SOLITUDE
Où je sente partout, invisible à moitié,
Présent l'amour, présente avec lui l'amitié.
J'écris dans mon jardin : sous une main furtive
Une fenêtre s'ouvre, un sourire m'arrive;
Puis le rideau tiré retombe doucement,
Et mon cœur reste ému d'un long enchantement.
Je reprends mon travail, sans peur que l'on m'oublif :
J'étais seul, mais je sais ma demeure remplie.
Merci, jeune compagne, active sous mon toit !
Le silence me plaît interrompu par toi.
Les moineaux effrontés qui retournent au gîte.
Dans le lierre voisin le merle qui s'agite,
Le bruit lointain d'enfants jouant sur le pavé.
Ou le vol de l'abeille un instant observé,
Non, c'est trop peu pour moi. Mais que l'âme est charmée
Quand la voix d'une mère ou d'une femme aimée
Murmure un mot, s'éloigne, et se tait tout à coup!
Un geste, un frôlement, un regard, et c'est tout.
!JS SOLITUDE.
Mais tu sens que ton cœur n'était pas solitaire,
Qu'il trouve à qui parler, s'il est las de se taire ;
Que derrière ce mur, cette porte, à trois pas,
Sont des êtres bénis qui ne te quittent pas :
Ce léger bruit qu'ils font, c'est l'amour, c'est la vie,
C'est toute leur pensée à la tienne asservie,
La voix qui tant de fois déjà te consola,
Le bonheur qui se cache, en disant : « Je suis là! »
Au-dessus de la mer, imprudent riverain, Et tout au bord de la falaise,
J'ai choisi, pour te plaire, un arpent de terrain, Un coin de calcaire et de glaise :
Champ condamné d'avance à glisser quelque soir Dans les flots où son pied se noie ;
Domaine plus fragile encor que notre espoir, Plus éphémère que ma joie !
La cime qui surplombe, à son flanc arrondi Montre au loin de larges blessures,
Et quelques fleurs qu'égaie un rayon de midi Ont pris racine en ses fissures.
Au sommet, l'herbe pousse, et l'arbrisseau tremblant S'y tord sous la brise plaintive ;
Un pêcheur de varech fouille ce sol croulant, Et, pour un loyer, le cultive.
Au bas, chaque marée, en frappant le rocher, Fait descendre un peu de poussière,
Et, morceau par morceau, la mer vient retrancher Un pan de la friable pierre.
Des mottes que l'eau trempe en tombent tout un jour,
Après la pluie ou la tempête ; L'hiver glacé l'attaque et la fend à son tour,
Et livre aux flots quelque conquête.
Cinq ans déjà passés, et, sans se ralentir,
L'Océan poursuit son ouvrage.
Combien lui faudra-t-il encor pour engloutir
Cette falaise et cette plage?
Pour nous reprendre un bien qui décroît sous nos yeux,
Qui devant nos pas diminue, Et couvrir tout à coup d'un flot silencieux
Cette place heureuse et connue?
Ainsi nous le voulions, bizarres possesseurs!
Cette instabilité des grèves
Avait pour nos esprits de secrètes douceurs, Et s'accordait avec nos rêves !
Ohî viens, promenons-nous dans ce pauvre jardin Qui domine écueils et marée !
Laissons le paysan sourire avec dédain ! Foulons la terre sans durée !
Chaque gravier qui tombe, au gouffre réuni, Aux choses saintes nous convie :
Embrassons l'horizon, contemplons l'infini, Rompons d'avance avec la vie !
Ici nous nous aimons : ici viendra la mer !
Nul après nous n'aura la rive ; Nul ne respirera d'ici le sel amer
Qui d'en bas monte et nous arrive !
Et comme nous passons, ainsi croule à la fois
Le sol où j'ai planté ma tente ! J'en ai mesuré l'aire à nos destins étroits .
Il doit suffire à notre attente!
On jour, lorsque la vague aura fait sourdement
Son labeur de chaque journée, Quand, avant nous peut-être, après nous sûrement,
La falaise sera minée :
Notre petit terrain, disparu sous les flot- ,
Sera rendu méconnaissable; Le flux et le reflux, avec leurs longs sanglots,
Le rouleront parmi le sable ;
Il sera sur la côte un invisible écueil
Où flotteront les algues vertes ;
lUi LA ROCHE QUI TOMBE.
Les traces de nos pas, sous l'humide cercueil, A tout jamais seront couvertes ;
Les parcelles de terre où ton cœur est resté De bords en bords seront poussées,
Et le flot bercera pendant l'éternité
Nos souvenirs et nos pensées !
Veules, 1864.