L'HOMME ET L'ŒUVRE
"Je suis un homme f et j'écris"
— CXEMENCEAU
Georges Clemenceau est né le 28 septembre 1841 à Mouilleron-en-Pareds, près Fontenay-le-Comte (Vendée). Son père était médecin, conune Georges Clemenceau devait Pêtre lui-même par la suite. Entre le père et le fils paraît exister
5 une ressemblance frappante, tous les deux doués, s'il faut en croire les biographes, du même sens aigu de la réalité, des mêmes facultés critiques, de la même verve narquoise et caustique, tous deux avec un penchant décidé vers la science, des opinions himaanitaires et politiques analogues.
10 M. Clemenceau père, malgré la particule nobiliaire attachée à son nom, tenait beaucoup du Jacobin.^ C'était un vrai bleu de Vendée,^ un homme aux idées nettes et tranchantes. Les biographes Pont assez justement comparé au Médecin de campagne dans le roman de Balzac.^
15 De son enfance en Vendée, dans un miheu rustique et pittoresque, Georges Clemenceau a gardé un goût décidé pour la nature. Il n'oubUa jamais, en particuUer, les jours passés dans le pittoresque et sombre château de T Aubraie qui ressemble si bien au manoir d'Henri de Puymaufray décrit
20 au début des Plus forts. ^
A sa Vendée natale Georges Clemenceau a attribué certains des traits qui le caractérisent, "l'instinct d'indépendance, la liberté de la critique, l'obstination têtue, la combativité." C'est au lycée de Nantes^ que Clemenceau va faire ses
25 études. A Nantes pareillement il commence sa médecine^ qu'il complétera à Paris où nous le retrouvons en 1860.
L'agitation républicaine met, à cette époque, le Quartier Latin en effervescence. Le père de Clemenceau avait été arrêté lors du Coupd'État de 1851.^ Georges Clemenceau se jette à son tour dans l'opposition et ses articles dans les 6 journaux, en faveur des idées républicaines, l'envoient pour deux mois à la prison de Mazas (1862).
En 1865 Clemenceau obtient le titre de Docteur en médecine avec une thèse sur la Génération des éléments anatomîques. Le voilà marqué pour toujours de l'empreinte scien- 10 tifique. La science sera désormais pour Clemenceau une Muse, comme elle l'a été pour tant de penseurs et d'écrivains de cette génération, historiens comme Renan,^ critiques comme Sainte-Beuve, ^ philosophes comme Taine, ^ romanciers tels que Flaubert,^ ou poètes comme Leconte de Lisle/
15 Balzac,' Auguste Comte,^ Claude Bernard^ (dont V Introduction à la médecine expérimentale paraît Tannée même où Clemenceau soutient sa thèse de doctorat) ont imposé à Georges Clemenceau et à toute sa génération le culte et, pourrait-on-dire, la religion de la science.
20 L'influence étrangère, anglo-saxonne en particulier, est
très marquée sur Clemenceau jeune homme. Après avoir
•été reçu docteur en médecine, Clemenceau s'expatrie pour
plusieurs années. Nous le suivons à Londres où il se prend
d'intérêt pour les théories de Stuart Mill^® et d'Herbert
25 Spencer.^i Des traces de leurs doctrines se retrouveront dans les livres de Clemenceau, tels que la Mêlée sociale et le Grand Pan. Il adoucira d'ailleurs l'évangile de la luite pour la vie à force de philantropie et d'altruisme. En 1869 il donne une traduction de l'ouvrage de Mill sur Auguste
30 Comte^ et le positivisme. La doctrine positive de Comte plaît à Clemenceau et il lui empruntera en particulier sa religion de V humanité.
De 1865 à 1869 Clemenceau est aux États-Unis, à New York puis à Stamford (Connecticut). Le Tigre de France
35 enseigne alors le français dans une école de demoiselles.
C'est là qu'il trouve sa femme. Les persomies qui l'ont connu à cette époque nous représentent Clemenceau conmie doué d'une personnalité nettement accusée, gentlemanaccompli, ami dévoué, d'une bonne humeur inlassable. On ignore
5 trop le fait que, vers 1870, le futur Président du Conseil a commencé par être, pour» de jeunes Américaines en voyage, tout simplement "le Professeur," xm cicérone des plus obligeants et toujours prêt à montrer à ses amis d'outre-mer le pittoresque de la Bretagne ou de Paris.^
10 En 1870 les Prussiens sont sous les murs de Paris. Georges Clemenceau rentre en France et le voilà en pleine mêlée. Médecin à Montmartre, il est élu maire du quartier puis envoyé comme député à T Assemblée Nationale de Bordeaux.* A l'Assemblée Nationale Clemenceau se déclare partisan
15 d'une résistance sans merci. Il proteste contre la cession de TAlsace-Lorraine à l'Allemagne. Mais c'est en vain. La guerre désastreuse avec la Prusse est à peine terminée que la guerre civile, la Commune,^ commence. .La position occupée à ce moment-là par Clemenceau est difficile. Mont-
20 martre est le quartier général des Insurgés. Entre les Versaillais — comme on nonmae les troupes du gouvernement régulier de Versailles — et les Communards qui tiennent Paris, Clemenceau sert de conciliateiu*. Ce rôle faillit lui coûter cher; à peine échappa-t-il à une fin tragique.
25 La carrière politique de Clemenceau date de ses fonctions de maire de Montmartre et de sa nomination, peu après, conmie membre, puis président du Conseil Mimlcipal de Paris. Depuis lors, de 1876 à 1893, Clemenceau est dans la politique. Il se fait bientôt un renom spécial par la véhé-
30 mence et le coiu^age de ses convictions, son absolue sincérité, sa haine des compromis, son esprit de prompte décision, sa sanglante ironie. Comme homme politique, la ligne de conduite de Clemenceau fut alors celle d'un patriote inflexible et d'un philantrope convaincu. En 1877 il fut par-
35 mi ceux qui sauvèrent, juste à temps, laTroisième République
d'une restauration monarchique.^ Cependant les questions intérieures ne firent jamais perdre de vue à Clemenceau les dangers toujours possibles sur la frontière de TEst. A une époque où la blessm-e faite à la France par les Allemands 5 saignait encore, Clemenceau dénonça en plein parlement le danger des aventures coloniales. Pourquoi la France iraitelle gaspiller en Indo-Chine ou en Tunisie^ des énergies précieuses, et faire ainsi le jeu de Bismarck^ qu'inquiétait une revanche possible sur le Rhin? Au moment de l'affaire
10 Boulanger^(1887), Clemenceau, après un moment d'hésitation, contribue à la défaite du général que sa popularité préparait pour la dictature. Alors survint l'affaire de Panama^ (1889). De vraies années d'épreuve commencent pour Clemenceau. Bien qu'il ait réussi à se justifier des accusations mensongères
15 portées contre lui par le faussaire Norton (Norton accusait Clemenceau de s'être vendu à l'Angleterre), Clemenceau n'en perdit pas moins son siège à la Chambre et il abandonna la politique (1893).
Pendant dix ans, de 1893 à 1902, les loisirs forcés donnè-
20 rent à Clemenceau, journaliste et écrivain, libre carrière.
Nous devons à sa retraite la plus grande partie de son
œuvre Uttéraire. Dans les journaux qu'il rédige, à la Justice,
à l'Aurore, en d'innombrables articles recueiUis ensuite en
volumes, Clemenceau continue à combattre pour les mêmes
25 principes qUe son éloquence virulente et amie des faits avait
portés à la tribune. La plume à la main, Clemenceau est le
même homme qu'à la Chambre. Écrire et combattre sont
pour lui synonymes. Quand l'affaire Dreyfus® arrive, il
consacre à la défense de l'accusé le meilleur de son énergie.
30 C'est dans le journal de Clemenceau, V Aurore, qu' Emile
Zola^ lance son fameux éditorisl f Accuse (1898).
Clemenceau rentre à la Chambre en 1902 comme sénateur du Var.* Il figure pour la première fois dans un cabinet français, en 1906, comme Ministre de l'Intérieur et, peu après.
comme Président du Conseil (1907-1909). Nombreux sont les problèmes sociaux et politiques que Clemenceau eut alors à résoudre. Il le fit dans un style bien à lui, avec ime énergique et prompte décision. Des grèves et des rébel- 5 lions parmi les vignerons du sud-ouest de la France menacent l'ordre social tout entier. Clemenceau est là pour jouer avec fermeté le rôle de conciliateur.
C'est en 1909, à Toccasion des réclamations concernant des déserteurs allemands de la Légion Étrangère
10 à Casablanca^ (Maroc), que paraît la première menace sérieuse d'im conflit entre la France et l'Allemagne, (sans oublier le discoiu^ provocateur du Kaiser à Tanger en 1905) .^ Clemenceau est là, ferme et intrépide, voire railleur. Quand l'ambassadeur d'Allemagne le menace de réclamer ses passe-
15 ports, ce qui équivaut à une rupture, Clemenceau ne s'effraie pas. Il tire simplement sa montre et conseille à l'Excellence allemande de se hâter car, dit Clemenceau, le rapide Paris- Berlin part à l'heure.
L'intrépidité et le courage de Clemenceau ne se bornent
20 pas aux relations extérieiu*es. A l'intérieur, il s'est fait le renom de tomber tous les ministères qui lui déplaisent, et ils sont nombreux. A cette accusation de "tombeur de ministères" Clemenceau répondait im jour par cette joUe boutade que, somme toute, il n'avait, lui Clemenceau,^ jamais ren-
25 versé qu^un cabinet, puisque c'était toujours le même.
1914 et la guerre. Le fidèle serviteur de la France était prêt. Dans son journal V Homm^e libre, rebaptisé plus tard V Homm^ enchaîné, pour se moquer du censeur, puis comme Président de la Commission de l'armée,^ enfin et surtout 30 comme Ministre de la Guerre et Président du Conseil (1917- 1920), Clemenceau inspire à ses compatriotes l'espoir, l'endurance, et le courage. "H n'y a que la foi qui sauve," dit le proverbe. Clemenceau n'a jamais perdu la foi dans le bon droit et la vitalité de la France. La France n'oublia ^^^
Clemenceau à Theure du danger. Il reparaît sur la scène aux jours sombres et critiques de novembre 1917. La Russie a capitulé, Tennui de la guerre, ce que les soldats du front nomment le cafard,^ semble avoir gagné ceux mêmes à qui 6 sont confiées le plus directement les destinées de la France. Puis survient la percée allemande, au printemps de 1918.^ Heures tragiques pour la France et pour le monde. Mais Foch^ est là, Clemenceau "lui commande de conmiander." Clemenceau a toujours la foi. Il va servir comme oflScier de
10 liaison en chef entré les civils de Tarrière et les hommes des tranchées, cela, parfois, au risque de sa vie.
Clemenceau avait été un des premiers partisans et soutiens de l'entente cordiale franco-anglaise.* C'est à lui également que revient l'honneur de saluer les premières
15 troupes américaines à Paris. C'est lui qui décréta, en plein bombardement de la capitale par les canons allemands à longue portée, que le 4 juillet 1918 serait fête nationale française, malgré tout. A ceux qui, dans ces jours critiques, allaient interviewer Clemenceau sur sa poUtique, le Tigre
20 de la France répondait par ces simples mots: ''Je fais la guerre." C'était là tout son progranome et sa devise. Il fit la guerre et la fit bien. Xe Kaiser allemand a été la dernière victime du grand tombeur dé ministères.
1918 et la Victoire. Le même homme qui, en 1871, avait
25 vu les Prussiens dans Paris est celui qui présentait aux envoyés allemands à Versailles^ la plimae qui signait la capitulation de l'Allemagne. La guerre était finie. Restait à la France la pénible tâche de sa reconstruction. Clemenceau était toujours là poiu* en esquisser le progranome. Il le fit
30 dans son discours de Strasbourg (novembre 1919): "Maintenant au travail !" L'honmae qui donnait ce suprême conseil d'énergie à ses compatriotes était âgé de soixante-dix-huit ans, jeune de ces soixante-dix-huit ans, pourrait-on dire, le de toute sa force et de tout son patriotisme mûri par longue expérience. La carrière pohtique de Clemenceau,
NOTICE BIOGRAPfflQUE 19
commencée en 1870, s'est terminée abruptement en ianvier 1920, après un demi-siècle environ de labeur et de dévouement à la France. Après l'armistice il avait été élu à l'unanimité membre de l'Académie Française. Son pays 5 lui avait conféré un non moins grand honneur en décrétant que "le citoyen Georges Clemenceau et les maréchaux Jofifre^ et Foch avaient bien mérité de la patrie."
La philosophie de Clemenceau, ainsi qu'on la trouve exposée dans la préface de la Mêlée sociale et du Grand Pariy
10 porte le cachet de son époque. "Bien de l'eau a coulé sous les ponts," depuis que le Docteur Clemenceau publiait sa thèse sur la Génération des éléments anatomiques et ses Notions d'anaiomie générale (1865-1867). Ce n'est sûrement point la faute de Georges Clemenceau si l'heure, au cadran de
15 sa montre, est celle de Comte,^ Darwin,^ Spencer,* Taine, et Renan, tous fervents adeptes en la religion de la science. Le darwinisme, le positivsme, le déterminisme, l'évangile du struggle-for-life^ sont susceptibles de bien des interprétations diJËférentes, suivant qu'on les voit sous l'angle des poèmes
20 idéalistes d'Emerson,^ sous celui de l'apologétique chrétienne de Brunetière,^ ou d'après les vaticinations matérialistes de Haeckel.* La prédication à l'allemande du struggle-for-lifef avec accompagnement de grosses "Berthas,"® n'a guère contribué à rendre la doctrine populaire. Conclure de là cepen-
25 dant au discrédit final de l'empirisme serait excessif. Après Emerson et William James,^® il est vrai, Boutroux^^ etBergson^^ ont envahi le champ de la philosophie française avec une mise en accusation impressionnante du scientisme. Des savants eux-mêmes, comme le regretté Henri Poincaré,^' ont
30 ouvert la voie à ime théorie, sinon de la banqueroute de la science, selon le mot fameux de Brunetière,^^ du moins de sa relativité. Mais que deviendrions-nous sans la science? Il n'en reste pas moins vrai que les générations nouvelles, tout
en différant sur les conclusions, portent encore l'empreinte du déterminisme. Anatole France,^ Charles Maurras,^ Paul Bourget,' comme Wells* et Bernard Shaw,^ sont des prophètes en science. Quant au pessimisme, il n'est ni plus 5 ni moins en Clemenceau qu'en Loti* ou chez Fauteur de Vile des pingouins,'' lui-même cependant apôtre enthousiaste du progrès. (Voyez Vers les temps meilleurs par Anatole France.)
Les pessimistes ne sont pas tous des Hartmann^ ou des
10 Leopardi,* et les savants, Dieu merci, ne sont pas tous non plus des Haeckel,^" pour chercher la clef des énigmes de la destinée dans ime vague ressemblance entre l'homme et le singe, ou pour lire à l'avance les lois de la société dans ime fédération d'amibes." De la science peut résulter, en guise
15 de réaction, une désespérance sans appel, conune celle des années 90, et ce qu'on nommait alors la doctrine de la décadence. Mais il y a une désespérance qui pousse à l'amélioration et au progrès. Il fallait en Clemenceau im robuste et quasi héroïque pessimisme pour baser, conmie il l'a fait
20 dans la MêUe sociale, un programme de justice sur une théorie de lutte aveugle et imiverselle poiu- la vie. Nos idéologues modernes peuvent bien reprocher à Clemenceau son évangile darwinien. D fut heureux pour la France et pour le monde qu'im Clemenceau vînt donner aux hommes en
25 g^éral et aux Français en particulier, la foi en eux-mêmes et dans un monde meilleur, sans leur cacher les faits de la trag^e universelle. Dans la Mêlée sociale, en particulier, en des pag^ dignes de Lucrèce» célébrant la nature des choses, Clemenceau montrait que la loi de l'homme est encore
30 à bien des égards celle de la jungle, ''œil pour ceû, dent pour dent^" une lutte à mort pour la survivance du plus apte.
La doctrine de Clemenceau est tout «atièie dans ce Hvie. Nous pourrions Fappd^ un optimisme «a expectative, basé sur une daîre science de la réalité. A travers ses diveis
35 royaumes notre univefs est un champ de bataille. Il faut
qu'il y ait un vainqueur et un vaincu. Point d'exemple dans la nature, d'une paix sans victoire. L'égoïsme est la loi, sinon l'idéal. Préparons-nous à lutter ou à disparaître et, pour lutter avec succès, unissons-nous. A l'égoïsme qui travaille 5 poiu* la mort, opposons l'altruisme qui travaille pour la vie. Clemenceau dans la Mêlée sociale ne nous promet pas l'âge d'or. Contentons-nous d'être homme, nous dit-il, et de consentir pleinement à notre destinée. Notre univers est un imivers pluraliste,^ avec beaucoup à perdre et peu à gagner
10 poiu* chacim de nous. Notre époque n'est pas romantique. L'harmonie, la paix, la justice naîtront de la bonne volonté commime et d'iin pacte signé par tous pour le respect de chacun. Liberté est synonyme de diversité. Ne sacrifions pas au monisme^ notre individualité, ni à l'internationalisme
15 nos patries. Que la loi de la vie soit "une belle économie de défense personnelle." "Toute la tâche pour im individu, une nation, ime société, comme pour une espèce végétale ou animale, est de préserver son existence et d'obtenir son plein développement." Le monde pom* Clemenceau, conmae pour
20 Emerson, est un système de compensations.^ Moralement et politiquement, pour des honunes sains et forts, le monde doit être im équiUbre de puissances, a balance of powers.
On peut voir ainsi comment Clemenceau philosophe rejoint Clemenceau homme poUtique, et comment les déclara- *
25 tiens du Premier de 1917-1920 font écho au savant d'il y a une trentaine d'années. A juger de la doctrine sur ses résultats, il faut bien qu'elle soit vraie dans une large mesure, puisque c'est à elle que la France doit d'avoir échappé saine et sauve à l'attaque venue d'outre-Rhin.
30 L'altruisme corrige d'ailleurs l'atpparente dureté de cette philosophie. H faut tirer de ce monde tel qu'il est le meilleur parti possible. Puisque le fort l'emporte sur le faible, c'est au fort qu'incombe le devoir de faire de notre univers une demeure habitable pour le faible. "Vivre pour sie garder,
35 c'est bien, vivre pour se donner, c'est mieux." "L'aide pour
la vie dans la lutte pour la vie, voilà Tordre de la vie.** "Il est beau de vivre, il n'est pas mauvais de mourir," telle est la conclusion de ce beau conte philosophique, Pierre et Pauly qui rappelle le Candide de Voltaire.^ Le monde extérieur peut 5 bien nous réduire au pessimisme, mais l'optimisme règne dans un cœur stoïque. Avant Théodore Roosevelt,* avec qui il offre plus d'un point de ressemblance, Clemenceau a fondé pour les Français unç école de la trie intense qui a préparé les légions héroïques de la Marne et de Verdim.
10 Clemenceau est un honrnie d'une culture historique et littéraire merveilleusement étendue. Il suffit, poiu* s'en convaincre, de parcourir la préface des livres précédemment cités et en particulier celle du Grand Pan. H est difficile de le faire sans revivre l'histoire, depuis l'époque primitive
15 jusqu' aux temps modernes.
Clemenceau n'est pas im écrivain de métier,' encore moins un artiste de propos délibéré. Entre lui et la perfection des grands maîtres se sont interposées les exigences de sa carrière politique. Écrire sous l'inspiration du moment et
20 parer précipitamment les coups de l'adversaire, cela ne s'accommode guère avec Vart pour VarL^ Ajoutons que l'excès d'énergie vitale dans l'homme a laissé sa marque dans le lexique et la syntaxe de l'écrivain. Il arrive souvent que Clemenceau s'impatiente contre la grammaire. Il semble
25 parfois partager l'avis de Montaigne^ et croire que le dialecte de Gascogne peut venir au secours du français défaillant. On trouvera, ça et là, notés dans le présent volume, des néologismes et des libertés de ce genre.
Ce n'est pas en vain que Clemenceau s'est occupé avec
30 prédilection de philosophie et de science. De là son style parfois abstrait à l'excès. D'autre part, ilest impossible de lire Clemenceau sans reconnaître V écriture artiste^ à la mode au temps du réalisme. De Concourt,^ en particulier, dont on
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trouvera l'éloge dans ce volume, semble avoir eu un imitateur en Clemenceau.
Le style de Clemenceau est à son image. C'est l'homme même, comme le disait Buffon.^ "Je suis un homme et
• 6 f écris,'' déclare-t-il. La caractéristique principale de son style, c'est la vie, l'intensité de la vie jusqu'à l'hyperbole et au lyrisme. Il y a dans Clemenceau écrivain, comme dans l'homme lui-même, une force irrésistible, un élan vital qui souvent emporte les mots bien au-dessus du niveau
10 habituel du langage.
Un autre trait caractéristique de Clemenceau écrivain, c'est sa versatilité. . Comme satiriste, des contes tels que SiX'Sou^ montreront avec quel art Clemenceau sait trouver le "mot de la fin," et concentrer tout un caractère
15 ou une physionomie dans im vocable ou dans une phrase typique. C'est la tradition des classiques. Les Plus forts, le Voile du bonheur nous révèlent ce dont Clemenceau eût été capable comme dramaturge ou romancier professionnel. Le premier de ces Uvres est un excellent
20 échantillon de roman selon la formule réaliste, d'un réalisme qui n'exclut pas ime morale, une âme et une conclusion optimiste, de là son originaUté. La vigueur et le caractère poignant de l'intrigue, l'originaHté du cas psychologique impliqué, les aperçus pittoresques et satiriques sur le grand
25 monde, l'habile fusion du roman social et psychologique, la concentration de l'action dans la conscience et le cœur de Henry de Puymaufray, tout cela fait du livre de Clemenceau un très beau roman en même temps qu'un bon drame.
Dans le Voile du bonheur, représenté au théâtre de la
30 Renaissance, se rencontre la même habileté à mettre ime philosophie et ime morale en action.
n s'y trouve en outre une rare science du folklore oriental, un délicat et habile emploi de la couleiu: locale chinoise, assez même de cette couleiu: locale poiu* rendre jaloux nos
35 modernes imagistes,^
Clemenceau fit ses débuts dans la politique et les lettres à une époque où le réalisme et Pimpressionnisme^ s'épanouissaient dans la littérature et dans Tart français. Collectionneur enthousiaste, japonisant^ de la première heiu^, ami 5 intime de Zola,' des Goncourts,* de Manet,^ de Claude Monet, le réalisme et l'impressionnisme ont laissé des traces dans les livres de Clemenceau. On trouvera, dans notre anthologie, nombre de descriptions et de portraits, selon la formule alors à la mode.
10 Sa Vendée natale, son Bocage,® ont heureusement inspiré à Clemenceau de très heureux et saisissants tableautins. On a parfois comparé Clemenceau, à Diderot,^ le polygraphe et philosophe du dix-huitième siècle. S'il avait eu le loisir de composer ses Salons, comme Diderot, Clemenceau se
15 serait probablement révélé un de ces critiques qui ne peuvent s'empêcher de se projeter eux-mêmes dans le Uvre ou le tableau qu'ils étudient. Le chef-d'œuvre de Clemenceau en ce genre, ce sont probablement ses pages sur les cathédrales de Claude Monet, admirable effort pour faire rivaliser les
20 mots de la langue française avec les couleurs. De Clemenceau orateur, ce n'est pas ici le lieu de parler. On le trouvera dans un volume récemment publié, la France devant l'Allé" magne. L'éloquence de Clemenceau, comme son style, est à la fois réaliste et passionnée, lyrique et contenue, — cela
25 d'ailleurs non sans un effort sensible — sanglante d'ironie et de sarcasme^ mordante comme une épée. L'homme est là dans ses discours, aggressif en parole comme en action, se jetant en pleine réalité, parce que vivre dans le réel, parmi hommes et choses, est sa véritable passion. Clemenceau, comme Théo-
30 phile Gautier,* le poète artiste, peut se vanter d'être un homme pour qui "le monde visible existe."
Cet aperçu des activités littéraires de Clemenceau et, plus encore, les morceaux choisis dans le présent volume, montreront amplement, nous l'espérons, ses droits à
35 un fauteuil académique. Nul n'a su trouver, pour celé-
NOTICE BIOGRAPfflQUE 25
brer la langue française, des termes et des raisons mieux choisis qu'on en trouve dans le discours prononcé par Clemenceau en rhonneur d'Edmond de Concourt.^ Si, pour mériter le nom d'un véritable écrivain, il faut posséder, entre
5 autres choses, le sens des ressources et des beautés de la langue, le contact intime avec ce qu'il y a de plus original et d'authentique dans l'idiome national, une ample provision d'idées, d'opinions et d'expériences, enfin et surtout ce que l'on pourrait nommer d'un terme anglais, the will-Uhwrite,
10 l'ardeur et l'enthousiasme au bout de la plume, s'il faut tout cela pour constituer im écrivain, Clemenceau mérite ce titre, en dépit de quelques lapsus de pliune que de grands artistes littéraires comme Balzac^ n'ont pas toujours su éviter.
RÉGIS MiCHAUD