A MON PÈRE
Quand le corps souffre, on te réclame :
Ton sourire est le bienvenu, Et fait passer, en touchant Tâme, Jusqu aux sources du mal un fluide inconnu I
C'est par toi que l'infirme espère, Que le vieillard croit rajeunir ; J'ai vu tressaillir plus d'un père, Épiant la minute où tu devais venir.
On guette avec impatience Ton pas qui s'arrête au palier ; Le doute reprend confiance, Dès qu'apparaît au seuil ton regard familier.
Chacun s'empresse : on te demande Un geste, un signe, un mot d'espoir ; On t'écoute, et ta voix commande; Parti, l'heure est comptée où l'on doit te revoir.
Et tu guéris souvent! Courage, Providence de la douleur l
Poursuis ton rôle et ton ouvrage :
Arrache obstinément quelque proie au malheur!
Suspends la torture sans trêve, Allège le poids étouffant, Verse au sang appauvri la sève, Fais refleurir fa vierge, épanouir Tenfan*^'
Mais, quand la nature résiste, Bravant ton savoir obscurci, Quand la mort triomphe, — heure triste! — Quel tableau trouble alors ton cœur mal endurci !
Tu les connais, ces pleurs sans nombre; Tu les fuis toujours, homme fort, Ces longs sanglots dans la nuit sombre, Ces premiers cris d'effroi que fait pousser la mort.
Car ce n'est pas toi qui consoles :
Que peut ta voix ou ton regard?
Il faut alors d'autres paroles, Qu'on ne demande pas à ce vaincu qui part I
On dit que vous êtes terribles, médecins, dans votre foi ; Et que vos âmes insensibles Dans l'être qui s'éteint n'observent qu'une loi ;
Que vous voyez ces faces blêmes D'un œil sec, que rien ne ternit; Que vous écartez les problèmes Dont le tourment commence à l'heure où tout finit.
Que VOUS ne voulez point connaître L'espoir qu'on murmure tout bas, Et que, pour vous, tout cesse d'être Où la courte science hésite et n'atteint pas;
Qu'à voir tant de lèvres glacées, Tant de mains qu'un instant roidit.
Tant de paupières abaissées, Tant de sang qui se fige et qui se refroidit,
Vous ne croyez qu'à la matière.
Au corps qui souffre et se débat; Que pour vous la machine entière N'est que muscles, ressorts, nerfs, cerveau, cœur qui bvU ;
Que la vie est un phénomène Dont la- mort signale la fin.
Et que la destinée humaine S'arrête pour jamais sur le seuil du divin î
Et toi, dont le front que j'embrasse Conserve un nuage d'ennui, Dont les tempes gardent la trace Du lourd souci qui naît de la douleur d* autrui;
Quand tu méditais sans rien dire, Quand tous ces regards déchirants Dans ton âme tentaient de lire, Cuand, ton front se penchait sur le lit des mourants,
Quand, mesurant ton impuissance Devant un mal sans guérison.
Tu suivais cette décroissance Dont le terme fatal échappe à la raison;
Quand, après des nuits d'insomnie, Contre la mort ayant lutté, Tu regardais une agonie :
Et toi, mon père, et toi, réponds, as-tu douté?
Ah! je le sais, ce siècle doute!
Plus l'humanité va créant, Plus les sages que l'on écoute Enivrent la raison de Torgueil du néant
En vain l'espérance est avide :
A l'horizon plus rien ne luit!
L'âme est un mot sonore et vide !
Ce rayon de lumière appartient à la nuit.
Oui, Ton voudrait absorber l'être Dans Tuniversel mouvement; Faire rentrer et disparaître Dans Timmense unité, Thomme, obscur élément;
Gomme ces feuilles qui s'amassent Aux feuilles vont se réunir, Des générations qui passent On forme un vil fumier où germe l'avenir;
On limite ici la durée Où l'âme libre aspire au bien ; Et, quand elle en est altérée.
Au moment d'y goûter, on lui dit : « Tu n'es rien! »
Songeurs, songeurs, prenez bien garde I Pour vous consoler, vous avez
Ce peu de gloire qui retarde Le néant déguisé que vous nous réservez !
Que vous font les sphères lointaines Où nos vœux s'égarent d'en bas?
Vous bercez vos âmes hautaines D'une immortalité que les humbles n^ont pas.
Vous oubliez la foule obscure Qui ne peut sentir ni vouloir, Dans votre écrasante nature, L'amère volupté de mourir sans espoir'.
mort, je garde l'espérance!
mon père, sois avec moi I
Un soir, près d'un lit de souffrance, Nous avons tous les deux pleuré, — rappelle-toi !
Nuit lugubre I froide veillée !
Tu marchais d'un pas grave et lent ; Je pressais la vitre mouillée, Afin d'y rafraîchir un peu mon front brûlant.
Tu songeais à ce corps débile.
Méconnaissable à tous les yeux, A l'ami gisant immobile.
Le regard déjà terne et tourné vers les cieux ;
Déjà tu voyais se dissoudre Chaque élément mal retenu; La poudre aspirer à la poudre.
Dans le dédale obscur d'un travail inconnu.
Msis, moi, je pensais à cette âme Douce et bonne, et qui nous laissait ; J'écoutais la voix qui réclame Contre l'horrible adieu que mon cœur repoussait;
En un moment tous les systèmes, Tous les dogmes s'offraient à moi :
J'allais, posant tous les dilemmes, Du croyant sans lumière au sceptique sans foi;
Puis je m'assis au chevet sombre ; Et, quand vint l'instant redouté Où l'être cher mourait dans l'ombre, Je regardai sa face : et je n'ai plus douté.
Enfant, tu grandis : que ton cœur soit fort!
Lutte pour le bien : la défaite est sainte.
Si tu dois souffrir, accorde à ton sort Un regret parfois, — jamais une plainte.
Écris, parle* agis, sans peur du danger.
L^univers est grand : que ton œil y plonge!
Tu pourras faillir, môme propager
Une erreur parfois, — jamais un mensonge.
Si tu vois plus tard dMndignes rivaux Toucher avant toi le but de ta vie, Trahis seulement, sûr que tu les vaux, Du dépit parfois, — jamais de l'envie.
Tu voudras aimer : l'amour prend pour lui Nos meilleurs élans contre un long mécompte I Du moins, qu'il te laisse, après qu'il a fui. Ses larmes parfois, — mais jamais sa honte I
Le mal ici-bas trône audacieux :
D'un amer dégoût si ton âme est pleine.
Nourris dans ton sein, montre dans tes yeux Du mépris parfois, — jamais de la haine.
Et si dans ce monde, étroite prison.
Un trouble apparent met l'âme en déroule, Que Tœuvre de Dieu laisse à ta raison Un souci parfois, — mais jamais un doute \