G LES TROIS PEUPLES
Depuis, les nations, qu'un seul droit peut unir, Sous mes yeux rassurés suivent leurs destinées ; Je reconnais les lois l'une à l'autre enchaînées; J'ai compris le passé, je pressens l'avenir.
Depuis, adorateur des sublimes modèles,
Je m'enivre de chants, je m'égaie aux couleurs,
Je sens la volupté des savantes douleurs,
Je me chauffe au soleil des œuvres immortelles!
depuis, le doute obscur peut m'assiéger en vain : J'ai bu la foi limpide aux plus claires fontaines; Mon âme, sans effort, monte aux sphères lointaines, Et ne s'arrête plus qu'à son foyer divin!
11 me semble toujours les voir, Ces trois femmes de noir vêtues, Et plus pâles que des statues, Sous l'épaisseur du voile noir!
De leur grand deuil enveloppées, Immobiles près d'un tombeau,
D'un devoir, hélas! bien nouveau Elles étaient tout occupées!
Sur la grille leur front penché S'inclinait vers le caveau sombre ; Leur regard plongeait, attaché Sur l'être enfermé dans cette ombre l
Elles perçaient le marbre épais, La voûte et la terre entassée, Trouvant horrible cette paix Qui s'imposait à leur pensée !
Rien ne détournait leur douleur Ni l'oiseau qui monte à l'espace,
Ni les coups sourds du fossoyeur, Ni l'étranger qui cherche et passe.
Elles pleuraient toutes les troii- Ensemble, et pourtant isolées :
On entendait gémir trois voix Au fond des étroites allées.
L'une, sous de longs cheveux gris Cachant un front creusé <1<j, rides, Pressait de ses doigts amaigris Des yeux de larmes déjà vides!
La seconde, presque une enfant Avait la fureur qui e'obsl
Et les sanglots, en l'étouffant, Sortaient aigus de sa poitrine
L'autre, oh ! qui n'aurait adoré Sa beauté, sa grâce infinie!
Mais quel geste désespéré Vers les promesses de la vie !
Sous quel sublime accablement Pliait la noble créature !
Quel vide immense en un moment!
Quel cri d'angoisse à la nature !
Ses larmes coulaient sans tarir; Sa main n'en essuyait aucune;
Rien ne semblait devoir guérir Son irréparable infortune!
L'une après l'autre, avec effort, A l'heure où déjà le jour tombe.
Elles s'arrachèrent du mort.
Disant au revoir à la tombe!
La tête basse et le cœur gros, Ces pauvres âmes soucieuses Dévoraient leurs derniers sanglots, Et s'éloignaient silencieuses.
Longtemps je les suivis des yeux Dans le funèbre labyrinthe,
Tandis que j'allais, curieux, Visiter leur station sainte.
Mais que pouvaient dire de plus Quelques mots gravés dans la pierre, La voix des regrets superflus, Les syllabes d'un nom vulgaire?
0 l'intelligible douleur !
Point de parole, et tout un drame !
Elles disaient: «Je suis sa sœur!
— Je suis sa mère ! — Et moi, sa femme !