FILS DE NORMANDS
Si la morne lueur de nos lampes d'étude
A terni l'acier de nos yeux 11 y passe parfois l'éclair d'inquiétude,
L'inquiétude des aïeux, Ressuscitant en nous cet attrait de mystère
Obsession de ces géants, Qui leur faisait trouver trop banale la terre
Et trop étroits les océans.
On s'apprête à fêter le troisième centenaire de Corneille ; plus noble occasion ne saurait s'offrir de rappeler la France à soi-même, en son plus glorieux passé, en l'homme qui peut-être exprima le mieux ce qu'il y a de fier et de ferme, d'enthousiaste et de raisonnable, dans le génie de notre peuple, tout l'honneur du nom, toute l'éloquence du parler français.
Attale à le cœur grand, l'esprit grand, l'âme grande.
Ce vers, ironique dans l'ouvrage où le poète l'a placé, se peut, comme tant d'autres de ses vers, détacher et tourner à l'inscription. Pris ainsi au propre et à l'absolu, n'est-ce pas Corneille luimême ?
Il y a trois cents ans de cela : le siècle avait six ans, et il sortait d'un siècle de troubles où toutes choses dans l'État, dans la nation, dans la foi, dans
les lois, dans les affaires et dans les âmes, semblaient ébranlées et menaçant ruines. Le règne de Henri IV ne fut qu'une éclaircie : rompu par le crime d'un fanatique, il rejeta le pays en proie aux factieux. Et ce fut le siècle de Richelieu, de Louis XIV, de Colbert, de Corneille, de Descartes, de Pascal, de Molière, de Racine, de Bossuet, la plus haute et belle tenue dans les idées, dans le langage, dans l'Etat; la noblesse avec le cardinal, la dynastie avec le roi donnèrent leur fleur, le peuple avec ces grands esprits donna la sienne. Cet admirable essor de vitalité avait-il épuisé la sève nationale? Il fut de mode, et il paraît quelquefois encore de bon ton de le dire, voire d'en tirer quelque vanité à rebours et d'en confondre notre temps. Le Français joue volontiers de sa décadence comme les femmes de l'éventail.
Or, on vit, deux cents ans après la naissance de Corneille — le siècle avait deux ans — Bonaparte au consulat et la paix la plus glorieuse que la France eût jamais signée; Chateaubriand publiait René; Lamartine, adolescent, écoutait les voix célestes qui allaient chanter en lui le cantique nouveau du ciel et de la terre; Victor Hugo ouvrait les yeux. Robespierre avait en vain immolé Chénier à sa jalousie de tout art et de toute indépendance de pensée; Chénier allait ressusciter. Et la science à
l'avenant : Laplace, Cuvier, Lamarck... Qui voudrait croire, après de tels signes, à l'épuisement de l'âme française? Qui refuserait d'espérer les merveilles de ses régénérations?
De tous « les morts qui parlent » , aucun ne saurait révéler avec plus de force persuasive que Corneille ce grand secret de durée qui fut le secret de la France.
Il aura son monument à Paris. On a pensé à faire davantage, à transporter, en toute solennité civique, sa dépouille au Panthéon. Mon ami et confrère Claretie en a suggéré l'idée dans une lettre généreuse. Il m'a ému, il ne m'a pas persuadé. D'abord, s'il s'agissait d'exhumer Corneille de l'église Saint-Roch, je réclamerais, pour ses restes, le retour à la terre natale. Qu'on le portât à la gare d'où il partirait pour sa province, ou qu'on le portât au Panthéon, des caveaux de la rive droite aux catacombes de la rive gauche, ce serait la même traversée triomphale de Paris, et le spectacle ne perdrait ni de sa signification ni de sa magnificence.
Mais pourquoi hésiterais -je à le dire? Je ne souhaite pas le Panthéon pour Corneille. Je le
redouterais même. Le Panthéon est une porte glorieuse : elle s'ouvre sur un vaisseau immense et vide et conduit à une muraille derrière laquelle il ne se passe rien. Le cercueil disparaît sous les dalles. C'est l'immortalité dans la nuit. Si célèbre que soit le mort, il est un éclat auquel il doit renoncer en franchissant ce seuil, l'éclat du jour. Ce crépuscule froid ne sera suivi d'aucune aurore. Ceux qui entrent ici ne connaîtront point les Champs- Elysées où, dans la transparence d'un clair d'étoiles, les ombres heureuses, bercées par l'ineffable musique de Gluck, poursuivent leur rêve que rien n'interrompra plus.
Déception, non de l'art, mais du cérémonial humain. Impuissance à figurer, l'éternel sans le décor de la nature, car cette demeure des morts est un toit sous le ciel : il offusque aux regards l'image de l'infini. Au lieu de Pempyrée, des souterrains, Vin pace de la gloire, des portes de fer, des verrous, le trousseau de clefs et son cliquetis; le gardien de ce sanctuaire a des allures de geôlier. Les rois d'Egypte s'enfermaient sous l'écrasement de leurs pyramides afin de soustraire leur momie aux profanations du vulgaire. Nous qui voulons non seulement garder et honorer nos morts, mais les glorifier publiquement, c'est une étrange façon de célébrer leur mémoire que de les emmurer ainsi et de
priver leur tombe de ces évocatrices de la gloire humaine, la lumière et la foule.
On objectera Mirabeau, qui fut dégradé, d'ailleurs, et déporté, proscrit posthume, dans la fosse banale. On objectera surtout Victor Hugo. Mais pour Victor Hugo, précisément, s'il est permis de pousser jusqu'à l'exaltation extrême le culte d'un poète qui fut la voix de tout un siècle de la France, le point de départ de son cortège dans Paris en était le véritable point d'arrivée. Il eût été d'un symbolisme autrement lumineux de l'amener au parvis superbe où il fut exposé pour une nuit et de le placer là sinon à jamais, du moins aussi longtemps que se dresseraient sur le sol les pieds de granit du colosse : sous l'arche triomphale de la grande armée, le poète qui en avait chanté l'épopée.
Au lieu du jour de souffrance des soupiraux d'une crypte, le soleil couchant pour auréole, le soir, et le matin, dans l'aube, Paris pour horizon. Au lieu de la visite, sur programme, de troupeaux d'étrangers, pèlerins à forfait et billets circulaires, entre le Jardin des Plantes et la salle Caillebotte, Paris même, Paris vivant. Chaque dimanche, des milliers, des millions d'êtres humains, en quelques années, passant devant la grille et se montrant la pierre : « Il est là! » baigné par le flot humain de Paris, comme ailleurs le grand solitaire, Château-
briand, sur son rocher qu'enveloppe la mer montante et que caresse l'ouragan.
Au moins, il faudrait que sous cette coupole du Panthéon les morts eussent leur monument qui rappelât aux vivants que quelqu'un dort sous ces pierres qui fut très grand entre les hommes. Tout y parle d'oubli et rien de renommée. Il semble que la reconnaissance nationale, épuisée par les lettres d'or de la façade, n'ait plus pour la commémoration des héros et la leçon des citoyens que cette maxime, très biblique, mais terriblement démocratique aussi : « Souviens-toi que. tu n'es que poussière. » Dans les églises, où cependant le. Mémento quia puîvis est mieux à sa place, les morts semblent, en les figures de marbre de leurs cénotaphes, surgir des profondeurs cachées et se manifester aux vivants : ainsi les rois à Saint-Denis, les cardinaux d'Amboise à Rouen, les ducs de Bourgogne à Brou, les ducs de Bretagne à Nantes, et auprès d'eux ce soldat français immortalisé par un grand artiste, Lamoricière.
Mais je préfère à tout le plein air, le ciel, les gazons, les arbres; le Père-Lachaise, nécropole à laquelle rien ne manque depuis que Bartholomé y a
élevé son incomparable méditation de pierre. Je ne sais si les grands morts ne paraissent pas plus grands au milieu de cette cité d'après la vie, que dans l'isolement d'un tombeau d'exception. Ils sont là comme ils ont vécu, parmi ce qui fut les hommes, et c'est la foule même qui les isole du commun des mortels lorsque, traversant les allées, s'étonnant des tombes pompeuses élevées à des inconnus, s'apitoyant sur les tombes délabrées des morts anonymes, elle s'arrête devant le buste, la stèle ou la statue, lit ces noms, épaves surnageantes du grand naufrage commun : Musset, Balzac, Michelet, La Fontaine, Molière, et se découvre ainsi qu'à la promenade devant un illustre passant.
A quoi bon, d'ailleurs, en discuter à propos de Corneille? On sait où fut inhumé son corps, on ignore ce qu'est devenue sa cendre, poudre humaine, dispersée dans la poudre de la terre et des murailles. La leçon du monument qui lui sera dressé sur quelqu'une de nos places, la plus ouverte, je le souhaite, aux générations, cette leçon n'en sera que plus éclatante et plus réconfortante aux âmes! Tant de dénuement de ce qui fut son être mortel, tant d'ignorance de ses restes, tant d'oubli de sa
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personne, et, après tant d'années, son âme si proche, si familière, une si large et si populaire survivance de son génie !
Il lui sera rendu les témoignages qui conviennent, en vers, je le souhaite, en prose, à coup sûr; en prose de tous les étages, primaire, secondaire, supérieure, académique, malgré la feue censure du Cid; voire administrative et officielle, malgré le voisinage, un peu encombrant peut-être et compromettant aux « autorités » , de Polyeucte, Martyr, Tragédie chrétienne, et de Y Imitation de Jésus-Christ.
Mais le véritable hommage, ce sera d'ouvrir la scène partout où il existe un théâtre, d'en improviser un là où il n'en existe pas, et de réaliser le décor du premier acte de Cyrano ; de décorer en gala de visiteur auguste, de « plus que roi », la Comédie Française, coryphée d'un chœur magnifique ; de mobiliser tout ce que la France possède de comédiens notoires ou latents, des plus illustres aux méconnus et aux inconnus, de Mounet-Sully aux disciples de Ballande et aux émules de Brichanteau, tout le Conservatoire, tous les cours de diction; et l'on verra si Corneille avec son cortège de héros a passé de mode, si son verbe magnanime sonne encore aux oreilles françaises, si le peuple est resté d'accord avec Mme de Sévigné, si le poète et le grand public sont demeurés en communion l'un
avec l'autre; si, l'ancien régime, la Révolution, l'Empire et le régime moderne ayant successivement passé leur charrue sur la terre de France, la semence y fermente toujours, et porte son fruit. Il y aura, ce jour-là, de quoi confondre et ceux qui se lamentent sur la mort de ce pays, et ceux qui trouvent qu'il met trop longtemps à mourir. Le fier homme, fils de ses œuvres, pourra dire, en pleine démocratie, ce qu'il disait au temps du roi LouisXIII:
Je satisfais ensemble et peuple et courtisans.