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DANS LES MONTAGNES

Pourquoi Tidée me vient-elle de vous raconter Tune de mes promenades électorales dans le Var?^ Je ne sais trop. Une vieille lettre qui m'est tombée sous la main a brusquement réveillé des souvenirs dormants. J'ai revu des scènes passées, 6 et le désir m'a pris d'en revivre quelque chose en votre compagnie, bon lecteur.

Avec ses golfes bleus couronnés des Maures ou de l'Estérel,^ dominés des Alpes, avec ses promontoires de porphyre ou de grès rouge^ dont l'ardent reflet enflamme la nier, avec

10 HC8 montagnes pelées ou moutonnantes des pins noirs* et des lièges convulsés sous la blessure saignante de la hache, avec ses villages de hautes murailles calcinées qui s'accrochent aux j)cntcs, avec ses claires rivières bouillonnant de roche en roche sous les branches mouillées, avec ses vallées de verdure, ses

15 hautes futaies, ses plaines d'oUviers gris, son mistral,^ son ciel de Umpide lumière, le département du Var est un des purs joyaux de notre France. Je ne me risque point à le décrire. Je veux seulement vous conter une gaie promenade dans les montagnes de TEstérel.

20 Aux élections de 1889, j 'avais rencontré sur la grande place de Draguignan^ un grand gaillard bien découplé,^ qui me fut présenté comme le maire de Tanneron.^ Où ça, Tanneron? Quelque part, dans l'Estérel, entre les Alpes et la mer, sur im pic qui domine Grasse.® Après quelques mots de vague

25 politique,^^ l'homme me parla de son étrange pays, des habitants dispersés dans les solitudes de la montagne, bûcherons', pasteurs, cultivateurs de fleurs pour les distilleries de Grasse. Il me dit la difficulté des communications, rappela les promesses officielles, toujours renouvelées, jamais tenues. Et comme

30 j'annonçais une visite prochaine:

— Non, vous^ne viendrez pas nous voir. Personne n'est jamais venu, fit mélancoliquement le montagnard. — J'irai, répliquai-je.

— Eh bien! si vous me donnez votre parole, vous aurez 5 toutes les voix^ de Tanneron.

— Je vous donne ma parole.

— C'est bien, au revoir!

Quelques jours après, sur 128 électeurs inscrits, j'avais 128 voix, y compris celle du curé!^ Dès l'automne suivant, 10 j'annonçais ma visite sans qu'il fût besoin de me rappeler ma promesse.

Par une belle matinée de septembre, nous voilà roulant sur les belles routes sonores parmi les oKviers, les figuiers et les pampres jusqu'à Fayence, Callian, Montauroux.^ De ces 15 hauteurs, nous dominons l'immense plaine jusqu'aux montagnes bleues qui barrent la mer. Des eaux vives, des cascades bruyantes éclaboussent les pentes de verdure. Cordialement accueillis, nous déjeunons chez le maire de Callian. Un grand parc traversé d'eau courante, de beaux om- 20 brages, des fleurs, toute une ménagerie, un horizon sans fin. Personne qui soit jamais allé à Tanneron. Notre entre- • prise parait étrange à tous.

Nous traversons Montauroux, où c'est le jour de bravade^ La ville est sillonnée^ de guerriers bizarres, emplumés, casqués, 25 cuirassés, armés jusqu'aux dents, lançant à tout venant des regards farouches, et se préparant aux furieuses pétarades® accompagnées de clairons et de tambours qui donneront à tout le pays la forte sensation de la guerre sans lui en procurer les ennuis. Quels regrets de ne pouvoir prendre notre 30 part de bravade!

Mais déjà nous descendons par la vallée du Biancon jusqu'à la Siagne, rivière torrentueuse, hérissée de roches, qui va, toute écumante, se jeter dans le golfe de la Napoule.^ Plus d'habitations: des bois, la route déserte, quelquefois tm

mulet et son muletier, tous deux étonnés d'une voiture en cet endroit sauvage. A un tournant, brusquement, se découvre une auberge de drame, incrustée dans le flanc de la Montagne. C'est la CoUe- Noire (ColliS' Nigra), célèbre par ses histoires 5 de brigands. Nous ne sommes pas très loin des Adrets de MontaurouXy patrie de Robert Macaire.^

Tout à coup, la voiture s'arrête. Nous voilà subitement entourés d'une bande criante, surgie je ne sais d'où. Les uns se jettent à la tête des chevaux, les autres ouvrent violem-

10 ment les portières et projettent jusqu'à nous des bras, des mains, des têtes qui s'agitent de cent façons dans d'in- , compréhensibles clameurs. Je me prépare à défendre héroïquement ma vie, quand tout à coup je rencontre le visage ami du maire de Tanneron. Nos brigands sont des frères.

15 C'est Tanneron qui est descendu jusqu'à la Colle-Noire. Vous pensez quel accueil. Tout le monde parle à la fois. On dételle les chevaux, on remise la voiture, on se passe le député de main en main, et, après l'avoir dûment considéré, palpé, retourné, on le hisse sur un grand diable

20 de mulet, ^ surmonté d'un bât confortable. Il n'y a pas d'autre moyen de locomotion.

Mes compagnons me suivent en même équipage. Les Tanneronnais à pied nous font cortège. Nous suivons la Siagne verte encombjrée de grands fûts de pins que les bûche-

25 rons lui confient, et qu'elle transporte bénévolement jusqu'à la mer. Les roches jalouses arrêtent au passage ce bois flottant. De grands gaillards armés de longues perches ont pour mission de les ramener dans le courant. Dix francs pour conduire mille arbres jusqu'à Cannes. On ne doit pas

30 amasser de rentes dans ce métier.*

Nous traversons un vieux pont de pierre, et nous commençons l'ascension de la montagne. Trois heures durant, nous gravissons péniblement la pente rocheuse dans un tumulte de cris, de récits et de chansons. L'un nous raconte comment

35 péchant des truites, la nuit, il fut surpris par les gendarmes,

et, sautant avec son sac de poissons dans la rivière, gagna Tautre rive sans perdre son butin. "Ici, nous dit un autre, j'ai été arrêté, l'année dernière, en plein join-. Je revenais de la foire. J'avais quatre cents francs siu* moi. Un homme 5 inconnu était assis sur un tas de cailloux. Il se leva tout d'un coup, quand je fus à cinq mètres, et me demanda l'heure. Je ne m'y trompai pas. Je suis assçz vigoureux. Je rassemblai mes forces^ et je lui lançai . . . wn regard. • • qui le terrassa."

10 Nous croisons un mulet dont le collier se termine en une formidable pointe. C'est le spectacle ordinaire des équipages d'Avignon à Nice.^ Je demande l'usage^ de cet extravagant appendice. "Ces< de Vorgiceilj*^ me répond philosophiquement mon ami.

15 Ainsi devisant, causant, criant, chantant, nous faisons l'ascension de l'Estérel à travers les sombres futaies ou les clairières embaumées de cultures de jonquilles. Enfin, nous débouchons, à la nuit tombante, sur un plateau où de nouveaux amis nous attendent. Le curé est en tête, un grand

20 gars vigoureux,* bien planté, face rougeaude et cheveux drus, l'air brave, la poigne du rustique. Il débite un petit compliment aimablement tourné. Je réponds de mon mieux et nous voilà bons amis.

Nous sommes au terme du voyage. Sous la lune j'aper-

25 çois la modeste maison d'école, mairie, et presbytère. En face, une humble bâtisse avec cette enseigne: Café, un hangar et c'est tout. L'église est sur un pic voisin. Les maigres ressources de ce pauvre pays ne permettent pas même une agglomération de deux fermes. L'adjoint^ demeure à dix-

30 sept kilomètres du maire. Ce n'est pas une petite entreprise que de réunir le conseil municipal.^ Ce plateau nu avec ses deux bâtiments au ras du sol, c'est Tanneron; le reste, c'est la banlieue dans la forêt.^

Sous le hangar une longue table est somptueusement

35 servie. Nos amis ont rapporté de Grasse^ à dos de mulet un

extravagant amas de victuailles. L'Estérel ce jour-là vît un festin sans pareil, truffes et Champagne, gâteaux fins/ toasts et discours, que sais-je? Après une petite station de trois heures à table, une courte conférence politique dans la salle 6 d'école servit d'intermède.^ Après quoi chacim reprit sa place autour de la nappe, et les chansons conmiencèrent. Vers une heure du matin, on m'emmena coucher dans une grange voisine. Un lit se trouvait là. La difficulté fut de s'y introduire sans se heurter aux stalactites de jambons et de

10 saucissons qui pendaient de la voûte.^ Toute ma nuit en fut étrangement parfumée, et le matin, à mon réveil, je donnai follement de la tête^ contre cette dansante saucissonnerie. La troupe époumonnée^ dormait à la belle étoile.* J'eus le plaisir de surprendre tout Tanneron le nez dans l'herbe, au 5 soleil levant.

• La matinée se passa dans l'admiration du paysage inoubliable. L'immense muraille des Alpes^ dénudées, ravinées, tourmentées, incrustées de rares villages fumeux, les puissantes croupes verdoyantes de l'Estérel, Grasse à nos pieds,

20 et, par-dessus les montagnes de l'horizon, le bleu violent de la mer infinie.*

Il fallait partir. Juchés sur le mulet ami, nous suivîmes un autre versant. Chemin faisant nos compagnons nous disaient leur vie. Pas d'exploitation forestière possible, faute

25 de routes. Ah! si le député voulait, on les aurait, ces routes. . . • Le député promettait. Le plus étrange, c'est qu'il n'a pas promis vainement. En attendant les routes, que faire? Couper les arbres et les jeter dans la Siagne qui les emmenait à Cannes. Cultiver les fleiurs. Il n'y avait pas besoin d'être

80 propriétaire. Faisait une clairière qui voulait pour la culture.* Ce régime primitif avait son bon côté pourtant. Les routes tant souhaitées amèneront le forestier redoutable, Tadministration, les règlements, la tyrannie du papier oflBeiel.*® Qui sait si Tanneron ne maudira pas un joiur le député pour

35 avoir tenu ses promesses?

Ainsi je songeais, dodelinant sur mon mulet^ qui faillit me jeter aux truites, au passage d'un torrent. Une troupe d'enfants sautait de pierre en pierre. C'étaient des écoliers de huit à douze ans, qui montaient à Tanneron où les atten- 5 dait l'instituteur. Ils avaient déjà fait huit ou dix kilomètres. L'hiver, quand le torrent grossit subitement, ils se dispersent dans les granges au lieu de rentrer chez eux.

A la CoUe- Noire f il fallut %e dire adieu. Comme je montais en voiture, un brave Tanneronnais qui m'avait montré 10 beaucoup d'amitié, s'approcha de moi tristement et tout bas me confia sa pensée: "Je voudrais tien être facteur," dit-il. Ce fut le dernier mot du voyage. C'en est peut-être la philosophie.

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