Pages lorraines
De cette édition il n'a été mis en vente qne trois cents exemplaires qui sont déposés chez M. Honoré Champion, libraire à Paris, 9, quai Voltaire.
Henri Gallant de Saint-Phlin, depuis longtemps, invitait Sturel à visiter sa propriété de Saint-Phlin, où maintenant il séjournait sans interruption. Il engageait son ami à prendre dix leçons de bicyclette et lui promit une excursion tout à fait instructive dans la région de l'Est. « Tu m'en sauras gré toute ta vie et tu serviras ton Général. »
Ces derniers mots décidèrent Sturel. Il s'inquiétait de sentir confusément que les lieutenants boulangistes se donnaient plus à un brillant verbalisme qu'à des organisations positives. Il leur demanda ce qu'on pensait et préparait en Lorraine; ils le pressèrent de l'aller voir. Il reconnut que chacun, soucieux seulement de sa circonscription, cherchait à jouer un rôle en façade et à s'épargner des besognes sans gloire. Ce qu'il y a de vain et de brouillon dans les mœurs des politiciens, le disposait par contraste à se représenter avec attendrissement la solitude, l'heureuse obscurité où son ami passait sa vie parmi les habitudes de sa première
enfance. Il l'envia, c'est-à-dire, car il n'avait pas de sentiments bas, qu'il l'admira et qu'il eût hâte de le lui exprimer.
Au début de juillet, Sturel descendit à Bar-le- Duc et prit la petite ligne à voie étroite de Clermont en Argonne. Tandis que le train cheminait doucement, vers les quatre heures de l'après-midi, à travers ces fertiles vallons, il était frappé de voir que tous les voyageurs se connaissaient et il méditait sur les avantages qu'il y a dans de telles conditions à être honorable. Ces profondes campagnes du Barrois interposaient un siècle au moins entre Sturel et Paris ! Sortant d'un caravansérail de peuples, le jeune homme sentait d'autant mieux l'uniformité ethnique de la région où il pénétrait, et, derrière la vitre de son wagon, il percevait son propre isolement avec une intensité de mélancolie qui, chez ce nerveux, allait souvent jusqu'à l'angoisse. Avec quel plaisir, sur le quai de Clermont, il aperçut Saint-Phlin toujours blond, toujours se mordant les ongles, mais avec une figure que les années avalent faite plus grave. Les deux amis se serraient les mains et s'examinaient sans pouvoir retenir un sourire de plaisir.
Tu as ta bicyclette? demandait aussitôt Saint- Phlin.
Et tandis qu'on la plaçait sur la voiture, il refusait d'expliquer l'excursion projetée.
— Tu ne comprendrais pas. . . La maison, le parc vont te préparer.
On traversa de belles cultures et bientôt d'importants bâtiments apparurent. Du fond de l'avenue où l'on s'engagea sur un sol déchaussé, des chiens accoururent fêter les chevaux, les voyageurs, et Sturel vit que son ami était aimé.
Depuis deux ans, Saint-Phlin avait perdu son père, le colonel, et il habitait seul avec sa grand'mère. Insensiblement, elle le dressait à devenir le maître dans ce petit centre de vie organisé par leurs aïeux qui 4ous s'y étaient satisfaits. Les Gallant occupaient le château et la ferme, au lieu dit Saint- Phlin, depuis 1780, et, selon une coutume assez répandue, ils en portaient le nom que le colonel croyait en toute bonne foi tenir des anciens ducs.
La vieille dame était installée dans un verger en pente, sur le côté de la maison. Elle accueillit Sturel avec bienveillance, mais en se réservant la possibilité d'être plus aimable à mesure qu'elle l'apprécierait. Elle lui parla de l'amitié qu'il inspirait à Henri, s'informa de la santé de sa mère, et puis elle faisait signe à un cultivateur rentrant à la ferme et le questionnait sur l'état des champs, sur le travail de la journée. Des poules, des canards s'avançaient jusqu'au petit cercle, épouvantés parfois par les chiens qui faisaient mine de les poursuivre. Ce grand air, baignant de quiétude au coucher du
jour un vaste horizon, n'est jamais si délicieux qu'à celui qui sort des villes.
— Comme Henri fut raisonnable de ne pas céder à Bouteiller qui voulait le faire entrer à Saint-Cyr! s'écria Sturel.
Par ce mot, il commença la conquête de M^^ Gallant qui, sur un renseignement de son petit-fils, le croyait irréligieux. Ce soir-là, envahi par une paix profonde, Sturel comprenait les harmonies de cette prairie, de ce ciel doux, de ces paysans, de son ami, de cette aïeule attentive à surveiller un étranger. Il les effleurait tous d'une pensée, il recevait de chacun une impression, et il regrettait d'avoir distrait sa mère de leur milieu naturel pour se perdre avec elle dans le tumulte aride de Paris. S'il avait pu, dans cette minute, rendre intelligible son état, Mme Gallant de Saint-Phlin se fût écriée : « Mais voilà ce que j'appelle la religion! »
— Ce qu'il y a de puissant ici, disait Sturel, c'est que l'on sent les siècles, la continuité de volonté qu'il a fallu pour créer ce paysage. Il est fait de cette vieille maison, belle parce que ses greniers, ses écuries, sa ferme sont parfaitement appropriés; de cette prairie où paissent ces vaches; de ces fleurs dans le verger où bourdonnent les abeilles; de la marche lasse et satisfaite des serviteurs qui reviennent des champs; le silence qui l'enveloppe éveille des idées de contentement et de repos, non d'isolement
et de crainte ; mais surtout, c'est un domaine patrimonial: on y jouit, comme d'une beauté sensible, des habitudes accumulées.
— Ah! s'écria Saint-Phlin, j'attendais de toi cette remarque. Des habitudes accumulées ! Comprends-tu maintenant que je ne puisse pas vivre à Paris?
— Monsieur Sturel, ce grand garçon refuse de se marier ! Ah ! si vous vouliez le convaincre !
Saint-Phlin embrassa sur le front sa grand'mère et lui affirma qu'elle devait rentrer à cause de la fraîcheur. Tout au plaisir de tenir chez soi son ami, il ne pouvait pas rester en place. M™^ Gallant, à la manière lorraine, mêlait des railleries à son admiration pour cette surabondance de vie. ' — Depuis qu'il a reçu votre lettre, il combine ce qu'il vous montrera. Il a tracé un vrai programme avec des jours, des heures, comme un évêque pour ses tournées de confirmation. Il a saccagé ses livres pour emporter des feuillets détachés. Vous savez, monsieur Sturel, qu'il veut vous tenir une semaine sur ces dangereuses machines. . .
— Maman, maman, interrompit Saint-Phlin, je vous en prie, taisez-vous ! il faut d'abord laisser notre pays agir.
La cloche du souper qui est le repas de sept heures, sonna le premier coup. On contourna la maison en faisant quelque cent mètres dans le parc
OÙ des chênes feutrent le sol et donnent au ciel un caractère sublime. Sturel donna le bras à la vieille dame, contente que Tami de son petit-fils fût de belle taille et de bonne manière. Maintenant, la maison se présentait de face avec ses deux ailes. Très vaste et la plus simple du monde, elle montrait une dignité familière; aucun luxe, rien de laid, et son âge l'ennoblissait. En montant une seule marche basse, par deux larges portes-fenêtres, les trois personnes passèrent du parc dans la salle à manger. Sur un compliment bien sincère de Sturel, qui, avant de s'asseoir, regardait Timmense paysage tout d'arbres et de prairies, sans une maison bâtie, Saint-Phlin disait naïvement :
— Quel malheur que je ne sois pas un étranger qui voit cela pour la première fois !
Son contentement de posséder son ami à sa table de famille se traduisait par des récits d'incidents passés, où il lui donnait un si beau rôle que le domestique, derrière ses assiettes, en était émerveillé. Il le questionnait sur Neufchâteau (Vosges) et n'écoutait pas les réponses.
— Tu as préféré Paris à ta ville de naissance ! Moi, nulle part autant qu'ici je ne pourrais trouver une abondance de choses à écouter. . . Non pas des voix éparpillées qui de toutes parts me distrairaient, mais les mêmes voix me forçant à reconnaître et à apprécier chaque jour des tons plus
élevés de la vérité. . . Un exemple entre cinq cents ! le patois lorrain, c'est une chose très humble et négligée; il me fait plaisir — quand la blague de Montmartre m'a toujours été insipide — parce qu'il m'éclaire certaines façons de sentir.
Sturel, pour pousser son ami, faisait semblant de ne pas comprendre. Alors Saint-Phlin expliquait :
Vous avez sur toute la France une civilisation de surface, une sagesse académique. Les patois nous donnent la vrai sagesse locale, que chaque groupe humain dégage des conditions mêmes de sa vie. . . N'y a-t-il pas un réalisme excellent et une excusable malice de serf dans des proverbes comme ceux-ci : « Il ne faut pas se moquer des chiens avant qu'on soit hors du village. » Qu'en penses-tu? se moquer des chiens! Avec un mot pareil, je te reconstruis le village lorrain qui n'est pas précisément hospitalier, et tu vois le moqueur en blouse. Et cet autre : « Besogne à la guise du maître vaut mieux que besogne bien faite. » Bouteiller ne nous fournissait pas des préceptes de cette qualité-là. L'éminent idéaliste les trouverait indignes d'un homme, vir, d'un citoyen civis ! Mais un pauvre homme y mit sa vérité. Notre ami Rœmerspacher use souvent d'une sentence du même cycle qu'il tient de son aïeul : « Avant de monter dans la barque, il faut savoir où se trouve le poisson. » Garde-les, ces mots de
terroir, ces vérités d'une époque et d'une classe : tu verras que ce sont des pensées fortes.
Saint-Phlin fit encore remarquer que l'Université enseigne mille niaiseries moins utiles que cet agréable raccourci agricole : « Une poignée de paille donne deux poignées de fumier qui donneront une poignée de blé ou de seigle. » Dans cet ordre, il semblait inépuisable, citant un trait pittoresque du calendrier : « A Noël, les jours croissent du saut d'un veau ; à la sainte Luce, du saut d'une puce ; aux Rois, du bâillement d'un coq ; à la saint Antoine, du repas d'un moine. » Et cet autre où Sturel apprécia une manière plus mystérieuse : « Le soir de la Messe de minuit, quand c'est le vent d'ouest qui donne, il pousse le pain dans la soupière ; quand c'est la bise, elle le pousse dehors. »
C'est certainement curieux, se disaient-ils, ce besoin qu'ont les plus humbles groupes humains de renfermer leur sagesse dans des phrases agencées, comme les sauvages sculptent les calebasses où ils déposent leurs boissons.
Saint-Phlin, excité par son sujet, pressait sa grand'mère de leur parler patois. Elle parut peu flattée d'exceller dans un ordre qui lui semblait vulgaire.
— Avec les gens de la ferme, on est bien forcé de connaître des mots qui correspondent aux choses de la culture. Ainsi le « gein », c'est une file d'où-
vriers travaillant dans un champ sur une même ligne et qui s'avance à mesure que l'ouvrage se fait; r« ettamont », c'est le premier morceau coupé dans une miche de pain, la partie maigre du lard s'appelle « breuson » ; un œuf dont la coquille est molle se dit « adre » ; la veillée d'hiver au village et le lieu où elle se tient se disent « acrogne » ; « caouau », c'est la partie inférieure du tronc d'arbre; on appelle « aibruyénie » un objet placé pour épouvanter les animaux. . . En français, vous n'avez ni l'objet, ni l'expression. Un avocat de Paris ne peut pas s'y intéresser. Nous ennuyons M. Sturel.
Les deux jeunes gens protestèrent, Saint-Phlin tout à fait exalté :
— Voilà un vocabulaire très précieux ! Il prouvée que, sur plusieurs points, nous autres Lorrains, nous avons une imagination extrêmement fine : nous saisissons des nuances. Naturellement, le fonds est réaliste, mais avec des indications poétiques. Ainsi, « daier » se dit de l'acte d'intriguer aux fenêtres les filles qui veillent, en leur récitant d'une voix contrefaite des facéties, des « dayots ». « Biki » se dit des animaux qui prennent la fuite en levant la queue. Le « chin-bianc » est une bête fantastique qui saute par-dessus les enfants endormis dans les champs, ce qui les rend paresseux. Les jeunes gens admirèrent beaucoup « hhohhelu », qui signifie le bruit que font les feuilles sèches, et Saint-Phlin rappela un mot
arabe, célébré par Théophile Gautier, qui veut dire « son de la pluie dans la pluie ».
M™^ de Saint-Phlin ignorait plusieurs de ces termes.
— On les cite dans les glossaires, répondait son petit-fils.
On envoya le domestique s'informer à la ferme. Sturel, à son tour, rappela deux proverbes de Neufchâteau : « Près d'mottei, Ion d'Deie : près de l'église, loin de Dieu». Et cet autre: « C'qu'est peut est malin: ce qui est laid est encore méchant. » Voilà un mot susceptible de plusieurs interprétations. Il faudrait amasser autour de ces dictons autant de commentaires que les Allemands en mettent à la Germania de Tacite.
— C'est curieux, remarquait M"^® Gallant, mon père et mes frères qui parlaient très bien le patois, n'en tiraient ni vanité ni plaisir. Toi, Henri, tu ne le sais pas, et il te rend heureux et fier !
D'accord avec Sturel, elle raillait légèrement et admirait son petit-fils. Sans effort, ils créèrent ainsi entre eux, pendant le souper, une agréable familiarité. Saint-Phlin jouissait de voir son ami apprécié par sa grand'mère qui tout de même prenait un certain plaisir à montrer son érudition. Le café servi, Sturel, fatigué par le voyage, ne songeait qu'à fumer paisiblement, quand son hôte l'invita à faire un tour.
— Il fait nuit noire, dit M^o de Saint -Phlin.
— Mais l'air est si bon ! répondait sérieusement Henri.
Les deux jeunes gens marchèrent trois minutes dans le silence solennel du parc, et quand leurs yeux se firent aux ténèbres, Saint-Phlin dit à son ami :
— Distingues-tu ce beau chêne? Tu le remarqueras demain. C'est une des plus belles formes que j'aie vues.
— Plus beau que l'arbre de M. Taine ? dit Sturel, heureux de reporter leurs pensées amicales vers un point du passé où. déjà elles s'étaient accordées.
Et formulant les impressions qu'il recevait depuis deux heures:
— Ici, c'est toute la propriété qui d'ensemble constitue cette personne saine, ce beau platane que le grand philosophe allait contempler au square des Invalides.
— Oui, François, cette terre a produit une famille : tous les miens y puisèrent par leurs racines ; et mon âme s'est faite de leurs âmes additionnées, de la nature du sol et des circonstances de l'histoire. Mais je te ferai voir un « arbre » d'une autre ampleur ! C'est même pour cet objet exactement que je t'ai invité, et tu seras content. Maintenant, je vois que tu bâilles ; viens dire bonsoir à ma grand'mère et je te conduirai à ta chambre. Demain, nous passerons
une tranquille journée et je t'exposerai mon plan de voyage.
Saint-Phlin n'atteignait pas encore cet âge oij l'animal, ayant perdu sa première brutalité et son agitation qui le faisaient incapable de voir et de sentir, s'apaise, ouvre les yeux, s'écoute respirer, s'attriste, croit enfin qu'il mourra, et dès lors jouit des réalités dans leur minute, — un cheval en sueur qui passe du soleil à l'ombre, la marche révélatrice d'une fille, les grandes feuilles pendant d'un antique platane, — et ne reçoit plus des beautés qui jadis l'eussent entraîné, d'autres sentiments que pour dire : « Je vois, je sais, je sens qu'à chaque minute je me meurs. » Il n'était pas à ce point maté par la suite des jours, mais déjà il se plaisait sous les mêmes allées, avec les mêmes livres qui avaient formé sa jeunesse, à remettre ses pas dans ses pas. Et puis, de naissance, il possédait une âme délicate et charmante ; il avait de sa famille, de ses horizons, de cette étroite patrie, une notion respectueuse et chère. Si l'histoire de Lorraine n'était entrée pour rien dans sa culture classique, cependant il portait les marques d'une société dont ses ancêtres (plus humblement toutefois qu'il ne croyait) avaient partagé les fortunes. Chaque jour, il prenait mieux connaissance de sa formation. Il étudiait avec soin les lieux, les habitudes et même les produits naturels ; par là, il devenait l'un de ces êtres avec qui c'est délicieux de sortir le matin dans
la campagne, parce que les cultures et les forêts brillantes de rosée, les vapeurs sur les rais de terre forment un horizon philosophique oii leurs propos prennent une pleine valeur, et l'on goûte avec eux le suprême plaisir d'analyser des détails sans perdre de vue la vérité d'ensemble.
Au début d'une divine journée et avec une merveilleuse impression d'amitié et d'allégresse, les deux jeunes gens allèrent s'asseoir aux limites du parc, sur un banc ombragé et devant un vaste espace de pâturages. Ils jouirent de la beauté du soleil, quand il s'avance sur les prairies humides et qu'une vapeur confuse flotte dans l'air au-dessus de ce miroitement enivrant de jeunesse et de grâce.
— Ce village-là, disait Saint-Phlin, à une question de Sturel, c'est Varennes, oui, le Varennes où Louis XVI fut arrêté. Sur cette route qui vient de l'ouest, dans la nuit du 22 juin 1791, la lourde calèche, écrasée de malles, roulait lentement, avec ses six chevaux et ses postillons, à sa perte. En bicyclette, j'ai voulu repasser par leurs étapes depuis Paris ; chacune fit pour moi le drame plus clair. Jusqu'à Châlons, tout dépendait du secret et de la célérité: on n'avait pas osé disposer des relais de troupes. M. de Choiseul attendait à quelques kilomètres au delà, à Pont-Sommerville, avec mission d'escorter l'équipage royal à Sainte-Menehould, Clermont, Varennes, Dun et Stenay, en ralliant des
détachements postés sur le parcours. D'après les calculs raisonnables, le roi, parti à minuit de Paris, atteindrait Pont-Sommerville avant trois heures de l'après-midi, précédé d'une heure par un courrier. Vers cinq heures et demie, M. de Choiseul, pressé et menacé, ainsi que ses hussards dont il n'était guère sûr, par une population soupçonneuse, crut le voyage différé et se retira en décommandant toute la chaîne jusqu'à Stenay. Une heure plus tard, les fugitifs arrivaient. Continuellement penchés à la portière, ils ne voyaient rien que des villes et des villages en émoi; vers huit heures, ils relayent à Sainte-Menehould, où les trente dragons postés, ayant dessellé, disparaissaient dans un peuple excité. Un homme de vingt-huit ans, dégourdi par sept années de service dans la cavalerie et royaliste constitutionnel. Cadet Drouet, le fameux maître de poste, reconnut la reine et soupçonna le roi dans celui avec ce nez et cette lèvre qui faisait le valet de chambre. Il prévint la municipalité et reçut la mission de les poursuivre. Il faut voir les choses comme elles sont et comprendre les époques: dans la suite, tout le monde a pris son acte en horreur, mais tout le monde alors voulait l'accompagner. On n'avait que deux chevaux et il choisit son ami Guillaume. Quand ils atteignirent Clermont, les voitures royales venaient d'en partir pour Varennes : ils ne s'arrêtèrent pas ... A ces huit heures du soir,
le pays était déjà soulevé et les troupes de Pont- Sommerville, de Sainte-Menehould, de Clermont, égarées dans les bois ou prisonnières des communes.
Sturel jouissait beaucoup de suivre sur les lieux mêmes le récit d'un tel événement, de cette chasse royale. Il croyait avoir vu autour de Boulanger certaines scènes historiques; elles l'avaient averti que l'histoire littéraire empâte avec des mensonges toutes les parties délicates et aiguës, et elles lui avaient donné un goût cruel du réalisme dans les hautes tragédies. Il se levait pour apercevoir le calme Varennes, pour embrasser cette belle campagne claire oia périt une maison royale de dix siècles, et sa jeune silhouette d'ambitieux et d'enthousiaste révélait assez les désordres que perpétuent de tels drames politiques dans l'imagination d'une société.
Saint-Phlin, enchanté de son effet, proposa d'aller jusqu'à Varennes.
Aujourd'hui, comme en 1791, cette petite ville n'est qu'une longue rue qui, sur un pont, traverse une rivière. Ils l'atteignirent par l'endroit même où les voitures s'arrêtèrent dans la nuit : à la recherche des chevaux de relais, les postillons, le roi et la reine eux-mêmes erraient, frappaient aux portes. C'est alors que Drouet les dépassa; et, descendant à mi-rue, il sauta de cheval dans un café, maintenant une épicerie-librairie. Des «patriotes» s'y trouvaient. Il leur apprend que le roi stationne dans le haut
de Varennes et qu'il faut l'arrêter. Ce Drouet, c'est un de ces hommes autour de qui on se groupe parce qu'ils donnent l'impression qu'avec eux on réussira. Il réveille le procureur de la commune, M. Sauce; des enfants crient : « Au feu ! » pour tirer dehors les habitants; il barre le pont avec des voitures de meubles que le hasard a préparées. A cette époque, entre le café et le pont, un second obstacle existait, une voûte, aujourd'hui démolie, basse et se fermant par deux portes. Quand le roi, à force de promesses, décide ses postillons à continuer leur service, et quand ils entrent dans Varennes, ces deux barricades, des hommes déterminés et tout un peuple en rumeur l'attendent.
Au delà du pont, Saint-Phlin offrit à Sturel un verre de vermouth dans « l'Hôtel du Grand Monarque», où l'escouade que cherchait Louis XVI, ne comptant plus sur sa venue, reposait à l'écart de tous ces préparatifs. Ils remontèrent ensuite cette unique rue de la Basse-Cour, pour s'arrêter à main droite, environ trente mètres au-dessous du Café de Drouet, devant le n*' 281. C'est la maison du procureur Sauce. Cet humble logis où l'on força les fugitifs à entrer, n'a point bougé depuis cent ans, sauf que la boutique du rez-de-chaussée est transformée en appartement. Par hasard, à la place ancienne du marteau, au milieu de la porte d'entrée, il y a une tête de femme avec une ferronnière.
Cette reine guillotinée arrête l'imagination qui cherche l'occasion de s'étonner. Sturel et Saint-Phlin montèrent au premier étage où la reine, les enfants et Louis apprirent que des sujets loyaux aiment dans leur roi la garantie de l'ordre, de la sécurité, et que, s'il faut choisir entre sa personne et ces intérêts, ils ne balancent pas indéfiniment. Louis XVl se répandait en promesses pour qu'on le laissât continuer son voyage; il jurait de ne pas dépasser la frontière. Un fendeur de lattes, très court sur des jambes torses, le père Géraudel, l'interrompit : « Sir, je n'my flamme. Sir, je n'my fie ! » Ce patois, rude comme un soufflet, ne voulait pas injurier; mais le paysan lorrain tenait ses intérêts, comme dans une affaire, et refusait de lâcher son roi. C'était à cinq heures du matin, le sentiment de douze mille terriens accourus des villages où sonnait le tocsin. La femme de Sauce, suppliée par la hautaine A^Iarie-Antoinette, répondait : « Mon Dieu, madame, j'aime bien mon roi, certainement; mais dame, écoutez, j'aime bien aussi mon mari... Il est responsable. Je ne veux pas qu'on lui coupe la tête. » Le royaliste constitutionnel Drouet et les autres, craignant à toute minute le galop des hussards de Bouille, étaient devenus républicains. Les gros mots et les menaces de cette immense jacquerie pénétraient avec le vacarme incessant des cloches dans la triste chambre des fugitifs perdus de
fatigue et d'émoi. A sept lieures et demie du matin, ayant fait l'impossible pour retarder encore , ils durent céder aux paysans armés, dont six mille, Drouet en tête, ramenèrent sur Paris le beau carrosse devenu le corbillard de la monarchie. A peine les portières fermées, sur l'otage plutôt que sur le monarque, la foule assaillait les gens de la suite royale, les complices de l'évasion manquée, les Choiseul, les Damas, respectueusement courbés devant leur reine comme à Versailles.
A onze heures et demie, sous les fenêtres de Sauce, Sturel et Saint-Phlin se passionnaient encore à reconstituer, non pas les émotions, sans rareté en somme, des personnes royales, mais l'état d'esprit politique des petites gens. Cette population, dans la nuit du 21 juin 1791, fit passer en actes des idées jusqu'alors enfermées dans des livres et qui, la veille, l'auraient indignée. Ce revirement étonne l'esprit comme toute belle contraction de tragédie; mais il est au fond banal, car tout pouvoir qui s'abandonne, voit apparaître la fermentation des haines.
Saint-Phlin n'admettait pas de faire attendre sa grand'mère; ils revinrent de Varennes au pas de gymnastique, pour midi. A table, Sturel laissait ses yeux errer à travers les fenêtres sur la magnifique campagne. Quelle poésie dans cette mort apparente d'un canton où coule encore le sang qui osa
cette grande scène populaire! En ces calmes plaines, une tempête égale pourrait-elle de nouveau se lever ?
Tout plein de ces pensées, il recueillait chaque mot de la vieille dame :
— J'ai grandi, disait-elle, au milieu des témoins de l'événement. Songez que je suis née en 1822. Quand j'avais quinze ans, les gamins chargés par Drouet de crier : « Au feu ! » dans les rues atteignaient la cinquantaine. Quelques-uns des principaux acteurs vivaient encore, âgés de soixante-dix ou quatre-vingts ans. Leurs veuves, en tout cas, demeuraient. Mon père, ma mère, mes grandsparents, fixés à Saint-Phlin depuis 1780, s'ils ne purent intervenir, n'ignorèrent rien. Vous comprenez qu'ici nous connaissons des détails abondants qui gardent à ces hommes fameux et à ces scènes retentissantes les couleurs d'une émeute de village. Ce Sauce et les conseillers municipaux de Varennes, ces petits bourgeois qui contraignirent Louis XVI à retourner vers Paris et vers l'échafaud, au milieu d'une escorte ignominieuse, étaient des modérés, très dévoués à la royauté; mais ils la voulaient assez forte pour les sauver de l'étranger et de ces vociférateurs aux menaces de qui ils cédèrent leur roi. D'ailleurs les exaltés eux-mêmes, les fous furieux avaient été la veille et redevinrent le surlendemain exactement pareils à leurs petits-fils que vous voyez dans ma ferme.
Je me rappelle très bien un vieux bonhomme, appelé Roland, un insensé, et qui passait les journées sur un banc scellé à sa porte : continuellement il faisait le geste d'un chasseur qui ajuste et qui tue. C'est lui qui d'un coup de feu blessa un hussard du roi. Et, ce qui montre bien quel tempérament paisible demeurait chez nos paysans sous une excitation de circonstance, aussitôt son adversaire blessé, piétiné, porté dans une auberge, il le suit, le protège, devient son ami: peu après, sa tête se troubla ... Et tenez, l'aubergiste, monsieur Sturel, devint le général baron Radet. Il eut le mérite de reconstituer la gendarmerie de l'Empire et se chargea d'enlever le pape Pie VII, à Rome. Condamné à neuf années de prison par les Bourbons, il vint mourir à Varennes où j'ai bien connu sa veuve qui était une dévote.
L'imagination de Sturel s'ébranlait sous les anecdotes multipliées de M^^ Gallant. Il sentait, comme une vérité infiniment poétique, ce qu'ont de meurtrier pour les individus ces grandes minutes révolutionnaires : par un travail plus ou moins lent, elles détruisent ceux qui furent leurs collaborateurs, et les nations indifférentes n'enregistrent même pas le sort des acteurs que d'abord elles auraient voulu diviniser.
L'atmosphère du 21 juin, si l'on écoute M"i® Gallant, entra dans chaque Varennois pour trans-
former son âme, mais y laissa surtout des haines. Avouées ou secrètes , elles firent des besognes mystérieuses. Louis Bigault, dit Signemont, avait accepté avec Drouet le commandement de la petite armée qui, de Varennes, emmena le roi sur Paris; on le trouva, quelques années après, demi-dévoré par les loups, dans la forêt d'Argonne, et son cadavre fut refusé par sa femme. — Un sieur Coquillard, récompensé pour avoir contribué à l'arrestation du roi, un jour de réjouissance publique, sous la Restauration , tomba dans l'escalier de l'Hôtel de Ville, à Varennes, et se tua. — La femme du père Sauce fut tirée morte d'un puits par les Prussiens, quand, à leur arrivée, elle voulut fuir de Varennes. — Lui-même, Sauce, perdit à peu près la raison au milieu des hostilités locales qui le forcèrent à s'expatrier. Il mourut greffier du tribunal de Saint-Mihiel, où ses petits-enfants vivent encore et sont d'honnêtes gens très modérés. — Vers 1840, Guillaume, de Sainte-Menehould, celui qui, avec Drouet, poursuivit les voitures royales, habitait à l'écart de cette petite ville une hutte solitaire et décriée. On trouva son cadavre dans le puisard fangeux de son jardin. — Quant à Drouet, sa vie fut tordue d'une façon particulièrement intéressante par le grand coup de vent de Varennes, Élu député de la Marne à la Législative, il organisa et commanda la garde nationale
de Sainte-Menehould, lors de l'invasion prussienne. Saisi par les troupes de Brunswick et jeté dans une prison de Verdun, oii les émigrés en fureur l'insultaient à travers les barreaux, il supporta avec fierté le regard de Gœthe. La brusque retraite des Alliés le sauva. Représentant de la Marne à la Convention et Commissaire aux armées, il tomba devant Maubeuge aux mains des Autrichiens. Il sortit de la forteresse du Spielberg dans le lot qui fut échangé contre la fille de Louis XVI. Comme il siégeait aux Cinq-Cents, il conspira avec Babeuf. Est-ce une complaisance qui lui permit de s'évader? Il s'embarqua pour les Indes, fit la guerre aux Anglais dans les îles Canaries, puis, après Fructidor, rentra dans son pays où les Anciens et les Cinq-Cents lui votèrent une forte indemnité. Sous-préfet de l'Empire à Sainte-Menehould et chevalier de la Légion d'honneur, député aux Cent Jours, il échappa aux recherches actives de la police d'État sous la Restauration. D'abord caché dans des carrières abandonnées près de Sainte- Menehould, puis garçon d'écurie à Saint-Denis, puis ouvrier bottier à la suite de la Légion des Hautes- Alpes, il vivait à Mâcon, avec une concubine, sous le nom de Merger, quand la mort le frappa, en 1824, rassasié sans doute des hommes. Son fils le renia. — Enfin l'ensemble des Varennois signalés au cours de cette nuit devait être récom-
pensé en argent, d'après un vote de l'Assemblée nationale; mais, devant les jalousies, les menaces, toutes les ébuUitions d'une population qui ne reprenait pas son niveau, ils durent se dessaisir en faveur de la commune. On essaya une distribution publique de cet argent; les plus forts l'empoignèrent: ton grand-père, Henri, vit cette bataille sur la place de Varennes. C'étaient de grandes anarchies. Voilà pourquoi le souvenir de ce temps demeurait pénible à chacun dans mon enfance.
— Écoute ma grand'mère, dit Saint -Phlin. Elle ne pardonne pas l'anarchie, mais elle n'est pas de ces personnes qui s'attendrissent sur le roi, la reine, les petits-enfants.
— Comment! dit la vieille dame, peux -tu croire que j'approuve la guillotine?
— Enfin, vous auriez ramené Louis XVI à son poste?
— Je ne comprends pas des autorités sociales qui désertent leur devoir. Mon pauvre père, ton aïeul, disait toujours que nos ducs, en quittant leur Lorraine pour la Toscane, avaient commis un crime contre la nation lorraine.
— L'aïeul d'Henri regrettait la nationalité lorraine ! s'écria Sturel surpris. Alors, il n'aimait point la France?
La vieille dame parut à la fois mécontente et désorientée.
— Ton point de vue nous semble un peu simple, dit Saint-Phlin à son ami. Ma grand'mère est attachée à la terre: c'est une féodale. Elle a l'idée d'un système de droits et de devoirs reliant les gens du pays et l'administration. Le pouvoir qui assure de l'ordre, de la moralité, du bien-être autour de Saint-Phlin est légitime.
— Alors, madame, vous n'avez pas de préjugé dynastique contre le général Boulanger?
— Monsieur Sturel, si le général Boulanger fait le bien de la France, les honnêtes gens lui seront reconnaissants, parce que, vraiment, dans nos campagnes, on n'est pas satisfait. Mais où trouvet-il la force de se donner une telle mission? Pourquoi sortir de l'armée oii l'on dit qu'il servait utilement son pays? J'approuve des jeunes gens comme vous qui veulent de l'ordre et de l'honnêteté, mais je prie Dieu qu'ils ne se trompent pas sur les moyens, parce que, avec un cœur sincère, ils seraient pourtant des coupables.
La causerie, les longs détails de M™^ Gallant sur Varennes s'étaient prolongés bien après le repas de midi. Maintenant, on se taisait dans le grand salon, d'un mobilier à la fois fané et solennel, où. des toiles heureusement foncées par l'âge représentaient des jeunes femmes et des militaires de la famille. La vieille dame, son ouvrage et ses lunettes sur ses genoux, repassait en esprit avec
une grande paix tout ce qu'elle avait vu durant sa longue vie; elle ne doutait point qu'avec l'âge son petit-fils et Sturel ne jugeassent tout exactement comme elle faisait. Son visage, d'un teint clair, d'un dessin ferme, était infiniment agréable à regarder, parce qu'on n'y trouvait aucune bassesse et pas même une trace des passions. Ses paroles très simples, d'une bonne langue, où se marquait une grande idée de son âge et de son chez soi, éveillaient en Sturel des délicatesses et un sérieux nouveau. Ce jeune homme aventureux prit soudain conscience de sa responsabilité. Les sentiments que dans cette calme hospitalité on lui présentait, sans indiscrétion de prosélytisme et avec une dignité bien faite pour séduire une nature poétique, formaient un tout organique: l'un admis, il fallait s'accommoder du reste, à cause de leur enchaînement, aussi nécessaire que celui des diverses parties d'un animal. Ainsi Sturel subissait déjà cette influence, prévue par Saint-Phlin, d'une terre oià des âmes de même qualité se sont additionnées. On peut seulement craindre que cette culture de la conscience, ce noble souci de sa dignité ne donnent à un être une trop haute idée de sa personne morale, et par là une vision de soimême disproportionnée avec sa place dans le monde.
Le boulangiste Sturel se fût passé à regret des journaux de partis qu'on ne recevait point à Saint-Phlin. Ils allèrent, après midi, se promener jusqu'à la petite bibliothèque de la gare de Clermont.
Sturel, au retour, s'abritait d'un beau couchant de juin avec V Intransigeant, la Presse et le Gaulois dépliés. Il lisait à haute voix les passages les plus intéressants : on accusait un garde des sceaux « dont la place serait à Poissy plutôt qu'au banc des ministres » d'avoir fait une campagne de baisse contre la Banque de France avec un escroc nommé Jacques Meyer. — La police ne tenait plus ses agents : dans une bagarre, place de la Concorde, ils venaient de « laisser nager tout seul leur chef, M. Clément », et même avaient délivré un prisonnier.
— Bonnes nouvelles ! disait Sturel.
Mais Saint-Phlin, chassant du pied les cailloux, répétait :
— Ça n'est pas ça . . . Non, ça n'est pas ça qui fera plaisir à ma grand'mère.
— Enfin, on met Boulanger hors la loi; il se bat et ses amis le défendent.
— Qu'est-ce que tu veux, François! chez nous l'effet est détestable !
— Mais enfin, que demande-t-elle, ta grand'mère?
— Pardon! ce n'est pas à elle de donner un programme. Vous faites des offres qu'elle acceptera ou rejettera.
— Eh bien! tu connais mes idées. Dans la Vraie République, Rœmerspacher et moi, et toi aussi, nous les répétions à chaque numéro. Il n'y a plus de coordination entre les efforts des Français ; nous ne connaissons pas ce que nous sommes ni par suite ce que nous devenons.
— Très bien! . . . Alors?
— Alors je sens diminuer, disparaître la nationalité française, c'est-à-dire la substance qui me soutient, et sans laquelle je m'évanouirais. Il faut reprendre, protéger, augmenter cette énergie héritée de nos pères. Et pour cette tâche, sans m'enfermer dans aucun parti, je fais appel à la bonne volonté de tous mes compatriotes.
— Très bien, Sturel! la nationalité française, une énergie faite sur notre territoire de toutes les âmes additionnées des morts! Mais, ton moyen? En 1806, la Prusse, à qui tout manquait, gardait son loyalisme: le devoir n'était pas trouble; on se ralliait au service de la reine Louise. Chez nous, c'est moins simple. J'entends bien que tu cries: «Vive Boulanger!» je comprends l'expédient et je suis prêt à joindre à ton vivat le mien. Mais son nom a un sens moins net que le nom du plus médiocre représentant d'une dynastie nationale. Ma
grand'mère te demande de lui définir Boulanger. La difficulté reste entière : nous voilà excités, je l'accorde, mais toujours privés d'une connaissance commune de nous-mêmes . . . Votre programme est beau : union nationale autour d'un général patriote ! Mais vous rendez-vous compte des conditions dans lesquelles cet état d'esprit social pourrait se substituer à notre anarchie ? . . . Les mots vous suffisent parce que vous vivez à Paris et dans un milieu qui, à force de haïr le parlementarisme, tend à lui ressembler, — d'après la loi constante que nous ressemblons à ceu:*c que nous détestons au point de ne jamais les perdre de vue. Plutôt que du boulangisme, vous faites du naquettisme. Un mouvement qui avait son principe dans le fond de la nation est maintenant une intrigue politique . . . Heureusement, on aime toujours le Général dans le peuple, dans nos campagnes. Il y a un état sentimental. Ce n'est pas mauvais, bien au contraire, cette première phase toute instinctive, mais voici que vous agissez, vous autres meneurs: vous engagez par vos actes le traitement du malade? Et comment agissez- vous ? Selon le cerveau de M. Naquet . . . Ces grandes forces excitées et non dirigées peuvent produire soudain de terribles effets, des accès. Voilà pourquoi j'ai voulu que tu visses Varennes. C'est pour te donner le sentiment de la mobilité de l'esprit politique en France. J'en suis
convaincu, si tu pouvais garder l'impression intérieure que t'a donnée cette ville de Varennes, morne et puis, soudain, capable de tant vociférer, tu saurais avertir le général Boulanger.
Sturel trouvait assez justes ces observations, mais, un peu énervé, il prétendait qu'un homme d'action ne doit pas écarter un plan de campagne sans faire une proposition ferme.
— Pardon, répondait l'autre, je ne suis pas un homme d'action. Je ne te conseille même pas je te renseigne. Le boulangisme qui devrait être une conscience nationale, n'est jusqu'à cette heure qu'une fièvre. Puisqu'il s'agit d'une tentative dictée par la piété nationale, je voudrais qu'en toi cette piété s'appuyât, non seulement sur la générosité de ton âme, mais sur la connaissance de la réalité. Tu veux donner une direction commune aux énergies françaises, les coordonner; il faudrait d'abord nous rendre compte de ce qu'elles sont dans l'état actuel et puis analyser dans quelles conditions ellesseraient unies. Et voici que j'arrive à t'exposer mon projet d'enquête, ce fameux plan de voyage qui va prendre son plein sens dans ton esprit préparé.
Ils allèrent s'asseoir dans le parc jusqu'au souper de sept heures. Puisque Boulanger demandait un rapport sur les départements de l'Est, Saint- Phlin proposait à son ami une tournée en Lorraine:
— Tu ne t'ennuieras pas. La nuit de Varennes, c'est dramatique comme du théâtre, mais les pays lorrains, c'est mille spectacles aussi tragiques et dont les puissants ressorts peuvent être suivis à travers les siècles.
Il avait préparé un magnifique itinéraire, un voyage le long de la Moselle, de sa source à Metz, puis à Trêves et jusqu'au Rhin. Pas en chemin de fer: les résultats sérieux doivent être obtenus dans les petites villes et les villages le long des routes oij l'unification moderne se fait le moins sentir. Faute de relais, la voiture, sur un grand parcours, est inutilisable. De là, le choix de la bicyclette
— Nous prendrons une leçon de choses. Ce ne sera point une analyse totale, mais nous nous préoccuperons de tout ce qui peut fournir les éléments de la connaissance psychologique et politique. Sur ces grands lambeaux disputés entre la France et l'Allemagne, tâchons de déchiffrer comment se forme et se déforme une nationalité. Cette enquête, sur une terre nouvelle pour nous, demeurerait fort superficielle. Mais les diverses Lorraines sont notre pays maternel; nous savons leur histoire et nous devons retrouver en nous les façons de sentir qu'elles proposent.
Durant le souper, M^^ Gallant souriait un peu du bel enthousiasme et des grands mots de son petit-
fils, quand il parlait de la richesse historique et de la variété psychologique de la vallée mosellane. Mais elle donna quelques détails sur des petites villes, et, sur le fond des choses, on voyait bien qu'eux deux pensaient d'accord. Sturel se taisait, plus averti que le premier soir d'être un étranger, et un peu suffoqué de l'autorité que se donnait son ami. Comment ! depuis son arrivée, on ne lui avait pas demandé un détail sur le Comité national, sur le Général! Est-ce raisonnable de dédaigner ainsi ce qui intéresse les cercles de Paris? Doit-il admettre que dans cette ferme perdue se trouve précisément le juste point pour embrasser les événements ?
Après le repas, étant à fumer dans la chambre de son ami, il vérifia le plan et les moyens du voyage, et les reconnut très bien étudiés. Voilà les cartes avec les étapes pointées! Voilà les sacs de toilette à suspendre aux bicyclettes ! Leurs malles, les précédant par chemin de fer, ferorit, chaque deux jours, leur seul assujettissement. Dans les intervalles, ils choisiront pour leur nuit la petite ville où les tentera certaine qualité de mélancolie; ils la quitteront au point du jour, quand le premier soleil évapore les brumes et peu après devient la grande chaleur; leur sieste les attardera tantôt dans la petite auberge mosellane sous une treille au nord, tantôt sur l'herbe de la rive, pleine d'une
gentille vie à l'ombre des arbres. Et Saint-Phlin, saisissant sur le premier rayon de sa bibliothèque lorraine ^) îa Moselle d' Ausone, lisait :
Vidi ego defessos muîto sudore lavacri Fasti disse lacus, et frigora piscinarum. Ut vivis fruerentur aquis ; mox amne refotos Plaudenti gelidnm flumen pepulisse natatu. «J'ai vu des baigneurs, fatigués à force d'avoir sué dans la salle des bains, dédaigner les bassins et les piscines glacées pour jouir des eaux courantes , et , ranimés bientôt par le fleuve, frapper à grand bruit ses ondes fraîches dans les ébats de leur natation. »
Et le soir, au lieu d'un bon sommeil, le léger surmenage d'une telle vie et notre plaisir nous donneront un peu d'insomnie, pour jouir, par les fenêtres ouvertes, des paisibles rumeurs qui jadis furent les fées de la Moselle lunaire. Car seule la rivière fuyante, au milieu de ces provinces qui ne sont plus semblables à elles-mêmes, n'a pas changé : après quinze cents ans, elle demeure semblable aux descriptions d'un naturalisme élégant et assez méticuleux qu'en donnait vers 360 l'administrateur gallo-romain :
^) Ce serait le lieu de mentionner quelques-uns des ouvrages que Saint-Phlin connaît et auxquels il se réfère constamment. Bien qu'il ne soit pas proprement un érudit, il doit une forte part de son nationalisme lorrain aux travaux du comte d'Haussonville, de M. Charles Guyot, du frère M.-B. Schwalm, de l'abbé D. Mathieu, du comte de Ludres, de M. Lucien Adam, etc. Il a lu tout ce qui concerne l'événement de Varennes.
... Qtium glaucus opaco Respondet colli /lu vins, fronder e videntur Flmninei latices et palmite consitus amnis. « Quand le fleuve azuré reflète la forêt obscure , ses eaux semblent se couvrirent de feuillage, son courant semble planté de vignes. »
D'ailleurs, Saint-Phlin replaçait très vite le volume sur la tablette et disait :
— Ça, c'est l'amusement. Mais, mon cher François, nous allons recevoir trois grandes leçons! (Et il les comptait sur ses doigts.) D'abord le pays historique du duché de Lorraine; ensuite la région messine, aujourd'hui l'esclave Elsass-Lothringen; enfin l'archevêché de Trêves, antique pays romain que l'influence française a si longtemps disputé à l'Allemagne.
A dix heures, quand ils descendirent prendre une tasse de thé avant que la vieille dame se couchât, leurs deux imaginations s'étaient suffisamment échauffées et associées pour qu'on augurât un bon profit de leur voyage, et la grand'mère, considérant ces bonnes têtes de garçons animés par l'avidité de faire parler la terre et les morts, se réjouissait que son petit-fils allât dans la brise vivifiante de la Moselle passer une belle quinzaine de grand air et de bonne amitié.
{De Biissang à Epinal, 60 Ml.) Pour procéder systématiquement et prendre la Moselle à sa source, ils allèrent en chemin de fer chercher à Bussang leur point de départ.
Cette pleine montagne, tout en « ballons » couverts de sapins, est d'un grand air sévère. — Si l'on gravit les pentes, sur un sol feutré de fines aiguilles où le pied glisse, et sous une voûte formée par les cimes, seules respectées, de ces arbres que l'administration ébranche, c'est indéfiniment un monotone spectacle de troncs bruns et résineux, tous pareils, s' élevant droit vers le ciel, avec au bas une maigre mousse. Cette monotonie, cette régularité, cette pauvreté même reposent le nerveux. Ordre, calme et beauté : une beauté apaisante que Puvis de Chavannes a mise dans son Bois sacré. Parfois ces jeunes corps sveltes et durs évoquent pour l'imagination, que leur senteur fortifie, une forêt de lances fichées en terre. Et sur la hauteur atteinte, sur le chaume, ce moutonnement de têtes, agitées par le vent, est pathétique comme la rumeur d'un camp. — Les vallées longues, étroites, étonnent l'œil par leur propreté parfaite : des tapis d'une herbe luisante, des ruisseaux emportés et limpides sur les vieilles pierres se détachent d'autant mieux dans le cadre noir des sapins. — Çà et là, les hommes ont imposé une maison de garde, une petite ferme à la montagne; elle reste pourtant maîtresse de sa beauté et de ses arrangements, et,
dans certains cantons forestiers escarpés, nul ne peut exploiter sa vêture.
11 faut comprendre le système général de ces contre-forts qui soulèvent, creusent et enserrent le pays. Une race est née entre leurs bras, avec la mâchoire forte et la tête carrée, célèbre par son entêtement. Comme des divinités assoupies, toujours pareilles à elles-mêmes, les Vosges sont assises dans l'éminente splendeur du midi et au romanesque coucher du soleil et dans le tombeau étoile de la nuit. Belle assemblée de montagnes, forte, paisible et si salutaire qu'à nos nerfs mêmes elle donne une discipline ! De ces colosses immobiles naît la frivolité, la pente, la fuite, l'insaisissable. La Moselle est la délégation de leurs énergies intimes.
Elle jaillit sur le versant français à trois cents mètres du tunnel qui franchit le col de Bussang et s'ouvre sur la magnifique plaine d'Alsace. La « source de la Moselle » n'est pas la plus forte, ni la plus reculée des gerbes d'eau qui la forment d'abord, mais celle-là ne tarit jamais. Tous les « ballons » de la région concourent aux premiers développements de la Moselle, comme une mère entourée des personnes de sa famille nourrit, caresse et fortifie pour la vie un petit à ses premiers pas. A deux kilomètres de Bussang déjà, cette enfant travaille. Elle fait tourner les roues de moulins, scieries, tissages, filatures et féculeries. A chaque instant, les industriels lui opposent des
barrages, ralentissent son cours, sa vie ; c'est presque une morte où apparaît déjà la décomposition. Là contre, elle se ramasse, fait effort de toutes ses ressources, passe l'obstacle et court, pacifiée, vraiment jeune et gaie. C'est de son courage que vivent Saint-Maurice, le Thillot, Ramonchamp et Rupt, où passèrent d'abord Sturel et Saint-Phlin. Si jeune, elle a déjà pris la plus importante de toutes ses décisions: elle s'arrête dans sa marche au midi pour se jeter au nord-ouest.
Le Parisien Sturel sent les détails de la nature comme ferait un convalescent et trouve de neuves délices à l'ampleur des feuillages, au dessin des ombres sur le sol ensoleillé, à la qualité joyeuse de l'air sur son visage et dans sa bouche. Tous deux, chaque quart d'heure, se félicitent d'un mode de locomotion qui ne donne pas seulement un délicieux plaisir de vagabondage, mais qui par sa rapidité permet aux impressions de se masser en larges tableaux.
Voici des espaces admirables avec des montagnes trapues, bien garnies en terres, où alternent les spacieux herbages et les immensités d'arbres. A tous instants, d'autres vallées qui s'ouvrent et vont se perdre dans la principale, fortifient la Moselle, libre, dégagée, charmante, de plus en plus heureuse, par mille contributions empressées. Au pied des ballons, les maisons éparses n'ouvrent que de petits yeux, des fenêtres étroites à cause du froid; cour-
bées, peureuses, abritées sous leurs longs toits qui montent si haut et descendent presque à terre, elles semblent toujours songer aux écrasantes charges de l'hiver. Le torrent, tout prêt à être maté, leur offre sa force motrice; les bois attendent qu'elles les débitent.
La physionomie d'un paysage peut donner au passant les plus vives jouissances, mais combien le plaisir augmente d'intensité à mesure que nous savons saisir les liens intimes qui, dans une zone donnée, unissent le caractère de la nature au développement de la civilisation! Dans la plaine lorraine, la plupart des villages existaient aux lieux qu'ils occupent dès la période gallo-romaine; mais dans ce haut pays granitique, les corps de communauté ne s'organisèrent que récemment et par la volonté administrative. Ces terribles forêts de « La Vosge », domptées une première fois par une route des Romains qui disparut avec leur puissance, supportèrent ensuite dans quelques vallées des monastères qui exploitaient un cercle assez étroit de défrichement; puis des émigrants de la plaine remontant la rivière qui fut la grande voie civilisatrice, du treizième au seizième siècle, commencèrent de coloniser. Les mœurs, les besoins, les tendances sociales qui naissent dans les industries qu'animent la Moselle et ses affluents, ne sont pas contrariés par des coutumes opiniâtres. De toute la Lorraine, cette population qui n'a que des habi-
tudes de trois ou quatre siècles, est assurément la moins conservatrice; elle a l'esprit radical. Bien plus aisément que les agriculteurs de la plaine, voire avec plaisir, ces forestiers, devenus ouvriers d'usine, accepteraient une organisation de la propriété conforme aux vœux du prolétariat industriel. Qu'ils sachent ou non formuler leurs besoins, une réforme est ici nécessaire, car la race déjà déchue disparaîtrait par l'alcoolisme, conséquence d'une détestable exploitation de la main-d'œuvre.
A chaque développement de leur bicyclette, Sturel et Saint-Phlin devaient voir une population mieux enracinée et des cités plus mémorables. Ils déjeunèrent à Remiremont, puis, au soir de cette première belle journée, sortant de la montagne granitique, ils touchèrent à Epinal, dont les terres sont rouges, le seuil du grand plateau lorrain. Plus qu'aucune ville, celle-ci charge la vallée de fabriques qui, fortement installées sur de solides pentes vertes et parmi de noirs bouquets de sapins, communiquent au paysage un caractère de puissance et de santé sociale.
{D'Epinal à Toul, 65 kil.)
Vers Châtel, à 15 kilomètres d'Epinal, comme on dévale par les terrasses du trias, la vigne apparaît, se substitue sur de vastes espaces aux forêts et bordera la rivière jusqu'au Rhin, s'améliorant
d'étape en étape, pour fournir les crus fameux de la Moselle. Dès Thaon, celle-ci a cessé son travail. Elle glisse parmi des saules épars et de grands peupliers verts, élégamment vêtus jusqu'à terre de branches frémissantes. Gracieuse avec ses circuits, ses eaux bleues, ses parures variées, elle s'amuserait, se déplacerait, si le canal de l'Est voulait bien la quitter. Ce tuteur morne, utilitaire et rectiligne, la contrarie. Mais lui-même, par sa paix, sa belle nappe que nul bateau ne ride, assez large dans certains tournants, met dans cette verdure de prés, d'arbres et de vignes mélangées aux vergers sur les côtes silencieuses, la noblesse d'un parc de plaisir.
La vallée, au-dessous d'Epinal, est faite par des collines douces. Son élargissement vers Châtel et Charmes engage aussi l'imagination à s'étendre pour considérer dans le temps les vicissitudes de ce territoire.
Ces trois petites villes mosellanes, Châtel, Charmes, Bayon, où ce siècle n'a pas modifié une maison autour de l'église, mais seulement ajouté des trottoirs, voilà de vieux abris de la plante humaine! Que de tels lieux demeurent sans gloire, c'est une grande injustice, car ils subirent plus de désagréments qu'il n'en faut en moyenne pour conquérir l'illustration. Combien l'existence y fut pauvre, dure, alarmée ! Furent-elles assez de fois
pillées, violées, brûlées ! Et Châtel, jalouse, se précipitait de bon cœur pour aider au sac de Charmes qui comptait bien lui revaloir ces brigandages.
Il est difficile d'imaginer une histoire pire que celle de la Lorraine mosellane, disputée entre la France et l'Allemagne dès le dixième siècle, et que ces deux grands pays ne laissèrent pas vivre de sa vie organique. Nous avions une bonne maison souveraine, nos costumes, des institutions, tout ce qu'il faut pour conquérir une place dans l'histoire, ou plus humblement pour s'assurer de l'ordre, de la sécurité, et pour créer une nationalité. Quelle importance tout le duché, chevalerie, communes et manants, attribuait à la journée de février 1477: écrasement sous les murs de Nancy du Téméraire qui avait rêvé l'annexion de l'Etat lorrain! Quelle digue nous élevâmes contre le protestantisme, flot venu de l'Océan germanique dont le sel eût transformé nos terres ! Quelle fidélité les gentilshommes lorrains gardèrent à leurs souverains en dépit de la puissance cruelle des Richelieu et des Louis XIV, et lors même qu'un Charles IV fut exilé pour un demi-siècle! C'est que nous n'étions pas un morceau quelconque de territoire, un domaine, mais un petit Etat, une nationalité; nous aimions dans nos ducs notre épée et nos institutions, notre faculté directrice. De là, notre maison ducale recevait un puissant principe de vie. Malheureusement elle était inférieure en intelligence aux Capétiens.
A Charmes, Saint-Phlin dit à Sturel :
— Nous avons le temps de flâner.
Avec l'aide du plan, ils allèrent dans une prairie, entre la ville et le Haut-du-Mont. Un étang marque encore les réserves où s'alimentaient les fossés du rempart.
— Dans ce lieu, dit « pré des Suédois », les bandes stipendiées par Richelieu après la mort de Gustave-Adolphe pendirent les notables.
— Ne récriminons point là-dessus, dit Sturel : je me rappelle qu'en 1870, dans cette même petite ville, les Allemands tuèrent à coup de baïonnette, dans la rue, le pharmacien Mariotte.
— Récriminer! dit Saint-Phlin. C'est moi que tu soupçonnes de vouloir quereller les faits, moi qui te mène prendre leur leçon !.. Je voudrais seulement diviser notre sujet; c'est exact que la France et l'Allemagne nous ont travaillés à l'envi, mais on ne peut pas tout mener de front; nous examinons pour l'instant le travail français. . . Rendons-nous compte de l'effet que produit dans une très petite ville, dans un Charmes, un branchage de notables. C'est une terreur mêlée d'âpre ressentiment; on obéit au vainqueur de fait, en même temps que les cœurs appellent le chef de droit. S'il ne peut intervenir, il faut bien s'accommoder de l'événement. La disparition des notables affaiblit immédiatement la nationalité et, par suite, favorisa
la substitution de l'idéal français au lorrain. Quand la Lorraine, après les horreurs — guerre, peste, disette, massacres, incendies, exactions — du long règne de Charles IV (1624—1675), voulut se refaire, elle avait perdu 300000 habitants sur 400 000 et probablement les plus énergiques. Elle retrouva son territoire, mais non pas son âme. On dut importer des cultivateurs. Le duc Léopold, pour refaire le duché, substitua aux constitutions lorraines une compilation des ordonnances de Louis XIV; c'était enlever à la Lorraine sa cérébralité propre. Sa maison ducale allait aussi lui manquer. François III troqua son duché contre un équivalent avantageux, et, traître à son peuple, sans plus de scrupule qu'un propriétaire vendant un domaine, s'installa en Toscane, puis au trône d'Autriche. Déjà les idées françaises gouvernaient; les agents français vinrent administrer sous Stanislas. L'année 1766 vit les dernières formalités de l'annexion.
Saint-Phlin pourrait ajouter que les idées nationales tentèrent de se ranimer de 1786 à 1789; cette petite nation mal renseignée espéra un gouvernement indigène par une assemblée provinciale. L'union morale se fit grâce aux avantages matériels procurés aux paysans et aux bourgeois par la Révolution et puis au cours des guerres impériales et républicaines, où. les Lorrains fournirent les plus gros contingents et soixante mille cadavres sur un
ossuaire d'un million et demi de Français. En 1814, Blucher afficha sur les murs de Nancy : « Puissé-je ramener pour vous le bon vieux temps dont jouirent vos ancêtres sous le gouvernement doux et paternel de vos anciens ducs ! » On ne le comprenait plus. Quelque sentiment de la nationalité lorraine a survécu dans le fond des indigènes; elle s'est témoignée académiquement vers la fin du second Empire dans les doctrines décentralisatrices de l'Ecole de Nancy : c'est elle encore qui fait l'indignation de Saint-Phlin :
— Quel gâchage! s'écrie-t-il; on nous a toujours contraints à laisser reposer nos espérances propres. Le transport des pouvoirs lorrains dans les bureaux de Paris a ruiné notre développement autonome, et n'atténue même point le danger qu'a toujours présenté pour la paix européenne la situation géographique de la Lorraine ; une fois de plus, en 1870, nous avons fait les frais d'une guerre entre la France et l'Allemagne. Boulanger qui jette un appel à notre engourdissement, comprendra-t-il toute sa tâche? Saura-t-il restituer au vieux duché la force d'apporter dans l'illumination française sa lumière particulière ?
vSturel, songeur, entrevit le grand rôle que son ami proposait au Général. Le chef national perçait sous le soldat populaire.
Ils atteignaient sur la rive droite, immédiatement au-dessous de Charmes, le village de Chamagne,
OÙ une inscription désigne la maison chétive, encore intacte, qui vit naître en 1600 Claude Gelée.
— Celui-là, dit Saint-Phlin, on a raison de l'appeler tout court «le Lorrain». Si notre paysan, mal servi par ses chefs, n'a pu s'exprimer dans une nationalité politique, la souffrance qu'il en eut et sa naïveté sont fixées dans le clair-obscur de Claude Gelée. Enfant, Claude avait eu des rêveries aussi longues que les jours d'été, sur les côtes de cette vallée mosellane entre Charmes et Bayon; la fraîcheur de ses yeux et de son cœur lui permettait de se pénétrer de la moralité de ce paysage. L'accent rural, la voix des prairies et des eaux, la modestie de ses parents, de sa classe paisible, de sa race contenue, voilà ce qu'entendit ce tendre bouvier avant de connaître la majesté romaine.
Les deux jeunes gens trouvèrent une ombre étroite pour s'asseoir devant ce beau spectacle du soleil sur les espaces mosellans. Adossés à une ligne de bois, ils voyaient à leur gauche, sur un léger renflement, les petites maisons de Chamagne, et toute la vallée qui vient de loin décrire une courbe devant eux et s'enfoncer à leur droite dans d'heureuses campagnes avec ses blés, ses avoines, ses seigles, où alternent les prairies artificielles, les coteaux de vignes, les vergers et les villages. Comme basse sourde, le bourdonnement d'une vanne, puis, par saccades, de minute en minute,
la masse stridente des sauterelles, le vol des petits moucherons, parfois un appel d'oiseau, parfois un poisson troublant la surface de la rivière, très loin le grelot d'une bête. . . Il y a des moments du matin où le soleil réjouit si délicatement l'eau, les longs peupliers, les petites herbes imperceptiblement agitées, les bons arbres groupés en boule dans un champ, la vigne sur les pentes, les fonds vaporeux, douze petits hommes là-bas qui travaillent près d'un cheval et d'une voiture et dont on entend un peu les voix, oui, tout cela si délicatement se réjouit qu'on est plein de sympathie, et l'on accorde qu'il y a un élément moral dans le frisson de beauté et que, pour être tout à fait belles, les choses doivent être bienfaisantes.
La matinée s'écoulait, l'instant arriva où la végétation de juillet, sous un soleil enfin chaud, prend toute son ampleur et pendant quelques heures trouve des puissances qui dépeuplent la campagne. Sturel approuvait l'interprétation de Claude le Lorrain proposée par son ami.
— Mais, ajouta-t-il, cette harmonie des tons, cette pondération, ce bon ordre, cette délicatesse poétique, pour agrandir leur paix mosellane jusqu'à la majesté qu'on voit dans son œuvre, ce grand artiste les complète avec des magnifiques monuments et des ruines. . . Ah ! que notre conscience lorraine vaudrait davantage, si elle avait l'orgueil de quelques grands souvenirs !
Saint-Phlin saisit avec empressement cet éveil chez son ami :
— Bouteiller, dès le collège, aurait dû nous ouvrir les yeux sur notre race qui n'est pas sans gloire. Du moins, tu vas la connaître au cours de ce voyage, et tu déblayeras en toi des ruines mémorables.
Proche de Bayon, ils distinguèrent sur la rive gauche, à Neuvillers, le beau château bâti par Chaumont de la Galaizière, l'administrateur exécré que la France plaça comme premier ministre auprès du dernier duc Stanislas Leczinski.
Stanislas ! le régisseur du duché pour le compte de la France ! le Polonais ! Ah ! le mépris irrité de Saint-Phlin! Il rendait ce Leczinski responsable de Louis XVI, un lourdaud, de Louis XVIII, fait pour la petite cour de Lunéville, de Charles X, un Slave; il lui reprochait d'avoir plus qu'aucun, par son sangpolonais, différencié les Bourbons et la France.
Sturel souriait :
— On lui doit la place Stanislas, oij rien n'est laid, ses grilles, les petits pavillons de Héré, la porte Royale, les places de la Carrière et d'Alliance qui font de Nancy une ville excellente.
— Je ne conteste pas ces jolies choses, disait Saint-Phlin; mais, après avoir examiné un détail, il faut remonter sur la hauteur et toujours garder une vue d'ensemble. Sont-elles nécessitées, ces
élégantes constructions, par notre développement national? Reconnais-les pour un accident et le caprice d'un étranger, indigne souverain qui se borne à régner avec sa truelle comme aujourd'hui un riche banquier dans son domaine. Derrière ces portants de théâtre, l'État, relégué, dédaigné, périssait. Tout ce que Stanislas installe chez nous m'est odieux, Sturel, en tant qu'importation qui recouvre et étouffe notre nationalité. Sa petite cour de Lunéville, médiocre parterre transplanté de Paris sans racines, gâte l'atmosphère et notre esprit indigène. Les départements des Vosges, de la Moselle, de la Meurthe, de la Meuse, avec la civilisation qu'ils nous représentent, ont été construits sur nos monuments démantelés, sur nos institutions abolies, sur tout ce qui représentait d'anciennes et vénérables conditions de la vie proprement lorraine. Installé avec des moyens factices, ce parisianisme ne s'est maintenu que par la continuité des mêmes moyens. Il ne se fait pas sur place; on devra nous l'expédier du dehors, jusqu'à ce qu'une dose suffisante de sang étranger soit inocculé dans les veines lorraines. — Mais, Sturel, sous cette domination superficielle, une humble sensibilité s'étend encore, profonde, et dont j'attends qu'un jour elle vivifie la France lassée.
Ils avaient fort bien déjeuné avec un brochet de la Moselle et du vin de Bayon; c'était à peu près deux heures.
— En selle ! s'écriait Saint-Phlin, enfonçonsnous sous cette civilisation à la parisienne et pénétrons dans les catacombes de la vie locale.
Que valent auprès de Lunéville et de Nancy, les Flavigny, les Messein, les Pont-Saint-Vincent, qui marqueront les obscures étapes de Sturel et Saint-Phlin jusqu'à Toul, à travers un pays presque sans chemin de fer ! Mais, dans ces plaines agricoles négligées, on voit la terre franche et la végétation humaine qu'elle produit naturellement.
Les deux cyclistes jouissaient beaucoup du paysage, parce que, au lieu de promener leur œil superficiellement comme sur un ensemble déjà vu, ils s'occupaient à replacer mentalement les individus et les choses dans le milieu historique auquel ils survivent. La motte de terre elle-même qui paraît sans âme est pleine de passé, et son témoignage ébranle, si nous avons le sens de l'histoire, les cordes de l'imagination.
Les villages lorrains actuels remontent aux premiers établissements des tribus celtiques. La communauté pastorale et agricole que César appelait viens, s'est conservée comme groupe de travail et comme base de relations de famille; elle a maintenu, alors que la race conquérante changeait et que la propriété se transformait, la fixité presque absolue du type de l'habitant. Son territoire nous était connu ; conservé à travers les siècles, il forme
de nos jours le ban de notre village lorrain moderne, trois cents hectares en moyenne par commune. Sur ces morceaux de terre, le grand propriétaire gallo-romain se transforma en écuyer propriétaire des douzième et treizième siècles; les habitudes de nos fermiers de Meurthe-et-Moselle nous donnent une idée approximative des habitudes d'un gentilhomme mosellan au moyen âge : repas en commun, culture dirigée par le maître, noces et funérailles qui sont les occasions de réceptions et de festins ruineux. Au quatorzième siècle, les seigneurs sont indépendants, toujours en guerre, peu soumis au suzerain; ils constituent une république aristocratique. Au seizième et surtout au dix-septième, le gentilhomme n'est plus un petit potentat sans peur, il doit se ranger sous les bannières d'une ligue ou d'un grand prince. Au dixhuitième, il rêve des institutions anglaises qui lui permettraient de faire partie de la Chambre des communes. Au dix-neuxième, il se présente au Conseil général et au cercle des Pommes de terre. Au-dessous de ce gros personnage dont le château rebâti est entouré des restes d'une déférence jalouse, le paysan, dans sa vieille maison, a hérité les parcelles de son père, le serf du domaine, et de son ancêtre, l'esclave rural. Il a hérité aussi les intérêts, les aspirations, les croyances de ces antiques terriens et toute une façon d'entendre la
vie qui n'aurait eu de satisfaction que dans le triomphe de la nationalité lorraine.
Ces mornes plaines et ces siècles qui d'abord semblaient ordinaires et maussades à Sturel, maintenant il leur sentait du caractère : il leur savait gré de n'être ornés d'aucun romanesque fade, mais nus et brutes comme l'histoire avant que les historiens la policent. Il disait: «Nous autres Lorrains, nous ne cherchons pas à étonner. » Une fois de plus, les deux jeunes gens déploraient les humanités vagues, flottantes, sans réalité, qu'on leur avait enseignées au lycée, quand le vrai principe, c'est l'éclaircissement de la conscience individuelle par la connaissance de ses morts et de sa terre.
— Comme nous serions ordonnés et plus puissants, se disaient-ils, si nous comprenions que les concepts fondamentaux de i.os ancêtres forment les assises de notre vie! Mis à même de calculer les forces du passé qui nous commandent, nous accepterions, pour en tirer profit, notre prédestination. Tout médecin admet que pour connaître un homme il ne suffit pas de l'examiner à trente ans : il faut savoir quel enfant il fut, les maladies qu'il traversa, et son père et sa mère. Or, nos éducateurs ne se préoccupèrent pas une fois de ce qu'est la Lorraine ! Un jeune être isolé de sa nation ne vaut guère plus qu'un mot détaché d'un texte.
La vérité de leurs conceptions les enivrant de sa force écartait même la fatigue physique. Quel plaisir,
quand la route suit en balcon la courbe des collines, à passer de la vallée-mère soudain dans les vallées secondes, et à comprendre les plis du terrain, les hauteurs différentes, les pentes de végétation variée qui lentement écoulent tout le pays sur la Moselle ! Assis sur le côté d'un petit bois, ils se reposèrent d'un dur parcours de soleil; un vent léger froissa les eaux, pour qu'elles fussent comme l'écaillé luisante d'un poisson bleuâtre. Puis le soir vint plus doux, plus indulgent, et, en même temps que les animaux sortaient de leur retraite, eux-mêmes accéléraient leur course et s'enivraient de la transparence universelle, de l'harmonie de la terre natale. Il y avait des bêtes, de petits moucherons qui jouaient gaiement dans l'air, dans les rais du soleil, et ils se connaissaient pareils à ces insectes-là qui ne vivent qu'une minute; mais dans leur activité éphémère, Sturel et Saint-Phlin, du moins, prennent conscience des lois du développement, ils saisissent leurs rapports avec les choses et leur position dans la suite des étapes franchies à travers les siècles par la population de ce territoire.
Ils s'amusèrent à monter à pied la côte de Richardménil. Saint-Phlin montra les deux châteaux à son ami en lui disant:
— Ici et à Ludres, en face, habite depuis le treizième siècle une famille de la chevalerie lorraine, les Ludre. En 1282, elle acquit son fief — une mai-
son forte, un moulin, des prés, des vignes, des hommes et des femmes, serfs attachés à la glèbe — environ pour 3,500 francs de notre monnaie. De l'autre côté de la Moselle, sur la rive gauche, voilà la région de Vézelise, le cœur de la Lorraine; ici tout près, à notre droite, sombre et menaçant sous la nuit, c'est un petit pays historique: le Vermois. Ce simple plateau, ah! si nous pouvions l'analyser en détail, nous le rendre intelligible ! Connaître vraiment, rendre compréhensible un groupe de hameaux, à condition de le situer sur un fond et de garder une vue générale de la France, quel bénéfice incalculable, quelle éducation en profondeur, autrement féconde que notre éparpillement de touche-à-tout et notre verbiage sur les civilisations mondiales !
Comme ils pacraient devant une pauvre auberge de Richardménil, on leur cria : « Vive Boulanger ! » Ils s'arrêtèrent et burent un verre de vin avec quelques mineurs des exploitations voisines.
— Pourquoi, dit Sturel, pensez-vous que c'est Boulanger qu'il nous faut?
Ces braves ouvriers, moins défiants que les cultivateurs, répondirent que le Général était pour les petites gens et qu'il faisait peur aux Prussiens. Sturel, avec affection, les confirma dans une doctrine qui simplifiait la vérité sans la déformer.
Maintenant le Vermois, sous la nuit tombante, étendait ses antiques cultures. Pour ceux qui savent
entendre, l'heure du soir criait les grandes vérités : la bête humaine a des instincts farouches; elle tend à s'organiser; elle subit toujours le prestige des mots Justice, Égalité; elle n'a pas en ces lieux l'instinct politique; à toutes les époques, des étrangers lui fournirent un gouvernement, mais ils passèrent sur elle sans modifier ses aptitudes héréditaires.
Comment se modifieraient-elles quand les conditions demeurent pareilles à travers les siècles? Sur ces villages qui jalonnent l'étape de Sturel et de Saint-Phlin, le monde antique s'est épaulé pour résister à l'effort barbare. D'Épinal à Metz, le cours de la Moselle est semé de camps romains, placés sur la hauteur ou sur la berge même. Il faisait nuit quand les deux cyclistes passèrent sous la roche d'Affrique: les Romains avaient trouvé là un retranchement celte qu'ils consolidèrent; de nos jours, le génie y élève une redoute contre l'éternel envahisseur germain.
Dans cette région de solitude, protégée de Nancy par les bois épais de la Haie, s'épanouit la flore rarissime de Lorraine : le « sabot de la vierge », pareil aux orchidées de serre, et cette toute petite fleur rose qui, vers la Pentecôte, pousse au grand soleil sur des buissons d'aiguilles pourpres. Jusqu'à Toul, Sturel et Saint-Phlin ne se laisseront plus divertir, et ce silence, auquel l'obscurité ajoutait
encore, les donnait tout aux leçons de la terre et des morts.
(De Toiil à Pont-à- Mousson, 36 kil.)
Leur troisième étape allait être si courte, même en préférant au chemin direct la courbe profonde de la Moselle, que Saint-Phlin remit le départ à six heures du soir : on dînerait dans une des auberges mosellanes, nombreuses sur ce parcours, où sont les rendez-vous des promeneurs nancéens.
Ils circulèrent toute la journée à l'ombre de la belle cathédrale, dans les froides et graves petites rues de Toul, morte oublieuse d'elle-même, mais dont le passé ne cède à aucune cité de France ou d'Allemagne.
C'est un grand plaisir de parcourir ainsi les villes en profitani. des empreintes lentement données par les hommes et sans supporter les conditions du particularisme, par exemple, tout ce que les petits endroits contiennent de taquineries, de curiosités mesquines et d'intolérance. Pour bien atteindre les qualités locales, il faut s'abandonner à la pente d'une rêverie très avertie de la succession des événements. Les paysans qui peuplent la contrée et qui sont les vignerons des propriétaires urbains, se font d'abord reconnaître comme les descendants de la peuplade qui, sur ce territoire, prit parti pour César. Mais les citadins ? Mêlés sur toute la France, peuvent-ils maintenir un esprit autochtone qui
semble impuissant à lutter contre la civilisation interprovinciale? Sans doute, Paris commande les fonctionnaires nomades dont la population indigène qui vit par eux et selon eux, semble le complémentaire, mais très vite la petite ville modifie ces étrangers, leur impose sa température. Dans ces rues qui s'appellent Général-Foy, Baron-Louis, Béranger, Liouville, Carnot, Chanzy, Gambetta, mais pareilles à ce qu'elles étaient sous des noms qui tombèrent faute de sens ; dans ces maisons qui datent de cent cinquante, deux cents ans, et dont quelques rez-de-chaussée seulement ont été changés en boutiques ; au milieu de ces couvents, chapelles, séminaires encore reconnaissables malgré leur utilisation bourgeoise; dans l'ombre immense de ces merveilles de l'art au moyen-âge, Saint-Gengoult, Saint-Etienne, l'adhésion à l'uniformité nationale demeure superficielle. Si les grands bourgeois n'ont pas survécu à la chute de leur noble ville libre aux mains des Français (seizième siècle), quelque chose demeure d'un passé contre lequel toutes les forces administratives se massent. Nous saisissons mal cette persistance de la vieille Lorraine, parce que des mœurs trop éprouvées endorment notre sens du pittoresque. Peut-être faudrait-il un étranger pour exprimer la note de ces humbles lieux découronnés. Supposez un Anglais sensible aux nuances morales un peu froides (Walter Pater n'aimait-il
pas ardemment nos provinces?) et qui vienne pour quelques semaines habiter une de ces rues désertes. Il apporte avec lui une caisse de vieux livres français; leur verve narquoise le contente profondément sous ce ciel et au milieu des témoignages d'une politesse maligne. Il sent que ce n'est pas ici l'Allemagne rhénane, mais la France, ni bourguignonne, ni provençale: lorraine. Et s'il sait faire parler l'architecture, s'il possède une instruction suffisante pour dialoguer avec l'histoire, il évoquera les dignes exemples d'une organisation républicaine dans cette vieille municipalité ecclésiastique, tout en examinant la cathédrale des évêques de Toul, les remparts de Vauban, les formidables travaux des polytechniciens sur tous les monts.
D'ailleurs, qu'au milieu de tous ces canons installés par les bureaux parisiens, la petite ville, dépossédée du soin de veiller à ses destinées, sommeille dans une sorte de mort heureuse, et qu'elle ne comprenne plus sa devise Pia, pura, Jidelis, peu importe! Ce qui fait la constance de son caractère historique, c'est, plutôt que des mœurs et un esprit traditionnel, d'être un lieu où, de toute éternité, un même phénomène s'écoule. Il faut considérer cette vallée mosellane, de Trêves à Epinal, comme une rue des candidats à la nationalité française. A tous les siècles de l'histoire, des peuplades débusquent par cette voie, se précipitant
sur la France comme la pauvreté sur le monde; elles recouvrent les vieilles populations, puis leur flot, déposant sur le tout un humus, va se perdre plus avant dans la collectivité française. Notamment, tous les juifs de France, dans les petites villes de Lorraine, ont planté leurs tentes l'espace d'une génération, le temps d'enterrer un parent au cimetière spécial de Lunéville. . .
Sturel et Saint-Phlin, que Bar et Neuchâteau ont familiarisés avec ces trois éléments de toute petite ville lorraine, le fonctionnaire, l'indigène et l'immigré, se font une vue claire de Toul; mais, n'y trouvant aucune réalité nouvelle, et rappelés^ comme on dit dans leur pays, par les fortes nourritures de la veille, ils voudraient retourner immédiatement dans la campagne, oià le silencieux, l'anonyme paysan demeure sur les champs et la vigne sans qu'aucun étranger se mêle à son sang, modifie ses puissances. Seulement Saint-Phlin n'entend pas que l'enthousiasme nuise à la méthode. Après midi, sur une table de café, il déplie ses cartes et consulte ses notes.
Pour que la vallée mosellane leur soit une chose intelligible, ils doivent se mettre chaque fois dans l'esprit de leur étape du jour, et, tout en observant le plus grand nombre de détails possible, ne retenir que ceux qui s'accordent avec son caractère dominant. Après avoir joui de la Moselle
vosgienne considérée comme industrielle et moderne, et de la vallée d'Épinal à Toul en tant que vieille Lorraine agricole, ils arrivent à une région dont Saint-Phlin déclare :
— Prêtons-nous à ce qu'elle nous émeuve par son pittoresque, quoique les cheminées et les détritus d'industries commencent à le gâter.
A cinq heures, quand ils s'éloignèrent du beau Mont-Saint-Michel abîmé par un de ces forts qui commencent à ne plus servir, le soleil se tenait encore haut dans le ciel. Tout ce pays est à peu près semblable, caractérisé par une certaine médiocrité de la ligne qui ne s'enfle jamais beaucoup. Ces collines oii serpente la rivière se vêtent de vignes à la base, de forêts au-dessus, et parfois leurs sommets demeurent dénudés. La Moselle, en se jetant à angle droit vers le nord-est, rejoignit les vastes bois de la Haie qu'elle avait quitté vers Toul. Paysage d'un joli ton clair et charmant de sérénité heureuse. Il n'affirme rien largement, vigoureusement; sa grâce se développe un peu incertaine, mais les peupliers près de l'eau expriment un féminin, une pureté extraordinaires. Bientôt le ciel amortit sa grande chaleur et parmi des bouquets d'arbres, le long d'une rivière, — mystérieuse, à mesure qu'elle prenait des tons sombres, comme un enfant en velours violet, ces paysages un peu maigres et qui, sous le soleil, avaient vite fini de parler, s'enveloppèrent d'élégante volupté.
Li Verdun, Frouard, Custines, Marbache, Dieulouard, où l'on pourrait lire Virgile ! Nul poète, malheureusement, d'un vers immortel ne releva ces lieux. Leurs grâces sont consommées sur place par les Nancéens du dimanche. D'un mot heureux, le jeune homme de Mantoue a porté sur l'univers le frémissement du lac de Garde égal aux flots de la mer. Des chansons populaires nous firent croire qu'à Triana, près Séville, à la Giudecca de Venise, que n'ombrage pas même une treille, s'étendaient des jardins divins. On est simple, simple, en Lorraine. On craint si fort de surfaire, de s'en faire accroire, qu'on apprécie mal ce qu'on possède. Qui voudra intercepter en beautés ces jolis endroits d'une douceur un peu atone?
A mi-chemin de leur course, Sturel et Saint- Phlin atteignirent le confluent de la Meurthe et de la Moselle. En vain de grandes cheminées et les scories des hauts-fourneaux, dites « des laitiers », s'amassent sur ce point jusqu'à menacer de clore la vallée; Saint-Phlin dit à Sturel:
— Voici l'endroit que j'aimerais entre tous célébrer. J'y distingue des éléments variés de romanesque. C'est un des points où tenaient les fortes racines de nos Guises. Ils possédaient ici un château, et la Moselle y réfléchit la petite enfance de Marie Stuart, pareille elle-même, ne trouves-tu pas, à cette rivière.
Sturel, intrigué, demandait le nom d'un village sis en aval.
— Il a pour nous, continuait Saint-Phlin, un son particulièrement grave . . . Mais tu vas le deviner si je te le signale comme l'ancienne seigneurie d'une famille qui, dans un court espace et en ligne directe, nous a donné un soldat tragique, une jeune femme touchante et un romancier saturnien que les littérateurs « décadents » auraient dû recueillir.
Enfin, il le mit sur la voie.
— C'est la patrie d'un assassin que nous avons vu grandir.
— Racadot ! s'écria Sturel. Nous sommes à Custines !
La première roue de sa bicyclette glissa dans une forte ornière, et, après quelques cahots, il s'en alla sur le sol, oii, selon la coutume, il ne se fit aucun mal.
Racadot! l'assassin de M^^ Astiné Aravian, la belle Asiatique ! Voici donc les images les plus profondément fixées dans ce malheureux! Enfant, il a mille fois parcouru ce chemin sur les coteaux vers Bouxières-aux-Dames, et de ses petits pieds soulevé cette poussière où Sturel vient de culbuter. Voici les champs, premières richesses qu'il convoita, et voici les hommes qu'il désirait étonner. Les deux voyageurs, dans le ciel de Custines, dans ces coteaux de vignes, dans les grandes cheminées
tragiques de la rive voisine, cherchent les éléments qui ont prédestiné leur camarade sanglant pour la pâle matinée de la Roquette.
Notre imagination, toujours heureuse de s'exciter, admet que des terres sans cesse dépouillées, des eaux fuyantes, des nuages mobiles, des fumées dissipées gardent l'empreinte d'un éphémère criminel. Comme si quelque chose de l'ordre moral pouvait se réfléchir dans l'ordre physique ! Certes, des lieux fameux nous renseignent sur les Virgile, les Rousseau, les Byron et les Lamartine ; ces grandes âmes qui subirent une action évidente de la nature, ajoutèrent en outre du caratère à Mantoue, aux Charmettes, et à l'automne dans le Maçonnais; mais, à propos d'un ignoble accident comme l'assassinat, interrogez seulement les conditions sociales qui l'ont déterminé et qui le qualifient.
Dans une auberge où ils mangèrent pour questionner directement sur leur ancien camarade, ils parlaient des lourdes usines qui s'imposent à la vallée et contrarient ses beautés.
— Elles doivent mettre beaucoup d'argent dans le pays, dit Saint-Phlin.
— De l'argent! répond le patron, nous n'en voyons pas.
— Mais les ouvriers dépensent chez vous, chez l'épicier!
— On vous dit qu'ils n'ont pas d'argent. L'usine leur fournit tout: épicerie, viande, habillement, chaus-
sures et le vin. Ici, pour les commerçants, rien à faire. Même la fête du pays est un désert. Charretiers, puddleurs, employés, tous, ils disposent d'un crédit à l'économat; l'usine les règle en jetons, elle diminue ainsi leurs salaires du bénéfice qu'elle fait sur les marchandises et, d'autre part, elle les garde à l'attache par leur dette.
— Alors l'usine n'est pas aimée .^
— Aimée.? C'est à s'entendre! Tous les petits propriétaires sollicitent d'y entrer.
— Comment, dans ces conditions! des propriétaires !
— Hé! Messieurs, dit l'aubergiste qui décidément voyait clair, propriétaire, propriétaire ! ça flatte un homme, mais on n'a que le titre en poche.
Et il expliqua. Un propriétaire sans capitaux, comment joindra-t-il les deux bouts, l'année où la récolte manque? Il faut tout de même payer les impôts et des frais de culture. Où trouver de l'argent? Par hypothèque? Voilà un intérêt à verser chaque année. Tout étant hypothéqué, on s'arrange avec les juifs ... Et alors, il y a bien des propriétaires qui, sur du terrain pas mauvais, dans la vigne par exemple, n'arrivent même pas à garder pour eux l'équivalent du salaire qui leur reviendrait de leur travail s'ils l'avaient fourni comme manœuvres.
Il parlait rudement et sans cacher sa satisfaction un peu méprisante d'en remontrer à des bourgeois. Et pour conclure:
— Comprenez-vous qu'on est aise d'aller à l'usine, aux conditions qu'elle daigne fixer? Quand toutes les parcelles auront été divisées une ou deux fois de plus dans les familles, leurs fils feront encore davantage baisser le salaire chez Fould.
— Fould?
— Eh! le propriétaire des hauts-fourneaux!
Et ce nom évocateur de la riche famille juive qui a peut-être le mieux symbolisé l'installation au pouvoir de l'aristocratie de Bourse succédant au patronat terrien, grandissait encore cette lumineuse démonstration de la nécessité qui jette le paysan de la forme agricole, où il ne peut plus vivre, dans la forme industrielle, oii il se détmit.
Levés de table, les deux voyageurs montèrent jusqu'aux ruines du château de Condé, d'où sortit la magnifique famille des Guise. Ils commentaient la conversation de leur aubergiste. Ainsi le jeu des intérêts, en dépit des institutions de nivellement, rétablit des dominations et des servages ! Hier, nous nous figurions la féodalité abolie. Nous avons vu à Richardménil les paysans qui firent dans la cour seigneuriale un autodafé des vieux parchemins. Les ruines de ce château des Guise, mal distinctes à ras de terre, marquent assez que le vieux sceau
mis sur cette terre est brisé : les parents ne sauraient même plus en dire le sens à leurs fils. Cependant le système subsiste d'un puissant qui impose son patronat, qui oblige des intérêts plus faibles à se lier au sien propre et à lui rendre un hommage en échange d'une aide. Fould fixe les salaires, augmente ou réduit le chiffre de la population, met en valeur, selon son choix, telle région de terrain. Notaire, médecin, député, fonctionnaires, employés des chemins de fer, tous, directement ou par des intermédiaires échelonnés, vivent dans sa dépendance. Lui-même se ligue avec des égaux pour résister à de plus puissants. C'est une féodalité, comme jadis, à la fois exploiteuse et protectrice. Ce qui exalte surtout l'imagination des deux jeunes gens, c'est un point d'histoire noté par Saint- Phlin. On se figure à l'ordinaire que, dès le siècle dernier, la liberté civile était établie d'une façon générale dans les provinces. Eh bien ! en 1 789, les habitants de Custines sont « si sujets à leur seigneur que celui-ci peut prendre tout ce qu'ils ont, à leur mort ou durant leur vie, et leurs corps tenir en prison, toutes les fois qu'il lui plaît, soit à tort, soit à droit». Très probablement, cette triste situation datait du temps où ils cultivaient comme esclaves ruraux sur ces pentes mosellanes quelque villa galloromaine. Le 4 août 1 789, l'Assemblée nationale les libéra et voici qu'en juillet 1889, Sturel et Saint-
Phlin les voient retombés dans une pareille servitude de fait.
Bel exemple de la prédestination des races! à peine la maison seigneuriale abolie, de nouvelles seigneuries enfoncent leurs racines jusque dans les couches profondes du minerai de fer ! Sturel y trouvait ce plaisir cruel que procure à certaines sensibilités une vue claire de l'irrémédiable injustice de la vie. Mais revenant à son affaire, il disait:
— C'est décourageant, cette persistance d'un même phénomène à réapparaître sous des formes variées, tandis que les influences politiques sont déplacées. Contre la force des choses, pour ces gens de notre terre, que pourra Boulanger?
— Rien, Sturel, si nous sommes des libéraux; mais je nous croyais des boulangistes ! . . .
. . . Ah ! le grand mot que dit Saint-Phlin ! Nous ne sommes pas des libéraux ! nous ne sommes pas de ces gens qui pensent que la Nation doit se développer, aveuglément, selon des tendances confuses où nous admirerions le jeu harmonieux des nécessités. Nous voulons maintenir et développer la lourde masse nationale. Les grandes choses ne peuvent pas se faire presque au hasard. Les Capétiens ont créé la France avec leur raison de famille. Bonlanger doit se faire l'agent de la raison nationale . . . Mais si nous pouvons soutenir que la société française souffre gravement de produire des
exaltations individuelles telles que M. Fould, où trouver la force pour faire régner cette raison nationale, et pour revenir sur les libertés anti-nationales et anti-sociales?
Les deux jeunes gens appréciaient la difficulté.
— Ces néo - féodaux, répondait Saint-Phlin, tiennent tous les fils matériels de ces malheureux et ne disposent d'aucune des fibres de leur âme. Il nous appartient de nous emparer des émotions . . . La force du boulangisme sera de s'appuyer sur les concepts ancestraux, les sentiments héréditaires, sur la conscience nationale.
— La conscience nationale! — disait Sturel, inquiet. Et, après un silence: — Voyons, nous faisons ce voyage pour que je prenne contact avec les réalités ; cela me rend exigeant. Je ne veux pas me payer de mots. Ces jours-ci, j'ai bien compris que dans la partie la moins parcourue de la vallée et sur les plateaux subsistaient des traits nombreux de notre nationalité et, en vérité, les éléments d'une conscience lorraine. Mais à cette humble civilisation s'est superposée une civilisation parisienne. Comment agir sur l'une et sur l'autre? Comment trouver le sentiment ou les intérêts communs à une population ainsi dissociée?
— Patience ! répliquait Saint-Phlin. Nous ne pouvons pas tout examiner à la fois. Jusqu'à ce point de notre itinéraire, nous avons constaté qu'à travers
les siècles, en dépit des vicissitudes politiques et économiques, une population racinée dans un sol maintient ses façons de sentir. Quant au second problème que tu poses, dès notre prochaine étape nous allons pouvoir l'aborder. Oui, demain, tu verras, je crois, les moyens d'accorder dans un même intérêt, ou plus exactement dans une même émotion qui les suscitera, l'une et l'autre, la conscience parisienne et la conscience lorraine, c'est-à-dire sur ce territoire la conscience nationale.
Ils se turent. Leurs yeux que ne gênait plus le soleil se fortifiaient à réfléchir les profondes couleurs du dernier crépuscule. L'intérêt puissant des vignobles, des parcelles de terre, de la grande fabrique, de la rivière envahis par la nuit, ramenait leurs imaginations vers Racadot, indigne délégué d'un si beau paysage. Le long des siècles, comme la Moselle s'écoule, tout Custines passe et se transforme continuellement ; le brutal Racadot un instant est apparu sur ce fleuve des phénomènes, comme l'écaillé d'un poisson qui saisit une mouche, brille une seconde au ras de l'eau ; néanmoins dans cet animal éphémère retentissaient les âges antérieurs. Cet horizon où s'opère la brutale transformation de la vie rurale en vie industrielle, voilà sa première leçon de choses. Pendant son enfance, pendant toutes ses vacances, il vit uniquement des faibles, impuissants à se défendre et des bêtes de proie qui écra-
saient tout autour d'elles. Cette dure discipline, il ne la recevait pas seulement du dehors ; il la portait héréditairement en lui : en 1782, son grand-père était né serf à Custines, d'une suite indéfinie d'esclaves ruraux. Cela rend un Racadot intelligible. Sur les bords de la Moselle, avec ses petites ressources, haussé de la catégorie des serfs dans la bourgeoisie exploitante, il aurait été un des plus durs prêteurs qui rançonnent ce pays. A Paris, dans un milieu où son tempérament et son outillage n'étaient pas adaptés, il a satisfait avec la plus mauvaise entente du réel ses appétits d'agrandissement. Il meurt victime d'un romanesque grossier qui s'est surajouté à sa nature. . .
— ... Par le lycée, interrompit Sturel, par l'action de Bouteiller qui nous orientait vers Paris et nous donnait le goût de jouer un rôle. . .
— Et aussi au tombeau de Napoléon, répliqua Saint- Phlin, qui craignit aussitôt d'avoir offensé son ami.
A l'auberge, quand ils payèrent, leur hôte parlait du bon air et de la qualité de la route « où l'on peut rouler sans y voir». Saint-Phlin l'entama tout droit sur Honoré Racadot. Il devint subitement monosyllabique.
Nous vous questionnons, dit Sturel, parce qu'on parlait beaucoup de lui à Paris.
On a mis trop de choses dans les journaux, dit l'homme, avec son portrait qu'on est venu vendre
jusqu'ici. Ça n'a pas été approuvé. Les Parisiens auraient bien pu nous laisser tranquilles.
— Ah! dit Sturel se méprenant, le père a été persécuté ?
— Pourquoi donc on l'aurait persécuté , cet homme? Il a tout fait pour son fils. Le collège à Nancy et puis des diplômes. On ne sait pas au juste comment les Parisiens tournent les choses. Il y en a des pires qui réussissent là-bas. On dit qu'avec son instruction, il ne trouvait pas à vivre.
— Mais le père est riche, dit Saint-Phlin.
— Il est plus à son aise que beaucoup.
— S'il avait aidé son fils, la chose ne serait pas arrivée.
— Il lui avait payé ses études et versé le dû de sa mère. Mais ce garçon-là, à cause de son instruction, ne savait pas la valeur de l'argent ; on lui mangeait tout; il était fait pour être fonctionnaire. Seulement il manquait de recommandation. Nous sommes des petites gens, ici.
— Permettez, dit Saint-Phlin, parce qu'on ne le nommait pas juge d'instruction, ce n'était pas une raison pour assassiner.
— Nous sommes des petites gens, répéta l'homme; nous ne savons pas ce qui se passe là-bas, chez les puissants. On dit que le fils Racadot n'était pas tout seul dans l'affaire et qu'un député de pas bien loin pourrait en dire long.
Il ne voulut plus parler et ils s'aperçurent qu'ils l'avaient froissé.
Poussant leurs bicyclettes à la main, ils s'étaient éloignés à peine de trente mètres, quand, d'une voix grossière, il les hêla:
— Si vous avez affaire avec M. Racadot, justement il vous joint.
Dans la nuit, ils virent, à dix pas, un grand vieillard aux proportions athlétiques, courbé sur un bâton, et qui, dans une attitude de défiance, se rangeait au passage des deux inconnus. Saint -Phlin s'avançait pour lier conversation. Sturel le retint, cédant à une terreur, comme s'il portait une responsabilité dans l'affaire Racadot. Après un court débat, ils sautèrent sur leurs bicyclettes. Cependant l'aubergiste avait rejoint le père de l'assassin et leur évidente solidarité contre les étrangers projetait dans Sturel une sorte de tristesse et même une impression d'angoisse. Cette seconde de désarroi, telle qu'il manquait de mots pour se rendre compte à soi-même de son trouble, devait demeurer dans sa vie un de ces souvenirs pénibles qu'on chasse presque à la main.
Saint-Phlin, ignorant de ces délicatesses insensées, plaisantait:
— Tu t'es rappelé le proverbe lorrain: «Il ne faut pas se moquer des chiens avant d'être sorti du village.»
— Pauvre Racadot! prononça Sturel avec un accent plus grave que sa voix n'en avait d'ordinaire, car dans cette minute il se sentait commandé, lui aussi, par la série de ses ancêtres, et qu'auraitil valu affranchi, fils d'une série de malheureux esclaves agricoles !
Mais Saint-Phlin:
— Il est malsain de chercher des excuses à ces gens-là. Si tu croyais, tes velléités de pitié se satisferaient à penser qu'il peut s'en tirer avec du Purgatoire, moyennant une bonne contrition. Tu le jugerais d'un point de vue très sûr, la loi de Dieu. Il te reste du moins la notion de ce qui est utile à l'Etat: un boulangiste doit être plus implacable qu'un catholique à un Racadot.
Sturel s'offensait de la dureté que l'esprit de système ou bien une conscience trop sûre de sa dignité donnait à son ami. Il craignit qu'à resserrer son humanité un peu flottante en un nationalisme positif, lui-même ne baissât en générosité. Ce scrupule est classique chez l'individu qui commence à se socialiser. La prochaine étape, en le mettant en face des dures nécessités de vie ou de mort qui nous suppriment la liberté d'hésiter, allait le tranquilliser.
D'une façon générale, il est difficile de voyager à deux sans qu'il surgisse de ces petites difficultés mal saisissables, auxquelles ajoute la fatigue nerveuse chez un cycliste mal entraîné.
(De Pont-à-Moiisson à Metz, 28 kil.)
Certes, d'un bout à l'autre de son cours, la Moselle offre des paysages bien différents de ce que les voulait la nature; Thomme les a recréés selon ses lois; mais après Pont-à-Mousson et quand on passe la frontière, ce ne sont plus seulement des hauts-fourneaux salissant le ciel de leur fumée et obstruant la vallée de leurs « laitiers » : les transformations se présentent formidables et déconcertantes.
Le long de la Moselle, Sturel et Saint-Phlin ont déjà rencontré environ quatorze forts. Toul en a douze, et Metz, onze. C'est pour relier ceux-ci, un enchevêtrement de lignes stratégiques et de travaux d'art sur un sol bosselé par les tombes de 1870. En méditant ces espaces dénaturés, on donne enfin leur sens plein aux codes et aux rêveries philosophiques où s'affirme l'antagonisme germano-latin. Un tel paysage, véritable état d'âme social, étale devant nous la conscience de l'Europe. Voilà le lieu où se font le plus intelligibles la précaire sécurité des peuples et leur surcharge financière. On y voit entre l'état-major français et allemand un état de guerre constant, entretenu par les millions sans cesse engloutis dans ce sol de frontière. Secrète ou déclarée, cette bataille, si haut qu'on remonte dans
les siècles, ne fait point trêve. Elles ne sont pas près de désarmer, les deux forces ethniques qui s'affrontent ici, à perte de vue historique, sur une ligne d'intersection que tous leurs efforts n'ont jamais déplacée plus sensiblement que la corde de l'arc où tire un sagittaire. Dans la série des transformations qui va de l'idée au fait, un canon pointé marque l'instant oui le rêve obscur d'une race devient une volonté. C'est à ce degré que sur la frontière, depuis dix-neuf ans, toutes choses sont haussées et maintenues. Le sol, comme un tableau de mathématiques, est couvert de formules que les ingénieurs des deux nations s'opposent, et, sans s'occuper d'éprouver immédiatement les valeurs françaises et allemandes, sans tenir compte du coefficient moral qu'apporterait au bénéfice de l'un ou de l'autre pays telle circonstance, ils dressent le système des opérations à faire, au bout desquelles ressort nécessairement où est l'énergie la plus puissante.
Sous cette algèbre écrasante, que devient la pauvre Lorraine? Sturel se rappelait au palais du Té, à Mantoue, la salle des Géants. Sous une pluie de roches monstrueuses, les colosses, fils de la Terre, sont ensevelis : leurs mains s'agitent encore, quelques têtes dépassent, leurs bouches invectivent ou supplient jusqu'à ce que l'incessante avalanche leur écrase sur les dents leurs clameurs. Tel est
l'état des indigènes sous les pierres amoncelées par le Kaiser allemand. Qu'ils puissent d'eux-mêmes tenter une résistance contre les forces supérieures qui renversent leur maison de famille et repétrissent leur sol, certes, cela ne vient à l'esprit de personne. Et ce fut avec un sentiment immédiat d'impuissance que les deux voyageurs, après les pourparlers de douane et les tracas de passeport, circulèrent au milieu de cet immense appareil stratégique.
Sturel avait connu Metz avant la guerre: en 1868 et 1869, il venait avec ses parents embrasser son frère, interne à Saint-Clément, et qui, deux ans plus tard, mourut prisonnier à Potsdam. Saint- Phlin avait habité quelques mois l'École d'application avec son père, commandant et chargé d'un cours. Pour la première fois depuis ces temps français, l'un et l'autre franchissaient la frontière et visitaient la préfecture du département de la Moselle, devenue la capitale de l'arrondissement de la Lorraine allemande.
Les Prussiens qui brûlèrent et rebâtirent avec magnificence des quartiers de Strasbourg, n'ont ici rien modifié. Metz, une fois franchis les travaux qui l'enserrent, apparaît dans sa servitude identique à elle-même. Elle émeut d'autant plus, esclave qui garde les traits et l'allure que ses amis et ses fils aimaient chez la femme libre. Sturel et Saint-Phlin
la reconnaissant encore française, lorraine et messine, sentirent avec une vivacité qui les troubla une nuée d'impressions se lever des uniformes, des visages prussiens, des inscriptions officielles. Tout les traitait trop clairement de vaincus chassés, d'étrangers tolérés et suspects.
S'il vous est arrivé de passer après des années devant l'appartement oii vous vécûtes avec vos parents votre petite enfance heureuse, et si vous avez donné suite à votre soudain désir de visiter ces chambres occupées maintenant par des inconnus, vous les avez traversées avec cette contrainte, avec ce malaise mêlé de mélancolie agréable qu'éprouvent Sturel et Saint-Phlin, et comme eux vous disiez : « Quoi ! si petit, le lieu de souvenirs si nombreux et si grands !»
Metz qui gêne l'Univers, est une ville resserrée et basse, aux rues étroites, et cerclée par l'ancien système de ses murailles françaises, comme un vieux bijou mérovingien monté sur fer. Quand ils eurent visité, au hasard de leur après-midi, les maisons de la rue des Tanneurs, la rivière derrière la Préfecture, les nombreux ponts de la Seille et de la Moselle où s'offrent des vues pittoresques, les vieilles portes militaires, la vénérable cathédrale avec le cortège de ses filles, églises et chapelles:
— Eh quoi! se disaient-ils, nous ne savions pas les maisons si humbles et si vieilles. Toutes
ces rues dont les noms émeuvent les émigrés, et qui, parfois, telle la Serpenoise, ancienne route de Scarpone, nous relient au monde romain, ne sont que d'importantes ruelles où les fenêtres qui se font face voisinent.
Devant ces modestes magasins, aux enseignes encore françaises, et tandis qu'ils coudoyaient d'innombrables soldats et quelques indigènes, de types aisés à distinguer, ils crurent comprendre que Metz a perdu son élégance de bon ton, fameuse avant la guerre. Et cela, loin de leur déplaire, ajoutait à leur affection. Peut-être l'eussent-ils moins aimée, à la voir, en même temps qu'un lieu sacré pour la patrie, un riche entrepôt ou une belle œuvre d'art. Ils lui savaient gré de favoriser un sentiment désintéressé. Il suffisait qu'elle existât juste pour mettre de la chair vivante autour de leur notion abstraite du patriotisme.
Depuis cinq jours qu'ils voyageaient et bien qu'ils eussent compris avec affection chacune de leurs étapes, ils n'avaient pas encore ressenti la qualité de tendresse que leur inspira cette cité pour laquelle ils eussent été heureux de faire un sacrifice. Les jeunes femmes de Metz font voir un type particulier de douceur qu'ils retrouvaient dans la physionomie d'ensemble de la ville. Sa vaillance, son infortune, son cœur gonflé les enivraient d'une poésie qu'ils n'auraient pu lui exprimer
que les deux genoux à terre et lui baisant la main.
— C'est, pensaient-ils, l'Iphigénie de France, dévouée avec le consentement de la patrie quand les hommes de 1870 furent perdus de misère, sanglants, mal vêtus sous le froid, et qu'eux-mêmes, les Chanzy, les Ducrot, les Faidherbe, les Bourbaki, les Charette, les Jaurès, les Jauréguiberry renoncèrent. Toi et ta sœur magnifique, Strasbourg, vous êtes les préférées ; un jour viendra que parmi les vignes ruinées, sur les chemins défoncés et dans les décombres, nous irons vous demander pardon et vous rebâtir d'or et de marbre. Ah ! les fêtes alors, l'immense pèlerinage national, toute la France accourant pour toucher les fers de la captive !
Ces rêves et ces sentiments, la nature entière les partage à chaque fois qu'un excitateur, tel Boulanger, ministre de la Guerre, crie le « Garde à vous » qu'il faut pour mettre en action et monter au même plan des hommes, accaparés dans l'ordinaire par les conditions propres de leur vie; et combien ils croîtront chez celui qui ne se borne pas à connaître Metz dans les événements contemporains. A la suivre parmi les siècles, on voit à cette ville un foyer d'énergie intérieure: dans sa résistance à la germanisation, elle se conduit exactement comme le veulent les lois qui ont présidé à son développe-
ment et non point selon une émotion accidentelle, mais par une nécessité organique.
Metz posséda un esprit et un droit municipal avant qu'il existât un pays de Lorraine. Son dicton en gardait fierté : « Lohereigne est jeune et Metz ancienne». Tombée aux mains du roi de France, en 1552, elle ne perdit point le sentiment de soimême, et mieux qu'aucune ville, elle demeura une bourgeoisie où chacun se connaissait et trouvait avantage à se conduire avec honneur. Une famille messine, c'est quelque chose de considérable en Lorraine : d'une façon confuse, elle garde le prestige des anciens bourgeois qui possédaient des droits et satisfaisaient à des devoirs. Si les paysans des villages travaillent encore la terre avec des méthodes et dans des sentiments de discipline hérités des vieux groupes gaulois et des villas romaines, Metz, la métropole de cette petite civilisation, subit l'influence morale de ses vieilles hbertés. Sa municipalité qui lutte aujourd'hui avec une connaissance parfaite du possible contre les immigrés et contre l'administration, ne fait rien que maintenir l'ancienne dignité locale associée depuis quelques siècles à la grandeur française.
Sturel remerciait Saint-Phlin de le ramener toujours à contempler les choses dans leur développement. Metz, quand on la voit s'avancer du fond des siècles, devient intelligible et plus belle. Ces
petites organisations, de types infiniment variés, écloses sur tous les points au moyen-âge, n'ont pas été combinées par des professeurs de droit politique: chacune porte en soi sa véritable raison d'être et ses institutions trahissent clairement sa force interne. Les Messins n'eurent pas besoin de charte d'affranchissement, puisque personne ne les asservit: ils se bornèrent à consolider et à étendre des libertés traditionnelles par des efforts constants, contre la domination ecclésiastique et contre la féodalité allemande. A la fin du douzième siècle, une aristocratie surgit qui transforma le statut politique de la communauté, tout en achevant de la dégager de l'évêque et du comte. Cette aristocratie (les paraiges), analogue aux maisons guelfes et gibelines d'Italie ou bien au patriciat de Venise et des villes allemandes, s'empara de toutes les magistratures et gouverna la cité, de la fin du treizième siècle au seizième. L'autorité représentative appartenait au maître-échevin. Lorsqu'on baptisait un enfant des paraiges , on lui souhaitait « d'être une fois dans sa vie maître-échevin ou du moins roi de France». Bien que cette aristocratie demeurât entr'ouverte aux hommes riches et aux maris de ses filles, cependant, comme c'est de règle, elle craignit d'avilir ses privilèges et, faute de recrutement , elle tendait à l'extinction. Dans cette année 1328 où l'esprit d'indépendance agitait en France,
en Flandre^ en Angleterre, en Italie, les classes populaires, le peuple des paroisses, presque entièrement privé de droits politiques, se souleva contre ces familles souveraines. Au début du quinzième siècle, les bouchers prirent la tête de rébellions qui parfois eurent du succès. Néanmoins, la République traversait des périodes si prospères qu'un proverbe allemand disait: «Si Francfort m'appartenait, je le dépenserais à Metz». Au seizième siècle, les mouvements qui constituaient les grands empires inquiétèrent la cité. Un parti proposa l'expédient d'accepter la Réforme et d'exproprier le clergé. Ces ressources auraient-elles suffi à garantir l'indépendance? Metz, placée sur une orbite dont la France et l'Allemagne forment les foyers, n'eût-elle pas été entraînée par son protestantisme dans l'Allemagne ?
Le parti catholique s'orientait vers la famille de Valois. Le cardinal de Lenoncourt, évêque et par là légitime souverain de la ville d'après des droits en sommeil depuis trois siècles, disposa une partie des habitants. Les paraiges livrèrent la ville et furent eux-mêmes, avec Lenoncourt, mis de côté, joués par les Français. (Cession solennelle, 8 janvier 1556.) Un témoin, le maréchal de Vieille- Ville, a décrit les Messins «pleins de rage d'être ainsi forcés dans leur liberté publique, pour le recouvrement de laquelle ils eussent hasardé leurs âmes
tant s'en faut qu'ils y eussent épargné leur propre vie». Ainsi mourut la République messine qui s'était fondée et maintenue indépendante de la France, de l'Allemagne et du pouvoir religieux. Les Messins qui excellaient dans la guerre et la diplomatie, mais qui manquaient d'art, s'accommodèrent rapidement de figurer dans une patrie où ils trouvaient d'abondantes et honorables compensations. Accotés à de grandes villes et à des régions de leur tempérament, ils jouirent de la civilisation parisienne et gardèrent le sentiment de leur bourgoisie, à défaut du plein usage de leurs libertés. Après trois siècles, Metz fut une seconde fois trahie par ses défenseurs; en 1870, les habitants firent vainement une démarche solennelle près du maréchal Bazaine pour lui apprendre qu'il n'avait plus leur confiance et pour qu'il remît ses pouvoirs au général Ladmirault. Cette malheureuse ville livrée ne peut recevoir de ses possesseurs actuels ni voisin, ni attache qui la satisfasse; l'armée allemande l'a arrachée à ses naturelles conditions de vie et la détient comme une captive dans une enceinte fortifiée.
Ainsi Saint-Phlin , se promenant avec Sturel sur l'Esplanade, lui résumait les précédents de Metz, et il ajoutait:
— A aucune époque, Metz ne subit une crise qui risque plus de couper sa tradition. Voici que
les Allemands, désespérant de séduire cette population, ont entrepris de la transformer brutalement. Pour vider les cerveaux lorrains de toute civilisation française et substituer l'allemande, ils ont décrété que dans ce pays, où jamais on n'a parlé une autre langue, la française serait interdite.
A la belle température des jours précédents succédait une pluie tiède qui de temps à autre forçait Sturel et Saint-Phlin à se couvrir de leurs pèlerines lorraines et qui donnait à la verte campagne, à la ville, quelque chose de triste , de résigné, de méditatif. Le passé que l'un ne se lassait pas d'apprendre ni l'autre de se préciser et de coordonner en l'expliquant , perdait le caractère morne des constructions d'érudits, parce qu'ils le rattachaient à une impression vivante. Tout en causant, ils se livraient, sans l'analyser, à l'atmosphère de cette Esplanade qui occupe un angle des remparts et domine la Moselle avec l'horizon des forts. Cette petite vue modeste et la biographie d'une ville pourtant de troisième ordre éveillaient dans leurs âmes préparées un tel sens de tragique qu'ils restèrent plusieurs heures à laisser s'agiter en eux des pensées d'amour et de respect pour leur patrie. Sans doute, avant 1870, cette étroite terrasse plantée ne leur aurait proposé qu'un agréable coup d'œil sur un paysage de rivière ; maintenant elle nourrissait de longues rêveries sur une terre esclave.
Les deux statues de l'Esplanade s'imposaient à leur attention : le maréchal Ney qui fait face à la ville et qui naturellement date du temps français, et puis, tourné vers l'horizon, leur grand empereur Guillaume. «Ernchtet von sehiepn dankbaren Volke: dressé par son peuple reconnaissant», dit le piédestal de ce dernier. Qu'est-ce que son geste de main ? Un remerciement au peuple de Lorraine dont il accepte l'hommage? Ou bien indique-t-il la frontière française, pour dire à son armée: «Veillez»? Affirme-t-il du doigt: «Toutes ces terres sont de mon empire » ? Telle quelle , cette pesante statue infiniment plus lourde, plus grande que le Ney à qui elle tourne le dos, détruit le caractère, la douce qualité de cette campagne mosellane. A tout Français qui passe, elle met une épée dans la main: elle commande ce même geste que donnerait à de jeunes officiers le récit des hauts faits d'un Ney ou d'un Fabert. Le malheur vaut comme la gloire pour réveiller l'énergie.
En dépit de ce Guillaume le Grand, il n'est pas une terre d'où la patrie française soit plus invoquée, plus adorée que de cette Lorraine. Sur ce sol, ils peuvent ériger des trophées; mais l'indigène qui passe dans leur ombre élève spontanément, pour la leur opposer, une pensée d'amour vers la France. Les mots allemands peuvent bien proclamer : « Die fur immer siiss denktviirdige Capitulation von
Metz: la capitulation à jamais doucement mémorable de Metz » ; jamais des syllables françaises ne s'assembleront pour affirmer une telle façon de voir. Et voilà pourquoi des vainqueurs, conseillés par leur raison nationale, veulent que les écoles du pays annexé n'enseignent plus que l'allemand. C'est pour contraindre chacun à déserter les mots de ses aïeux, et pour tenir en échec l'âme héréditaire de ce territoire.
Or, se promenant ainsi sur l'Esplanade, Sturel et Saint-Phlin entendirent avec épouvante des tout petits enfants qui, au pied de l'Homme de la race ennemie et dans ce vent léger de la rivière lorraine, s'amusaient en grasse langue allemande. Eh ! quoi donc! si vite, ces terribles mesures ont tué les enfants français! C'est le massacre des innocents! L'un d'eux pouvait être le sauveur. En quelques années, le maître d'école lui enlève toute vertu. Vainement la France l'appelle. Il ne sait plus son propre nom. Wilhelm, Karl, Fritz, héritiers d'une longue lignée de Français, répondent: « Was will 'inir dieser Frefude: que me veut cet étranger?...» — L'isolement des deux voyageurs, leur sentiment de vaincu s'aggrava au point qu'ils pensaient à quitter Metz immédiatement . . . Comme ils les aimèrent, quelques pas plus loin, les bonnes petites commères de huit, de douze ans, qui disaient « ma chère » par ci, « ma chère » par là,
asisses sur des bancs ! Sûrement, ces garçons qui viennent de les inquiéter, appartiennent à des fonctionnaires immigrés, et il faut se réjouir, car leur allemand a déjà pris un peu l'accent chanteur de Lorraine.
Ils gagnèrent, pour le souper de sept heures, un restaurant où l'un et l'autre jadis avaient mangé avec leurs familles et qu'ils trouvèrent encombré d'officiers de toutes armes. La salle, très simple, sans lourdeur de brasserie, les servantes, des petites demoiselles lorraines, faisaient un vieil ensemble messin où ces beaux géants, mécaniques dans leurs saluts et compassés dans leur fatuité, semblaient tout à fait déplacés. Les deux jeunes gens s'attristèrent à reconnaître que ces types-là maintenant se promènent nombreux même à Paris. Sous des casques à pointes, ils retrouvaient ces espèces de figures avec les basses parties énormes qui souvent les avaient irrités chez des contradicteurs de leur entourage. Il y a en France une incessante infiltration d'Allemands qui, même s'ils renient leur patrie, compromettent nos destinées naturelles, car tout leur être se révolte contre notre vraie vie où ils ne trouvent pas les conditions de leur développement naturel. Les officiers de ce restaurant avec leur morgue alliée à une évidente acceptation de la discipline, avec leur forte carrure, sont d'intéressants types d'humanité, mais des ser-
vants d'un autre idéal! Sturel et Saint-Phlin songeaient avec amour à ce que de tels êtres sont en train de détruire sur un espace de 14,587 kilomètres carrés.
Depuis le début de ce voyage, l'imagination de Sturel était souvent mise en mouvement par des objets usuels, ainsi, sur la table oîi ils mangeaient, des modèles surannés de la faïencerie de Sarreguemines, comme il en avait manié dans sa petite enfance; et tel sucrier blanc de forme empire, à filet d'or, décoré de têtes de lion, utilisé comme pot à fleurs sur le bureau de la caissière, bouleversa agréablement tout le jeune homme pour le ramener là-bas, là-bas, vers son passé. La couleur aussi et le goût du petit vin de la Moselle ravivaient en lui un ensemble d'images et de sensations auprès desquelles contrastaient plus durement les éclats tudesques et les traîneries de sabres. Cependant que ces délicatesses un peu puériles troublaient les deux Lorrains, l'un et l'autre s'appliquaient à n'en rien trahir: dans ce milieu, il fallait par décence de vaincus éviter la moindre singularité. Seulement, au sortir du restaurant, contre leur habitude, ils se prirent le bras.
Ils marchaient ainsi affectueusement, quand ils rencontrèrent quatre bons voyous à la française, si sympathiques que Sturel proposait à Saint-Phlin de leur payer des cigares, mais les voyous, dégoûtés
qu'on les examinât, se mirent à poursuivre ces passants indiscrets d'injures pittoresques devant lesquelles les deux amis fuyaient, tout réjouis que la discipline sociale allemande n'eût pas encore privé totalement ce pays des bénéfices libéraux de la critique alerte à la française.
Ils choisirent un café parce que les lettres de son enseigne dataient de la bonne époque; ils n'y trouvèrent aucun soldat allemand. La propriétaire, une petite femme, avait la douceur, la gentillesse de la Moselle dans ses yeux. Ces excellentes gens qui ont toute la finesse des vieilles villes, s'appliquent encore à plus de courtoisie et d'urbanité par réprobation de cette lourdeur teutonne qui pour une sensibilité française sera toujours goujaterie. On causa de la chose éternelle : l'amertume d'être allemand. Les troupes si nombreuses ne rapportent pas un sou au commerce ; elles se fournissent dans les coopératives ; il ne vient d'outre-Rhin que des gens de peu, avec une éducation de sauvage et seulement quelque argent pour parader, tels enfin que la vieille colonie messine ne voudra jamais les recevoir. Cette immigration incessante relèvera-t-elle les immeubles tombés à rien? Et enfin, la grande chose: on avait tout espéré du général Boulanger, il terrifie les Prussiens; comment se trouve-t-il de mauvais Français pour le persécuter?
A Metz, les petites et les grandes filles de qui Sturel et Saint-Phlin subissent la puissance émouvante, touchent par une délicatesse, une douceur infinie plutôt que par la beauté. Leur image, quand elles parcourent ces rues étroites, pareilles aux corridors d'une maison de famille, s'harmonise aux sentiments que communique toute cette Lorraine opprimée et fidèle. Quelque chose d'écrasé, mais qui éveille la tendresse ; pas de révolte, pas d'esclaves frémissantes sous le maître, mais l'attente quand même, le regard et le cœur tout entier vers la France. C'est ici une caserne dans un sépulcre, mais c'est aussi un parfum, une manière de vieille province. Depuis 1870, la France fait voir d'immenses transformations; mais cette ville oii ne sont restées que les classes moyennes et dans des conditions qui les soustraient à l'influence parisienne et des centres allemands, montre les couleurs fanées que l'imagination met sur l'ancien temps. Charmants anachronismes, dans Metz se promènent de jeunes sœurs de nos mères. Avec cela une honnête habileté. Sturel et Saint-Phlin qui cherchaient divers objets et un mécanicien, assez rare à cette date, pour réviser leurs bicyclettes, s'émerveillèrent de la gentillesse, de la fraternité des « bonjour, monsieur », qu'on répondait à leurs « bonjour » d'entrée. Et les «veuillez m'excuser», les «pardon», toute cette menue monnaie de la politesse française,
comme les marchands la leur donnaient très vite, avec fierté, pour leur marquer : « Vous êtes Français, nous aussi ! » Après cela, pouvait-on discuter les prix? Tandis qu'on parlait de bicyclettes, de chaussures, de lainages, on ne pensait qu'à la France, présente tout entière dans la langue des vaincus, langue du passé, des souvenirs, de ceux qu'on aime et sans accent germanique. Et puis des compliments, des tas de petites fleurs. A Sturel : « On voit bien que monsieur se fait chausser à Paris et prend ce qu'il y a de mieux. » — A Saint-Phlin, tout naïvement ■ « Monsieur a le pied très joli ; ce n'est pas comme les Allemands. » Après une demi-heure de courtoisie, et les objets payés fort cher, on se quittait en disant : «Espérons. »
Le troisième jour de leur arrivée, ils visitèrent, au cimetière de Chambière, le monument élevé à la mémoire de sept mille deux cent trois soldats français morts aux ambulances de la ville en 1870. C'est, au milieu des tombes militaires allemandes, une haute pyramide. Deux inscriptions terribles lui donnent un sens complet. L'une tirée des Écritures: