UN ROMAN
Nous assistons à la renaissance d'un genre presque unanimement condamné par les critiques et les artistes depuis tantôt cinquante ans : le roman à thèse, — devenu le roman à idées. Les maîtres de 1865, un Flaubert, un Tourgueniew, un Concourt, s'accordaient sur ce point avec leurs successeurs de 1885, un Alphonse Daudet, un Zola, un Maupassant : le roman devait reproduire la vie sans la juger. L'effacement absolu de l'auteur était alors un dogme. L'école de l'art pour l'art — abou-
(i) A l'occasion des Primaires parus en 1906. Depuis, M. Léon Daudet a donné dans Ceux qtii montent une étude sur la génétion nouvelle qui complète avec une force singulière le roman étudié ici. (Note de 19 12.)
tissement dernier du romantisme — se rencontrait dans cette affirmation, avec l'école du document exact, — premier effort de l'esprit scientifique pour pénétrer la littérature. L'artiste tel que le concevait Gautier, le savant tel que le concevait Taine, devaient être également impersonnels. De là, dérive ce type de roman dont Madame Bovary demeure l'exemplaire achevé : — de la réalité, aussi complète, aussi précise, j'allais dire aussi concrète qu'il est possible, et pas de commentaire, pas de conclusion. Qui est l'auteur? que vous importe? Que pense-t-il ? cherchez-le. Etes- vous, oui ou non, devant des créatures vivantes? Les voyez- vous agir? Les sentez- vous sentir? L'épisode est-il présenté avec une vérité qui s'impose comme un objet ? Si oui, l'artiste et le savant dont se compose le romancier ont fini leur besogne.
Pas tout à fait, cependant. Quand Flaubert déclarait, dans sa préface aux Dernières Chansons de Louis Bouilhet, qu'un roman qui conclut va contre la Science, laquelle n'infère jamais d'un cas particulier une loi générale, il se trompait. Une hypothèse est une conclusion, et l'hypothèse est le procédé scientifique par excellence. Les romanciers d'observation se comparent volontiers aux cliniciens. Or, quelle est l'attitude du clinicien au chevet du malade? Chez lui aussi, la volonté se tend à effacer chez la personne la pensée à devenir une table rase où s'inscriront les symptômes. Pas un détail du drame pathologique qui se joue devant lui, dont il n'essaie de se figu-
rer exactement la nature et l'intensité, avec cette soumission absolue au fait que formule l'axiome célèbre : « Il n'y a pas de maladies; il n'y a que des malades. » Lui non plus, le clinicien, n'admet pas que l'on tire d'un cas particulier une loi générale. Il conclut pourtant, et c'est là proprement en quoi consiste le diagnostic. Par quoi? Par une hypothèse de cause, étant donné que nous prenons ce mot de cause dans son sens le plus modeste, celui de phénomène antécédent. Il dira que tel trouble de la vue a pour cause une lésion du cerveau; telle palpitation, tel étouffement, telle hémorragie, une dilatation du cœur. Il conditionnera ainsi les symptômes en les subordonnant à un désordre initial. Tant que cette hypothèse de cause n'est pas fixée, le tableau mental de la maladie n'est pas dressé. Pareillement, le romancier d'observation, par cela seul qu'il pense les données qui lui sont fournies par la vie, doit les classer, c'est-à-dire les subordonner les unes aux autres. Celles-ci lui apparaissent comme dépendant de celles-là. Malgré lui, une hy-pothese de cause se détache donc de cette ordonnance. Dans Madame Bovary, par exemple, l'hypertrophie de vanité dont souffre Emma dérive du déplacement de milieu qui fait de la fille du fermier Rouault une demoiselle d'abord, puis une dame. Les curiosités coupables qui la jettent à la faute n'auraient pas été réveillées, si elle n'avait ni gâté son esprit à des lectures romanesques, ni développé en elle un besoin de modeler sa destinée d'après ses rêves et non d'après les données inévi-
tables de son sort. Le transfert trop hâtif des classes les unes dans les autres, l'empoisonnement de la sensibilité par l'imagination, voilà les causes que Flaubert discerne et que nous discernons avec lui. Les marquer, c'est conclure. Ce n'est plus uniquement représenter la vie, c'est la juger. La contradiction cachée dans la théorie des romanciers systématiquement objectifs se dévoile par la simple mise en œuvre de leur théorie.
Tant que les écrivains de cette école — tour à tour appelée réaliste, naturaliste, vériste — ont appliqué leur observation à des cas comme celui d'une Madame Bovary, d'une Renée Mauperin, d'une Sapho, d'une Gervaise Lantier, leur indication des causes n'a pas dépassé la valeur d'une hypothèse de laboratoire. Leurs livres se mouvaient dans la psychologie individuelle, et même les auteurs ne concevaient guère qu'il y en eût une autre. Les maîtres de 1865, comme ceux de 1885, ont travaillé dans une atmosphère de sécurité bourgeoise, garantie une première fois par le bienfait du coup d'Etat de Décembre, une seconde fois par la juste répression de la Commune. La Révolution continuait, certes, son affreux travail, mais souterrain. « Le Samson populaire, » comme l'avait prophéti-
quement annoncé Balzac, « sapait les colonnes dans la cave, au lieu de les secouer dans la salle du festin. » Durant cette période d'apparente accalmie, les lettrés s'abandonnaient à ce goût du dilettantisme qui leur est aussi naturel que 'horreur de l'action. Ils mandarinaient avec délices. Oui. C'étaient des mandarins que Flaubert, que Concourt, qu'Alphonse Daudet plus tard et même le Zola de V Assommoir. Sans que l'on puisse assigner une date fixe à cette volte-face des circonstances, cette sécurité a soudain disparu. Les successeurs des grands romanciers d'il y a quarante et vingt ans se sont trouvés soudain en présence de phénomènes sociaux d'une si effrayante gravité qu'ils n'ont pas pu y demeurer étrangers. Ils n'ont pas cessé d'être des observateurs, intimement imbus des méthodes scientifiques. A ce point de vue l'on a le droit de dire que l'école issue de Balzac, à travers Flaubert et Concourt, continue de développer son principe de documentation exacte et de stricte exactitude. Mais, et c'est par cette voie que le roman à idées a reparu, le champ de cette observation s'est renouvelé du tout au tout. Par suite l'indication des causes a revêtu, malgré les auteurs peut-être, un caractère de combativité. Les nuances de psychologie individuelle ont semblé trop minces, trop grêles à ces témoins des vastes mouvements de psychologie collective auxquels nous assistons, — un peu comme les habitants de Pompéi assistaient aux premiers tremblements de terre qui dénonçaient la prochaine explosion du I. 9
Vésuve. Les problèmes nationaux se sont découverts, imposés plutôt. A gauche comme à droite le roman social a foisonné. Romans sociaux, les derniers livres de Zola, ceux de M. Anatole France, les Deux Vies de MM. Margueritte. Romans sociaux les Morts qui parlent et le Maître de la mer de M. de Vogiié, les Déracinés de M. Maurice Barrés, VIsolée de M. René Bazin, les Roquevillard de M. Henry Bordeaux. A quoi bon dresser une liste qui comprendrait la majeure partie des œuvres d'imagination publiées depuis ces dix années? Il serait aisé de montrer dans les autres l'envahissement des plus indifférents en apparence par le même ordre de souci. Mais comment traiter de pareils sujets, comment raconter les tragédies du Parlement déshonoré et de l'école corrompue, du couvent dispersé, du foyer menacé, du mariage et du divorce, sans aboutir à des affirmations sur les problèmes qui passionnent le pays ? Vous croyez n'être qu'un savant qui dégage les conditions d'un s cas » : vous devenez un partisan, que vous le vouliez ou non. Vous prétendez, vous aussi, ne faire que du roman objectif : vous faites du roman à idées. C'est la nouvelle forme que revêt, dans son avatar contemporain, l'ancien roman à thèse. Des événements analogues produisent toujours des effets analogues. Nous revenons au temps où Rivarol disait à Chênedollé : « La Révolution est tout. Elle envahit tout, remplit tout, attire tout... Combattons-la. Quel plus beau rôle que celui de dévoiler les systèmes de l'organisation
sociale, encore si peu connue? Quelle plus noble et plus éclatante mission que celle d'arrêter, d'enchaîner, par la puissance et l'autorité du talent, ces idées envahissantes qui sont sorties, comme une doctrine armée, des livres des philosophes, et qui, attelées au char du soleil, comme l'a si bien dit ce fou de Danton, menacent de faire le tour du monde ? »
Parmi les jeunes écrivains qu'a saisis ce que j'appellerai cette fièvre civique, un de ceux dans l'œuvre duquel Rivarol — le Rivarol du Petit Dictionnaire des Grands Hommes de la Révolution — se serait le mieux complu, porte précisément le nom d'un des maîtres que je nommais tout à l'heure. Je veux parler de M. Léon Daudet, qui vient de nous donner une nouvelle étude du monde parlementaire la plus forte qu'il ait écrite : les Primaires. C'est aussi le contraste entre le ton de ce livre et le ton des livres de son père consacrés à des thèmes analogues : le Nabab, Numa Roumestan^ qui m'a suggéré ces quelques réflexions. Quelle tranquillité de mœurs se respire encore dans les récits de l'exsecrétaire du duc de Morny! Comme il est visible que dans la France du Nabab et celle de Numa, aucun des organes vitaux du pays ne paraît me-
nacé! Ni la famille, ni la religion, ni la propriété, ni l'armée ne sont contestées. Cette haute ou moyenne bourgeoisie française, qu'Alphonse Daudet « croque • à loisir avec tant de finesse dans la touche, tant de justesse aussi, se croit si bien établie! Elle a une telle foi dans la solidité de l'édifice administratif construit par Bonaparte avec les débris de l'ancien régime! Cette confiance gagne l'artiste. Sa curiosité s'amuse, son humanité s'attendrit au spectacle de ses modèles. Sa sensibilité n'en est pas bouleversée. Elle ne peut pas l'être. Par contraste, quelle acre fumée de guerre civile se respire dès les pages de début des Primaires! Il ne s'agit pourtant que d'un drame de famille que l'auteur de VEvangéliste aurait pu conter, que Feuillet a conté : un député socialiste, très en vue, François Salvian, se trouve avoir pour femme et pour fille deux créatures très pieuses. Comment mettre en accord son rôle public de chef de sectaires et ses devoirs, sa tendresse surtout d'époux et de père? Vous voyez d'ici avec quelle ironie émue et légère Alphonse Daudet eût crayonné cet intérieur. En effet, voici vingt ans, un député de l'extrême gauche n'était un persécuteur qu'en paroles. Le pacte concordataire paraissait garantir pour toujours aux consciences chrétiennes la célébration paisible de leur culte. Les congrégations étaient taquinées. Elles n'étaient pas menacées. Aujourd'hui, quand l'écrivain prend sa plume pour dresser le procès-verbal de cette lutte entre un Salvian et les membres de sa
famille, il y reconnaît un épisode d'une guerre religieuse engagée d'un bout à l'autre du pays, et qui va grandissant, comme un incendie en train de dévorer une forêt séculaire. Ce n'est plus le drame d'un foyer, c'est celui de la France. Par sa faiblesse devant les exigences de son parti, le député radical d'aujourd'hui se fait le complice de scélérats. Il le sait, bien qu'il essaie de s'étourdir. Mais, sans cette complicité, il ne serait pas renommé. M. Léon Daudet ne ferait qu'en rire, de cet hypnotisme électoral, dont est possédé ce vaniteux. Mais en même temps, des milliers d'âmes lui apparaissent, blessées à mort par des lois infâmes que le crime arrache à la peur. Quoi d'étonnant si l'indignation monte en lui ? Sa phrase s'irrite, elle s'enve ime. Comment diagnostiquer un mal, dont son pays agonise, sans frémir, sans saigner jusque dans ses fibres les plus secrètes, quand on en est, de ce pays, par des siècles et des siècles d'aïeux Français ?
Il en va ainsi d'un bout à l'autre de ces Primaires que l'on ne saurait analyser sans qu'à chaque péripétie nouvelle, on ne se heurte à une des questions vitales de l'heure présente. Ce ne sont pourtant que des aventures comme il s'en est rencontré à toute époque. La fille de François Salvian, par exemple, s'est éprise d'un jeune homme qu'elle veut épouser, au grand désespoir du politicien. C'est l'éternel sujet de la comédie et du roman. Ce jeune homme est un officier, et l'ennemi de choix pour les doctrinaires de l'anarchie aussi bien que
pour ses barbares. L'officier d'aujourd'hui, c'est leur grande victime parce que c'est leur grande terreur. Vous vous souvenez des Contes du Lundis et comme notre armée, même vaincue, se dessinait dans l'imagination de leur auteur, en types élégants, pimpants et fiers? Le capitaine Laurent Coltet, dans le roman de M. Léon Daudet, c'est l'armée outragée et trahie, que les politiciens haïssent sans oser la détruire entièrement. Hélas! ce n'est pas pour le service de la France qu'ils la conservent encore, c'est pour leur service, partagés qu'ils sont entre leur haine de l'ordre que cette armée représente, leur certitude que cette armée les exécutera un jour, et leur épouvante devant la frénésie toujours grondante de leurs propres sectateurs. Sachant cela, le romancier ne peut pas peindre sa figure de soldat sans que son cœur batte de pitié et de rancune : de pitié pour les martyrs de l'uniforme; de rancune, de fureur plutôt contre les insulteurs de cet uniforme, ces agents, que l'on voudrait tous croire inconscients, de la conquête étrangère. Sachant la place occulte, redoutable, occupée par des spéculateurs sans scrupules dans la basse politique contemporaine, il ne contient pas sa révolte contre certains de ses personnages : Houngar, par exemple, le millionnaire qui commandite le journal du socialiste Salvian. Il la contient mal aussi devant Max Albigny, le rival de Salvian, le révolutionnaire ascétique, qui prend pour un amour du progrès et de la justice les crises de féroce envie dont il est possédé.
Arrivistes grandiloquents, boursiers véreux, fanatiques à demi fous, sîiobs aussi, — il y a dans le livre la peinture du salon d'une grande dame collectiviste qui est simplement une merveille d'ironie vengeresse, — toi's ont pris la France à démolir. Cette sacrilège besogne, le romancier la dénonce avec une émotion qui ne pouvait pas être celle de ses aînés quand ils analysaient des vices privés et des passions sans conséquences nationales. La méthode d'investigation exacte est bien celle qu'emploie leur successeur. Seulement la différence des sujets est trop grande. Entre les études de mœurs que nous donne M. Léon Daudet et celles que nous a laissées son père, on croirait que des catastrophes se sont produites. Il s'en produit bien une, mais qui dure : la France est en proie aux convulsions d'une épilepsie qui risque d'être mortelle.
Tragique pronostic, mais qui ne doit pas nous faire oublier, à nous autres écrivains, notre première obligation, celle de maintenir intact le dépôt de culture que nos maîtres nous ont transmis. Notre grand devoir civique, même dans ces heures de suprême péril, est d'abord un devoir technique. Archimède n'a défendu sa ville qu'en commençant par calculer juste. Il y a donc lieu pour nous de
nous demander si cette évolution d'un genre qui tient une telle place dans notre littérature, est bonne ou mauvaise, esthétiquement. Elle serait mauvaise, et cela sans aucun doute, si le roman social aboutissait au roman politique. Rien de plus contraire aux lois fondamentales de l'art de la fiction que des récits où le narrateur se fait homme de parti, attribuant toutes les supériorités aux protagonistes de ses idées, tous les vices aux autres. En revanche, on ne conçoit pas que l'élargissement du thème puisse nuire au roman, s'il se conforme à ce principe de scrupuleuse vérité qui fait de lui, suivant le mot très heureux de Concourt, « un fragment d'histoire possible ». — Mais, objecterat-on, la crise que traverse la société française est temporaire. Elle finira. A ce moment-là, les livres qui l'auront peinte ne seront plus intelligibles qu'historiquement, au lieu qu'une Sapho sera vivante, comme une Manon Lescaut, tant qu'il y aura des hommes possédés d'un amour passionné pour une créature indigne ; une Cousine Bette tant qu'il y aura des vieillards amoureux; un Cœur simple, tant qu'il y aura des servantes et des maîtres. — L'argument paraît irréfutable, il ne résiste pas à l'examen. Le roman social est historique par une de ses faces, — et cela serait déjà bien légitime. Qui l'empêche, tout comme l'autre, de montrer les caractères de ces personnages historiques dans leur humanité éternelle? Il n'y a rien de contradictoire à cela. Il peut, en outre, et c'est sa mission propre, dégager de l'accident contempo-
rain ce qui est de tous les âges. C'est un drame social — au sens où nous disons un roman social — que VAgamemnon d'Eschyle. C'en est un autre que la pièce de Sophocle oii Antigone en appelle des lois iniques aux lois divines, qui précèdent les autres et les redressent par avance. Pourquoi ces deux œuvres, témoignages d'une civilisation disparue, nous remuent-elles à cette profondeur? C'est qu'Eschyle et Sophocle ont su apercevoir et marquer des sentiments qui seront vrais de toute société religieuse, quelle qu'elle soit. C'est un poème social, s'il en fut, que la Divine Comédie, une création toute civique. Elle est aussi vivante pour nous que pour les Florentins, chez qui l'Etat ressemblait si peu à notre Etat. Plus près de nous, ce sont deux comédies sociales que le Tartufe et le Bourgeois gentilhomme. C'en est une autre que Don Juan, cette étude du grand seigneur méchant homme. Tout a passé du dix-septième siècle. Rien n'a péri de ces peintures, parce que Molière a discerné, par-dessous des phénomènes passagers, des causes éternelles. Tant qu'il y aura des intrigants pour se couler dans le monde sous un masque de convictions menteuses, des enrichis vaniteux pour singer les nobles, des privilégiés pour se prouver leur force en abusant de leur prestige, Tartufe, M. Jourdain et don Juan seront vrais.
Concluons que le roman social n'atteint sa pleine valeur qu'à la condition d'avoir de la portée. Il est indispensable qu'il fasse penser. L'extrême sincérité de la notation et l'extrême sérieux de la ré-
flexion lui sont également nécessaires. M. Léon Daudet, qui a commencé sa vie intellectuelle par de fortes études de médecine, est doué supérieurement de l'un et de l'autre don. Les pages de son livre consacrées au suicide d'un de ses hommes d'affaires, Camille Nortier : Au bout du Fossé, sont d'un tragique qui, à chaque ligne, décèle un maître. Le chapitre que j'ai déjà signalé sur le salon de la patricienne collectiviste est, par contre, d'un comique intense, sans que l'étonnant humour de l'auteur cesse un instant de serrer de près la réalité. D'autre part, le titre seul du livre enveloppe une philosophie. Le romancier a nettement vu que le mal actuel de la France est la régression intellectuelle, l'affaiblissement du cerveau, la demiscience, la demi-culture. Il a nommé ce mal d'un mot qui restera, précisément à cause de son double sens. Il désigne à la fois et ce retour en arrière et aussi les propagateurs de l'éducation la plus faite pour accroître encore cette déchéance centrale, pour propager le culte du « manuel et de la notion », la « puérilité des formules », le a dogmatisme badaud des théories ». Les primaires, ce sont tous les a pense-petit », qu'ils aient soixante ans ou qu'ils en aient dix, qu'ils soient sénateurs ou écoliers. Ce pouvoir d'indication des causes, pour reprendre le terme que j'employais tout à l'heure, M. Léon Daudet l'a dans le détail aussi bien que dans l'ensemble. Son livre abonde en formules qui vont très loin. Ainsi lorsqu'il fait dire à son Salvian, vaincu enfin : a Les familles d'opinion
divisée amènent tôt ou tard la ruine de leur chef. » Qu'un esprit de cette vigueur soit devenu un traditionnel, qu'il ait rejoint le groupe de talents nouveaux qui travaillent aujourd'hui de toutes parts à la contre-révolution des idées, ce doit être une joie profonde pour les vétérans de cette dure bataille, tentés parfois de s'écrier, comme un de leurs grands aînés, le meilleur écrivain monarchiste de 1793 : a Nous écrivîmes et nous parlâmes inutilement en faveur de la religion, de la morale, de la politique, en faveur et au nom de l'humanité et de l'expérience de tous les siècles. Notre voix se perdit dans la destruction universelle. Nous nous tûmes. » De nos jours le magniûque polémiste du Journal Politique national ne le jetterait plus, ce soupir de découragement. Il continuerait sa tâche, sûr que l'Intelligence qui, s'égarant, a fait la Révolution au dix-huitième siècle, la défera au vingtième. Elle a enfin compris que la Démocratie est sa mort.
Août 1906.