DÉMÉNAGEMENT
Grenier sans blé, jardin sans fruit, Printemps sans fleur et sans feuillage :
Adieu I le ciel qui nous bénit Peut-être sourit à l'échange, Cage qui n*as pas eu de nid.
Vigne qui n'as pas fait vendange I
J'ai perdu mon enfant, me disait le pauvre homme, Ce cher petit amour, plus joufSu qu^une pomme. Qui souriait toujours, et venait lestement.
Quand j*arrivais, se pendre à mon lourd vêtement. Vous la rappelez-vous, sa bonne tête blonde.
Où j*avaîs concentré mon bonheur en ce monde? Ses yeux vous regardaient, avec quelle candeur 1
Il avait dans ses jeux une si franche ardeur I 11 vous demandait tout avec un air si brave, Qu^on n'y résistait point : et j'étais son esclave 1 11 trouvait de ces mots qui dissipent le deuil. 11 était mon espoir, et déjà mon orgueil I Ohl qui me les rendra, ces heures passagères I
Un mal, dont le nom seul épouvante les pères, Me Ta pris en deux jours I et je doute parfois S'il est vrai que jamais je n'entendrai sa voix, Que je ne verrai plus ses grâces enfantines Remplir ma solitude, et ses deux mains mutines, Quand il me surprenait, avec l'aube, dormant, M'étreindre tout à coup de leur embrassement ! Fête délicieuse et trop vite écoulée 1 Calme où se retrempait mon âme consolée I Et maintenant je pleure, en les voyant si courts,
D'avoir pu refuser quelque joie à ses jours; Et d'avoir sans pitié, dans mon humeur sauvage, Sur son beau petit front laissé même un nuage I J'aurais dû lui donner, prévenant chaque vœu, Tous ces bonheurs d'enfant qui nous coûtent si peu I Mais non ; notre raison pour eux est implacable.
Surtout un souvenir me poursuit et m'accable : Au bout de mon jardin j'avais un espalier A faire tressaillir le cœur d'un écolier I C'était tout un verger sur la muraille blanche; Avec un soin jaloux j'en gardais chaque branche. Un jour, je vois l'enfant, pauvre ange de sept ans, Qui mordait dans un fruit, de ses plus belles dents. Il avait, loin de moi, cueilli — la grosse offense! — Une pêche âpre encore, et bravé ma défense!
Soudain, par un détour, je m'approchai sans bruit.
A peine il m'aperçut qu'il rejeta le fruit.
Mais il était coupable, et la rigueur est sage; De ma main rudement je frappai son visage, Puis je me retirai, sévère, triomphant D'avoir noyé de pleurs son doux regard d'enfant ; Et lui, honteux, tremblant, la poitrine gonflée, De sanglots convulsifs remplissait chaque allée I
Oh! ce souflQet brutal pour un maudit fruit vert Qu'il avait dérobé dans le jardin désert; Tandis qu'en liberté, chantant, courant, il joue. Ce souflBet imprimé sur sa petite joue.
Et qui, dans un instant, change en pleurs ses ébats, Ce soufflet, — mon remords — je ne l'oublierai pas 1 Regrets tardifs! ma vie au passé condamnée.
Est de ce souvenir toujours importunée.
Faiblesse paternelle, étrange à d'autres yeux.
Je revols cette scène et me trouve odieux !
Droit, force ni raison, rien ne me justifie; Ces larmes, je voudrais les payer de ma vie ; Et, devant son tombeau pleurant mon abandon, Tout bas de ce soufflet je demande pardon !
A MON PRftRB.
Dans un grand fauteuil Taïeule est assise Et rhumble foyer flambe en pétillant , Près d'elle accroupie, une chatte grise Fixe sur la flamme un œil scintillant
La dame médite un verset biblique :
Sur ses deux genoux le livre est ouvert.
La chatte, plissant sa paupière oblique, Près de s'endormir, cligne son œil vert.
Et Tsueule aussi, d'idée en idée,
Vers la sainte page, après maint effort,
Penche lentement sa tête ridée,
La lève en sursaut, puis cède, et s'endort.
La dame sourit, la chatte frissonne; Chacune a son rêve et remue un peu ; La chatte au grenier guerroie et moissonne; La dame est au ciel, et cause avec Dieu I
Et la vieille horloge au mur se balance, Mesurant chaque heure au sommeil humain, £t seule, au milieu du profond silence, Avec un bruit sec, poursuit son chemin.
L'image de ton père est là, toujours vivante I Pour toi seule, en secret, visible et ranimé, Mon adoration grave, pure et fervente, Te le rendra parfois, ce père bien-aimé 1
Le fils que tu rêvas, chère âme impatiente.
Dans les limbes du ciel est encore enfermé ;
Vois ce regard joyeux, sens ma main caressante Je veux être ce fils, pour ton cœur affamé 1
Tu voulais un ami pour marcher dans la vie :
Me voici ! L'amitié fut mon ardente envie ; Et celle d'une femme entr'ouvre l'infini !
Si tu veux un amant, le suis-je? que t'en semble? Père, ami, fils, amant, tout pour toi, tout ensemble. Tout, — dans un nom sacré que Dieu môme a béni 1
ICâO.