célèbres sculptures pour la cathédrale du diocèse; le propriétaire résista : un décret impérial, daté de 1812 au quartier général de Vilna, lui donna gain de cause. — On cite souvent le décret de Moscou : celui de Vilna n'est
pas moins instructif; il nous montre le même génie presbyte, attentif de loin aux plus petits objets jusque dans la poursuite de ses énormes desseins, et décidant avec un si juste bon sens des intérêts particuliers, à l'heure où sa folie Tégarait sur l'intérêt général de son empire.
En 1831 , les héritiers de M. Lenoir de Chanteloup mirent en vente ces immeubles délabrés. L'ordre bénédictin n'était plus qu'un souvenir historique; on pouvait croire qu'il avait sombré à jamais dans le grand naufrage. Des survivants de la congrégation de Saint-Maur essayèrent de la faire revivre à Senlis, en 1817 ; leur tentative échoua dans l'indifférence publique. A Solesmes, sous le règne de Louis-Philippe, quelques vieillards se rappelaient seuls les anciens occupants du prieuré : mais ces revenants hantaient l'imagination d'un jeune homme qui ne les avait pas vus.
Prosper Guéranger, enfant de Sablé, venait souvent admirer les saints de pierre; les statues murmuraient au petit garçon des choses mystérieuses : il se faisait conter les histoires des moines, il s'éprenait là d'une passion opiniâtre pour tout ce passé vénérable , aboli , dont la mémoire allait périr; son cœur se serrait, dans la nef abandonnée, à la pensée de la ruine prochaine qui menaçait les merveilles de l'art bénédictin et les traditions dont elles gardaient le dernier vestige. Ces sentiments survécurent à l'enfance et
UNE VISITE A SOLRSMES 213
nourrirent la vocation qui le fît s'engager dans les ordres.
En 1831, l'abbé Guéranger, jeune prêtre de vingt-cinq ans-, s'était déjà placé hors de pair par ses premiers travaux sur cette liturgie romaine qu'il devait faire triompher dans toute l'Église de France. Lié avec Lamennais, Gerbet, Salinis, Montalembert, on attendait les grands coups qu'il allait frapper en tête de cette brillante phalange. Sa collaboration au premier journal de Lamennais, le Mémorial catholique^ se borna à quelques lettres sur les questions liturgiques; il n'écrivit jamais à V Avenir : l'entraînement de ses amis vers la politique ne lui inspirait que défiance et inquiétude. Il les laissa partir pour la conquête du siècle; son ambition était tout autre et n'avait pas changé depuis l'enfance : elle aspirait à rallumer un des grands foyers éteints de la vie monastique.
La mise en vente des bâtiments de Solesmes hâta sa décision. Le pauvre prêtre frappa à toutes les portes, implora vainement l'aide de Lamennais : il ne rencontra que scepticisme, les meilleurs catholiques jugeaient son dessein chimérique. La bande noire allait dépecer la proie offerte, quand deux vieilles filles de Sablé, peu fortunées, se laissèrent convaincre et avancèrent six mille francs. Muni de cette faible somme, le futur abbé de Solesmes se porta acquéreur. II
multipliait d'autre part les démarches pour recruter des prosélytes et vaincre les difficultés d'ordre spirituel.
Enfin, le 11 juillet 1833, dom Guéranger célébra solennellement l'office de saint Benoit dans l'église réconciliée. Le troupeau qu'il amenait et voulait soumettre à la règle bénédictine se composait de son fidèle ami, l'abbé Fonteinne, «t de trois autres aspirants dont la vocation peu solide ne tint pas à l'épreuve. La foi du fondateur ne se communiquait pas autour de lui; les cœurs restaient fermés, comme les bourses, à une entreprise taxée de pieuse fantaisie.
Au prix de quelles luttes quotidiennes elle triompha, on le devine sans peine. Luttes morales contre Tindifierence ou l'hostilité du milieu; luttes pour la vie matérielle de la jeune communauté, dans une maison où tout était à refaire. Peu à peu, les novices arrivaient, l'ordre renaissant prenait figure; mais, durant de longues années, on vécut à Solesmes d'espérances, d'une vie précaire et accablée sous les lourds engagements du début, sous les charges qui augmentaient en raison même du succès et des développements qu'il commandait.
Je ne puis retracer ici l'histoire de cet effort d'un demi-siècle, toujours égal, toujours victorieux, grâce à l'inébranlable foi de l'ouvrier dans son œuvre; et l'homme qui assuma cette
tâche écrasante trouva loisir et liberté d'esprit pour les travaux savants où s'illustra son nom, pour les grandes controverses où sa doctrine inspira les décisions œcuméniques de la Papauté. Ce n'est pas le lieu de redire le rôle insigne de dom Guéranger dans les affaires générales de l'Église. J'ai voulu seulement marquer à Solesmes le point de départ en regard du point d'arrivée.
Si l'on se reporte à ces humbles et difficiles débuts, il semble que la parabole du grain de sénevé soit vraiment faite pour cette création magnifique, animée aujourd'hui d'une vie intense, créatrice à son tour de tant d'autres organismes florissants. La ruche a essaimé : toutes nos maisons bénédictines ont été reconstituées par les fils de dom Guéranger et sous sa direction. Après la France, il reconquit l'Allemagne. Les Pères Maur et Placide Wolter vinrent s'instruire et se former à Solesmes, avant de ressusciter l'ordre bénédictin dans l'antique abbaye de Saint-Martin-de-Beuron ; ce fut sur les conseils de leur savant maître qu'ils y fondèrent cette école d'art dont j'ai pu admirer les œuvres originales dans la crypte du mont Cassin.
Heureux de l'accroissement inespéré de ses fils, le patriarche formait encore un souhait : son plus cher désir était de compléter la famille bénédictine par l'adjonction des pieuses filles que sainte Scho-
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lastique avait jadis données à saint Benoît. Les concours longtemps attendus s'offrirent enfin. En 1866, dom Guéranger eut la joie de poser à Solesmes la première pierre du couvent des moniales; Tannée suivante, il reçut la profession des cinq postulantes qui Finauguraient. L'abbaye de Sainte-Cécile, « Fabbaye des lis et des roses » , élève ses élégantes constructions à quelque distance du cloître fraternel. Rien n'arrêtait l'activité du grand remueur d'hommes et de pierres : il acheva de bâtir la gracieuse église et la flèche se dressa dans le ciel durant l'hiver de 1870, à l'heure même où l'armée d'invasion apparaissait sur les bords de la Sarthe.
Moins respectueux que les soldats prussiens, d'autres ennemis font aujourd'hui le vide dans cette église où les moniales se pressaient nombreuses, hier encore, où elles priaient devant l'autel sur le cœur de leur père, confié à leur garde. Dilectissimis ad 5. Cseciliam filiabus cor suum legavit hic depositum in pace^ dit la pierre tumulaire. Cœur abandonné, désormais; gardien solitaire de ces maisons qu'il a peuplées, de l'œuvre colossale qu'il a conçue et pour laquelle il a combattu cinquante ans.
Dom Guéranger s'éteignit doucement en 1875, entouré de tous ses fils qui renouvelaient leur profession entre ses mains. Tous l'aimaient comme un père selon la chair. Voyant leurs âmes si
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déchirées, il ordonna d'entonner le Te Deum près de son lit de mort. On imaginerait difficilement une scène plus émouvante que cette agonie triomphale; elle eût mérité pour témoin un grand peintre des âges de foi, un des maîtres ombriens dont ce moine fut véritablement le contemporain.
S'il eût été moins bien instruit à tout rapporter aux grâces d'en haut, le mourant aurait pu ressentir un juste mouvement d'orgueil dans l'instant qui fait revoir toute la vie : la sienne n'avait été qu'un acte continu de création. De quelque point de vue que l'on envisage cette création, et lors même qu'on en contesterait l'utilité, le sort de cet homme fut exemplaire et enviable. Il avait mis son intelligence et sa volonté au service d'une idée aimée; il avait vu éclore la fleur de son rêve; il avait créé un petit monde à son image, sur la forme de sa pensée. Quel que soit ce monde, — n'est-ce point là pour tout homme la définition même du génie heureux?
Comme j'évoquais sur la terrasse l'âme toujours présente de ce lieu, le Père hôtelier vint me chercher. Il s'excusa du désarroi de sa maison, du peu qu'il m'en pouvait montrer : tout était en déménagement. J'espérais voir encore la bibliothèque : c'est, après l'église, le second sanctuaire d'un monastère bénédictin. — Vous n'y verriez que vide et désolation, dit le Père ; on achève d'y clouer les dernières caisses de livres. — Je n'insistai pas : le
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chagrin a sa pudeur. Celui de mon guide se dissimulait d'ailleurs sous des paroles de résignation confiante. II ne paraissait pas son âge, et je fus surpris quand il me dit :
— Il y a quarante-huit ans que je suis entré dans ce cloître. C'est dur de quitter la maison oii Ton s*est fait vieux, et ce beau pays : vous avez vu comme il est beau! L'épreuve nous surprend au moment où nous pouvions beaucoup espérer de l'avenir. Solesmes était en pleine expansion. Nous étions ici quatre-vingt-trois, tantprofès que novices et frères lais. Nos dernières recrues sont excellentes : il nous vient des sujets d'élite, qui promettent à notre ordre de grandes consolations. L'un d'eux fera sa profession jeudi prochain : ce sera la dernière avant le départ... Pour mon compte, — ajouta-t-il avec un sourire de bonne humeur, — j'ai pris l'habitude de l'exil. Après les décrets qui nous dispersèrent une première fois, j'ai passé treize années hors de Solesmes; j'y suis rentré il y a sept ans, je pensais bien y mourir en paix. Il faut repartir. Je reviendrai encore, s'il plaît à Dieu. — Il parlait de l'exil comme un marin accoutumé aux mauvais vents, et qui fait bon marché de leurs menaces. On devinait sa réponse intérieure aux condoléances du visiteur : — Nous en avons vu bien d'autres 1 Laissez faire le temps et la justice, homme de peu de foi!
La cloche qui annonçait l'office interrompit
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notre entretien. Le Père me laissa dans l'église abbatiale, en compagnie des Saints de Solesmes. Je les regardai d'un œil quelque peu distrait. Les effigies des moines de Jean Bougler, — si, comme on le croit, ces statues reproduisent leurs traits, — m'intéressaient moins à cette heure que les hommes vivants dont j'attendais la venue.
Us entrèrent, la colonne défila sur deux rangs : les vieillards ouvraient la marche, des couples de tout jeunes gens la fermaient. Cette arrière-garde d'une armée en retraite ne comptait qu'une quarantaine de religieux; l'autre moitié de la communauté est déjà établie à l'île de Wight, sur ce sol anglais où là liberté n'est pas un vain mot.
Les graves et noires silhouettes s'enfoncèrent dans la blanche palmeraie du chœur. L'architecte de l'abbaye restaurée a trouvé là sa plus heureuse inspiration : dans ce chœur quadrangulaire, ajouté à l'ancienne nef, les sveltes colonnettes de marbre et les enlacements de leurs nervures légères donnent l'impression d'une forêt de palmiers pétrifiée. Nulle ornementation superflue n'y brise des lignes dont les combinaisons suffisent au plaisir des yeux, La grâce des palmes blanches atténue seule l'austérité de l'église. Peu d'emblèmes, dans ce vaisseau d'une nudité sévère; pas de colifichets, pas d'imagerie sur les murailles; les deux groupes de per-
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sonnages sculplés aux extrémités du transept, une ancienne statue de saint Pierre dans la nef, et c'est tout. L'autel, sobrement décoré, n'est que la table primitive du sacrifice : aucune orfèvrerie chatoyante n'alourdit le style archaïque de cette table de marbre. Tout témoigne ici d'une piété haute et virile, peu encline à se matérialiser dans les figurations sensibles; tout indique une prêtérence pour les éléments primordiaux de l'idée chrétienne, un retour aux premières expressions du symbole, l'oubli voulu des surcharges d*attributs et de rites ajoutées par les siècles à l'antique simplicité.
Le caractère de ce temple est en parfaite harmonie avec celui des prières qu'on y entend. Les moines avaient gagné leurs stalles, sur les bancs latéraux où beaucoup de sièges restaient vides. Chacun d'eux prit en main le livre qui contenait l'office du jour, les capuchons se rabattirent derrière les visages qu'ils masquaient : la psalmodie s'éleva, guidée par les neuf orantes qui descendaient de temps à autre au milieu du chœur, se formaient en demi-cercle, et chantaient à l'unisson le passage du canon que l'officiant lisait à l'autel. L'adaptation bénédictine du chant grégorien atteste ce môme goût sobre et mâle qui me frappe dans tout ce que je vois ici; ces inflexions contenues, et pourtant si expressives, semblent être les modulations naturelles des paroles que le récitant lit
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dans le texte sacré, des sentiments qu'il s'approprie. La prononciation italienne vieillit encore ce vieux latin.
Une fois de plus, les versets choisis dans la moelle des Ecritures redisent les peines et les espérances de ces hommes; chaque mot les associe à l'histoire toujours semblable de la race humaine; chacune de ces phrases substantielles les fait participants du petit trésor de raison, de sagesse, de consolations dont tant d'âges accumulés ont vérifié le prix. On les croit inférieurs à nous dans la connaissance et la jouissance de la vie, ces moines, parce qu'ils ignorent les courts enivrements de nos minutes, les facettes brillantes des idées et des faits qui amusent un instant notre curiosité. N'ont-ils pas dans ce bréviaire l'essentiel, le résidu des expériences que l'homme a faites sur lui-même? — Sortis du siècle, — comme le mot est juste 1 — mais pour rentrer dans le large courant des siècles.
Tandis que leur latin les ramenait très loin dans le passé, très haut dans la contemplation, aux jours et aux pensées de Benedictus de Nursîa, j'observais attentivement leurs figures graves, mûries par la tension intérieure chez les plus jeunes, détendues et reposées chez les plus âgés. Aucune ne laissait paraître l'indifférence distraite de l'homme qui accomplit machinalement une fonction habituelle. Il n'y avait pas le long des
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stalles une seule de ces faces rustaudes ou béates, mal décrassées de Tignorance et de la vulgarité originelles, qu'on rencontre chez les religieux comme ailleurs, et dont la malignité gauloise a fait le prototype du moine. Tous ces visages portaient le pli de la pensée, tous trahissaient une activité cérébrale très surveillée, très consciente d'elle-même. Mais plus encore que le sceau de la réûexion, un trait commun et dominant les apparentait : la volonté.
Les personnes qui suivent la politique savent que le moine est par définition un être sans volonté : n'a-t-il pas aliéné ce précieux capital € qui n'est pas dans le commerce »? — Il ne Fa pas aliéné; il Ta placé à gros intérêts. Son cas nous remet en présence des deux conceptions de la volonté qui divisent les esprits, depuis qu'on raisonne et déraisonne en ce monde, et qui les divisera aussi longtemps qu'il y aura des jeunes fous et des vieux sages.
La première est chère à l'enfant, à l'instinctif, à tous ceux dont elle flatte les passions; elle peut se résumer dans ce sophisme : la volonté abdique dès qu'elle accepte un frein, elle se prouve par l'abus même qu'elle fait de sa force, dans toutes les directions.
La seconde est celle de l'homme qui se connaît, ayant regardé au dedans de lui-même et au dedans des autres : la volonté se fortifie, elle se libère,
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dans la mesure où elle se mutile et se refrène.
Il faudrait pourtant savoir s'ils se sont tous moqués de nous, depuis le collège, nos professeurs de philosophie, les auteurs qu'ils proposaient à notre admiration, les moralistes qui écrivent des traités sur l'éducation de la volonté. Tous ces maîtres tiennent pour la seconde doctrine; tous les aphorismes de la sagesse humaine, en prose et en vers, conseillent l'acceptation d'une étroite discipline à quiconque entend faire de sa volonté un instrument utile et puissant. — C'est ce que fait le moine.
Il faudrait savoir, d'autre part, si ceux-là aussi se moquent de nous, qui nous prêchent le sacrifice de l'intérêt individuel à un intérêt collectif. Solidarité! Socialisation! Subordination de l'individu à la communauté! Ce sont les devises en faveur : et d'aucuns commencent à craindre qu'on ne fasse trop bon marché du pauvre individu, ce pelé, ce galeux d'où venait tout le mal. Associations, groupements corporatifs, syndicats où les adhérents aliènent une bonne part de leur liberté pour bénéficier des avantages obtenus en commun, tous les courants de notre temps vont à ces grands réservoirs de force accumulée. Industriels, politiciens, sociologues et socialistes, tous sont d'accord sur l'efficacité, sinon sur les applications du principe directeur qui doit con-
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cilier notre devoir social et notre intérêt bien entendu. Bref, les apôtres du progrès nous exhortent à nous rapprocher de l'idéal cénobitique. — Le moine n'est-il pas leur précurseur et leur modèle?
Il y a parmi ses proscripteurs des esprits philosophiques, très fins et très judicieux, dans Tintervalle des accès d'épilepsie dont ils subissent la contagion au Palais-Bourbon. Que n'ont-ils pris la peine de lire la règle de Saint-Benoît? C'est moins long qu'un rapport parlementaire; les 73 chapitres de ce code sont vite parcourus. Ils auraient certainement admiré ce chef-d'œuvre de psychologie et de politique; ils y auraient retrouvé tous les principes dont peut s'inspirer un législateur libéral, soucieux d'assurer le bonheur public. Nulle Constitution n'a mieux pourvu au maintien de la paix et de l'ordre dans la communauté, à l'exacte administration de la justice, à la protection des faibles et des souffrants, au meilleur emploi des forces de chacun dans son intérêt propre et dans l'intérêt général. Nulle n'est plus libérale et plus vraiment démocratique : elle a pour base l'élection du chef responsable devant Dieu, pour moyen l'obéissance absolue de tous au pouvoir librement délégué par tous, pour fin le sacrifice perpétuel de chacun à autrui. La préoccupation fondamentale revient dans la règle en maint endroit, sous toutes les formes : « Que toutes choses soient
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faites avec mesure, à cause des faibles ». Elle inspire au législateur des prescriptions de détail d'une délicatesse maternelle.
Sont-ils malheureux, ces hommes qui siègent dans le chœur? Il n'y paraît guère sur leurs physionomies : elles respirent la fierté intime et le contentement du sort librement choisi. Maintes fois, pendant qu'ils mûrissaient leurs vœux, on leur a lu la formule prémonitoire : « Voilà la loi sous laquelle tu veux combattre; si tu peux l'observer, entre ; si tu ne le peux, va en liberté » .
— Ils sont entrés, ils n'aspirent qu'à rester. Les entend-on se plaindre? Demandent-ils qu'on les protège? Ils n'implorent que la protection de Dieu. Sont-ils nuisibles à d'autres? Ils ne répandent autour d'eux que des bienfaits. Alors, pourquoi les inquiéter dans la condition qu'ils ont volontairement élue? Pourquoi? Pourquoi?
Je m'adressais cette question, à côté d'eux : je cherchais en toute bonne foi l'argument, le prétexte plausible qu'on peut invoquer contre ceux-ci. Je n'en trouvais point. Je comprends à la rigueur,
— j'en dirai franchement ma pensée, et comprendre n'est pas approuver, — la guerre que l'on mène contre d'autres ordres religieux. Elle fait sourire le philosophe, elle scandalise quelques ingénus, tant elle contraste avec les principes qui sont censés régir notre droit public. Liberté, égalité... Principes et mots que personne ne prend au
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sérieux; belles enseignes repeintes pour achalander la maison; d'un accord tacite, les clients n'y demandent pas les articles promis sur Faffiche et qu'on n'a pas encore fabriqués. Il y a bien peu de Français qui soient sincères, lorsqu'ils s'indignent de cette opposition flagrant^ entre la théorie idéale et la pratique réelle. Chacun sait aujourd'hui qu'on ne change pas avec des mots la complexion, les mœurs, les sentiments, les gestes héréditaires d'une nation vieille de tant de siècles. . Chacun sait que, sur la plupart des objets, et en particulier dans l'antique lutte du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, nos gouvernements, quels qu'ils soient, continuent les traditions de leurs devanciers. Empire ou Restauration, monarchie parlementaire ou république, les maîtres de l'heure se repassent les armes qui ont servi à Philippe le Bel et à François I", à Louis XIV et à Napoléon. Leurs adversaires ne feraient pas autrement, s'ils emportaient la place. Avec un juste souci des prérogatives de l'État, à certain moment, avec une peur irraisonnée en d'autres circonstances, — et il semble que ce soit présentement le cas, — les pouvoirs publics s'appliquent à restreindre le rôle des grandes milices religieuses. Certaines d'entre elles ont de puissants moyens d'action, une force de propagande et une influence politique dont l'État est jaloux. Les ordres enseignants lui sont un sujet de perpétuelle inquiétude.
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Mettre la main sur les générations à venir, c'est la plus ardente ambition, — et aussi, je crois, la plus illusoire, — de tous les partis politiques momentanément vainqueurs. Sur ce terrain de l'enseignement, la lutte est inévitable et singulièrement acharnée. On peut penser que l'Etat la poursuit aujourd'hui avec une passion injustifiable, qu'il donne ainsi le plus cynique démenti à ses maximes officielles; on peut blâmer ses manœuvres sournoises et ses exigences tyranniques; mais enfin, on comprend. — On ne comprend pas les sévices qui atteignent ces bénédictins.
Si loin qu'on remonte dans notre histoire, on voit les fils de saint Benoît désintéressés des querelles politiques, étrangers aux factions. On n'a jamais pris la main d'un des leurs dans les intrigues et les complots des fanatiques. Ils n'ont ni chaires publiques ni journaux. Ils n'enseignent pas. Ils ne thésaurisent pas. Ils prient et ils travaillent.
On n'apprendrait rien au plus ignorant, si l'on essayait de redire ce qu'ils ont fait en France pendant treize cents ans. Ils apparurent dans la forêt mérovingienne, comme leurs héritiers m'apparaissent entre ces fûts de marbre qui simulent le branchage des arbres au chevet de leur église. Ils y défrichèrent les champs et les esprits. Partout où passait leur robe, le blé poussait, le savoir se ranimait. La science, reine du jour, ne pour-
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rait profaner un de leurs cloîtres sans y briser son berceau. Aujourd'hui encore, pour étudier l'histoire de nos grandes provinces, Languedoc, Bretagne, Lorraine, c'est à leurs admirables travaux qu'il faut recourir. Tout travailleur est leur débiteur. Le développement d'une civilisation qu'ils ont couvée leur a enlevé ce beau monopole; le^ travail laïque s'est émancipé, il suffit maintenant à la culture du sol et des intelligences. Nos anciens maîtres, devenus nos auxiliaires, nous sont encore utiles sur leurs domaines propres, la théologie, l'histoire sacrée. Et si même ils n'étaient plus que les gardiens d'un glorieux souvenir, notre devoir de reconnaissance n'en subsisterait pas moins. Devoir particulièrement étroit pour nos compagnies littéraires et savantes, qui sont vraiment les filles de l'institut bénédictin. Disons-le en passant : nul ne se fût étonné que leur voix s'élevât en faveur de ces Pères que l'on chasse.
J'entends bien l'objection que ce mot soulèvera. — On ne les chasse pas : on leur impose une formalité légale ; ils se révoltent contre la loi commune ; ils partent de leur plein gré pour s'y soustraire. — Les personnes peu familières avec l'histoire ecclésiastique doivent penser, en effet, que c'est bien du bruit et de la bouderie pour une petite phrase qui n'a rien de si méchant : « Se soumettre à la juridiction de l'ordinaire ». Ne
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voilà-l-il pas une belle matière à querelles de moines? — Il y va cependant, pour ces moines, de la perte de leur personnalité.
L'homme ne se renonce jamais entièrement; ou du moins, s'il se renonce au profit d'un grand corps qui Fabsorbe, il transporte sur ce corps tous les sentiments humains qu'il a abdiqués pour son propre individu. Indépendance, prérogatives, esprit de famille et même amour-propre, si Ton veut, ces mots qui n'ont plus de sens pour la peifsonne du moine gardent sur lui tout leur empire quand ils intéressent la communauté où il s'est fondu. Exigez donc d'un régiment fameux, favorisé depuis longtemps d'une constitution autonome, qu'il renonce à ses privilèges et change brusquement de nom, d'uniforme, de chefs, de drapeaux... Ces soldats, rompus à l'obéissance passive, frémiront de colère.
Vous demandez à l'aîné des ordres monastiques, si fier de sa glorieuse histoire, de biffer d'un trait de plume ses franchises, et tout d'abord celle pour laquelle il a combattu depuis son origine. Vous lui demandez de céder sur le point qui lui tient le plus à cœur. La lutte des abbayes contre les empiétements de l'autorité diocésaine est aussi vieille que leur existence; les concessions arrachées aux moines leur coûtèrent cher, elles amenèrent le régime des abbés commendataires et tous les abus qui s'ensuivirent.
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Vous prenez parti dans cet ancien litige, — et la posture est plaisante, — contre les champions d'un mouvement démocratique, pour les repré-^ sentants du principe féodal. Guizot a très bien vu Tanalogie entre la lutte des communes contre les seigneurs et celle des monastères contre les évoques. Il a montré Faction parallèle de ces deux forces populaires, et Ton peut dire républicaines, contre l'oligarchie féodale. « Les communes, disait-il, ont marché dans la route et sur les pas des monastères, parce que la même situation a amené les mêmes résultats. » — Je renvoie le lecteur aux développements du sagace historien sur ce thème.
Si vous récusez Guizot, qui passerait aujourd'hui pour un sombre clérical, je vous renvoie à Voltaire. Ce grand ennemi des moines a toujours fait exception pour les bénédictins ; il parlait d'eux avec sympathie et respect, comme en doit parler un lettré; il écrivait à leur sujet : « Ce fut une consolation qu'il y eût de ces asyles ouverts à tous ceux qui voulaient fuir les oppressions du gouvernement goth et vandale. Presque tout ce qui n'était pas seigneur de château était esclave : on échappait, dans la douceur des cloîtres, à la tyrannie et à la guerre... Le peu de connaissances qui restait chez les barbares y fut perpétué : peu à peu, il en sortit quelques inventions utiles. »
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Et quel moment choisit-on pour demander aux bénédictins l'abandon de toute leur tradition? Celui où le maître qu'ils révèrent les en a fortement imbus. Dom Guéranger a légué à ses fils comme un dogme ce précepte de l'étroite subordination au pontife romain qui fut la pensée dirigeante de sa vie. Il leur a soufflé son ultramontanisme intransigeant. Je n'ai pas à le juger de ce chef. Si j'eusse été mêlé aux choses de ce temps, je crois bien qu*en plus d'une occasion j'aurais pris parti contre lui avec M*' Dupanloup, le Père Gratry, et tous ceux qui voulaient garder à l'Église de France une vie respectueusement distincte de la vie romaine. Mais ces vieux débats sont hors de cause : je n'en parle que pour signaler dans l'esprit survivant de dom Guéranger une difficulté de plus.
A quoi bon la soulever, aller forcer dans leurs retranchements des neutres, des gens inoffensifs? C'est peut-être le summum jus du légiste ; c'est à coup sûr une sottise politique. L'art politique est fait de mesure, de ménagements, il sait discerner le possible et se garder des brutalités inutiles. Ceux qui l'ignorent pourraient l'apprendre dans la Règle bénédictine : « Que toutes choses soient faites avec mesure , à cause des faibles, et de manière à ne gêner personne ». — Demander à des hommes, sans nécessité, un sacrifice au-dessus de leurs forces, ce serait le fait d'un tyran îmbé-
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cile, si ne n'était point une façon détournée de leur dire : Partez.
Ils partent. Leurs sœurs de Sainte- Cécile les imitent. Vingt-cinq de ces pauvres filles, les avantcourrières de l'exil, quittaient ce matin la gare de Sablé au moment où j'y entrais. L'abbé de Solesmes recevra encore dans son église la profession d'un novice, officier promu sous le feu ; puis, il sortira de sa maison, le dernier, emmenant sur les chemins le reste de son troupeau. Au jour où paraîtront ces lignes, la grande ruche de Solesmes, relevée et repeuplée par des miracles d'énergie, sera retombée dans l'état d'abandon qui tirait des larmes au jeune Guéranger, lorsqu'il y venait prier dans la solitude des ruines. On n'y entendra plus que le triste appel des corbeaux de saint Benott, ces oiseaux apportés ici des rochers de Subiaco, et qu'on nourrit dans le monastère en souvenir de la légende du fondateur.
Je regarde encore une fois ces hommes éprouvés. Absorbés dans leur prière accoutumée, ils oublient les tracas du monde; ou s'ils y pensent, c'est avec la confiance courageuse et la tranquille dignité peintes sur leurs visages. Je regarde leur assemblée imposante, dans les stalles du clKeur, je me souviens, et je ne puis me défendre d'un rapprochement avec une autre assemblée que je connais trop bien.
Il ne m'est pas difficile d'imaginer la séance où
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Ton vota leur condamnation; elles se ressemblent toutes. Je revois Finénarrable tohu-bohu, Taffairement bruyant et sans but, les faces contractées par la passion ou tourmentées par l'incertitude, la jaune clarté où gesticulent des silhouettes hagardes : j'entends les paroles furibondes, les doucereuses, les ineptes, et pis encore, celles qui ne sont pas dans le cœur et bavent lâchement des lèvres. L'instant du vote est venu, l'instant de la grande angoisse pour la plupart : les mains tremblantes hésitent sur les bulletins, les yeux perdus « regardent leurs circonscriptions », les cervelles supputent ce qu'il en coûtera de voter pour ou contre la justice. Le vote est rendu, salué par des cris de haine, des explosions de joie sauvage, des ricanements; par des murmures de regret et des récriminations piteuses, chez plusieurs de ceux qui l'ont rendu...
Je compare les deux assemblées, le camp des vainqueurs et celui des vaincus. Si les visages des hommes sont vraiment des livres où se lit quelque chose de leurs âmes, si l'accent de leur parole trahit l'énergie ou la faiblesse de ces âmes, si nous ne sommes pas déçus par tout ce qui distingue les forts de leurs contraires, — c'est ici, je ne veux pas dire autre chose, qu'un peintre viendrait chercher ses modèles pour représenter un sénat respectable.
Les différences si tranchées des deux camps
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suggèrent d'autres réflexions. J'ai écarté de ces pages toutes les considérations d'ordre mystique. J'essaye de voir les moines et leurs adversaires aux seules clartés de la raison, de l'expérience humaine, des vérités philosophiques sur lesquelles toutes les intelligences et toutes les consciences sontd'accord. Si ces évidences intimes ne nous trompent pas, si les enseignements de la philosophie et de l'histoire méritent quelque créance, les vaincus ont sur leurs vainqueurs une supériorité dynamique dont l'effet est inévitable. Leur volonté disciplinée et durable aura le dernier mot.
Ils sont errants et dépouillés aujourd'hui, réduits malgré eux à la condition des gyrovagueSy de ces moines vagabonds que la Règle traite assez mal. Mais leurs persécuteurs ne s'élèvent guère audessus des sarabaîtes, définis par saint Benoit dans la catégorie précédente : « Sorte de moines qui ne sont éprouvés par aucune règle, ni par les leçons de l'expérience, comme l'or est éprouvé dans la fournaise, et semblables plutôt à la molle nature du plomb... Ils ont pour loi leur désir; ce qu'ils pensent ou ce qu'ils préfèrent, ils le disent saint; ce qui ne leur plaît pas, ils trouvent que ce n'est pas permis. »
Les gyrovagues accidentels l'emporteront sur les sarabaïtes. Ils rentreront dans leur cher Solesmes, parce qu'ils le veulent, comme y est rentré le pauvre abbé Guéranger, parce qu'il l'a
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voulu; toute Texplication humaine des miracles tient dans ce mot. Nous entendrons de nouveau leur belle prière sous les blancs arceaux du chœur; et si les jours futurs devaient devenir intolérables, comme le furent ceux où la civili* sation romaine s'écroulait sous la poussée barbare, — tout se répète, tout arrive, tout finit, — le monde aurait encore cette consolation, célébrée par Voltaire, « qu'il y ait des asyles ouverts à tous ceux qui veulent fuir les oppressions du gouvernement goth et vandale ».
Octobre 1901.
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