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LE PAVILLON DE FLAU

Il s'agit d'une maisonnette et de quelques arbres ; d'une maisonnette au bord de la Seine, de quelques arbres au bord de la route. C'est peu de chose! Les vestiges d'un petit temple antique que l'on découvrirait seraient moins encore : une colonnette brisée, les débris d'un autel, les fragments d'une idole de pierre. Cependant on en ferait état : des hommes ignorés ont célébré là les mystères d'un dieu dont nous ne savons même pas le nom; ce serait assez pour que les ruines du temple fussent conservées. L'humble toit du pavillon de Croisset, l'ombre des tilleuls qui formaient l'avenue ont abrité des mystères plus augustes, le grand mystère humain, la création de la pensée, la création de la beauté. Ici sont nées Marie Arnoux, Emma Bovary, Salammbô. L'homme qui a vécu là et donné, en quelques chefsd'œuvre, la fleur de son être, sortait de notre terre normande; le sang qui coulait dans ses veines est

(i) Conférence faite à Rouen, 1904.

celui qui fait battre nos cœurs ; le même souffle du large, venu des mers lointaines, a passé sur sa tête; mais il en a été secoué davantage parce qu'il était plus grand.

Flaubert n'était pas fait pour le bonheur. Il ne reçut pas, en naissant, une de ces âmes aux larges ailes, aux envolées amples et faciles, qui planent sur la vie. Il ne vint pas pour l'enchantement du monde et de lui-même. Sa voix ne vibrait pointa toute brise qui passe, tantôt chantant comme l'oiseau, tantôt mugissant comme la tempête. Il naquit pour l'inquiétude et le labeur acharné, les embarquements dans la brume, les traversées de nuit sous le ciel sans étoiles, dans l'incohérence des vagues et l'emportement des courants invisibles. Dès le jour où, tout jeune, la tentation l'assaillit et l'obsession le prit de traduire en paroles les choses ressenties et de représenter par des mots les choses vues, il sentit peser sur lui cette loi de la création humaine : « Tu enfanteras dans la douleur. »

Nous devons, en même temps que l'admiration à son œuvre, la sympathie à ses peines, et d'autant plus que, dans l'œuvre comme dans la peine, il a exalté le génie de notre race. Il est notre témoin devant les hommes, à côté des hommes, à côté des plus grands, Malherbe et Corneille : — Malherbe, la Normandie éloquente et chevaleresque; Cor-

neille, la Normandie héroïque et raisonneuse; Flaubert, la Normandie artiste et inquiète.

Nous en tirons gloire. Quelques-uns nous l'imputeront à vanité. Emma Bovary, soit; Félicité, la fille au cœur simple, passe encore; pour Homais, le suffrage universel nous l'accorde et nous l'envie. La Normandie paysanne et la paysanne pervertie; la Normandie terre à terre, tout près des champs, tout près des bêtes; la Normandie aux pommiers lourds de sève, aux pressoirs ruisselants de gros cidre, aux alambics gorgés d'alcool; la Normandie aux greniers chargés de victuailles, aux prétoires gonflés de procédures; la Normandie joviale et plaideuse, pays de fortes ripailles et de haute sapience, soit! Mais Salammbô la Carthaginoise, Salomé la Juive; mais saint Antoine en son désert, cette vallée de Josaphat de l'intelligence; mais Bouvard et Pécuchet, cette Tentation de saint Antoine à rebours, cette course à l'abîme de' la sottise humaine ; mais cette Correspondance, enfin, avec ses cris d'amour, ses élans d'enthousiasme et ses sueurs d'agonie? Vous usurpez sur l'humanité.

— Nous n'en avons pas la prétention, et nous ne réclamons que la part d'héritage de la petite patrie ; mais cette part est à nous. C'est notre place au soleil. Ce qui fait, en l'œuvre de Flaubert, la haute valeur d'art, c'est le caractère unique et personnel

qu'y revêt l'humanité, c'est l'humanité vue sous l'angle de nos yeux et peinte à la lumière de notre ciel. Qui parle autrement de notre pays en parle du dehors, par préjugé, en passant, très vite, derrière la glace du rapide, sous les lunettes de l'automobile.

Il y a la Normandie des vacances, des plages machinées; la Normandie des autres, — les « horsains », comme nous disons; — et il y a la Normandie des Normands, — la nôtre — celle des grèves qui se dérobent entre les éboulements des falaises, celle des retraits perdus dans le replis des terres, celle des plateaux pelés, des « hêtrées » et des chênaies hérissées et tordues, celle où le poète promène ses rêves et le peintre son chevalet. Il y a la Normandie des étés lumineux et rafraîchis que nous offrons à nos hôtes de passage; il y a la Normandie qui nous reste et que nous gardons, celle du printemps où roulent les rafales, des automnes noyés de pluie, des hivers bouleversés par les ouragans. Il y a les plages de galets ou de sable où l'air se sèche et s'assainit; il y a les grèves maladives, les estuaires limoneux où fermentent les varechs, les prairies saumâtres d'où monte, le long des vallées froides, le brouillard mou et saturé de fièvre. Il y a les grandes poussées du vent de sud-ouest, dont le souffle fait bouillonner les sèves, jette en émoi

tout ce qui végète et tout ce qui vit, la plante et la bête, chasse les hommes hors de leur demeure, les emporte sur les routes, vers les côtes, vers les caps, vers l'au delà qui s'ouvre, vers l'infinie curiosité de la mer.

Pour satisfaire à la combustion formidable de cette atmosphère, il faut la nourriture que distille ce sol; pour transformer cette nourriture en chair robuste, en muscles souples, en nerfs sains, il faut l'appétit insatiable des hommes du pays. Qui n'en profite pas y succombe. Le même souffle excite la consomption chez les faibles, décuple la vigueur chez les forts. La même terre alimente le pavsan qui la féconde, l'ouvrier qui en transforme les produits, le négociant qui en trafique, le marin qui les exporte, le colon qui tâche d'ouvrir des débouchés nouveaux. Et des uns et des autres, entreprenants, aventureux et ordonnés tout ensemble, naissent, çà et là, pour la gloire et l'illustration de la race, des savants, des écrivains, des artistes qui, tournant, aux aventures et conquêtes de la pensée l'énergie natale, créent de la beauté comme les autres créent de la force, et dressent leur monument comme les cathédrales leurs flèches au milieu de la futaie fumeuse des cheminées d'usines.

C'est une contrée riche et complexe où vivent côte à côte des êtres (-. . z ..:.-vi ~er: :">.e:r, er'xre

que sortis des mêmes ancêtres ou greffés sur les mêmes souches. Il y a la Normandie fermière, manufacturière, marchande, et la Normandie épique; il y a le bonnet aux ailes enrubannées de la Cauchoise, il y a la coiffe virginale et tragique de Charlotte Corday.

Gustave Flaubert est né à Rouen. Il s'est baigné, tout enfant, dans le fluide marin qu'apporte le courant du fleuve lorsque le flot monte dans la moiteur des vallées. Il s'est imprégné de la mélancolie des vieux logis mornes, dans cet Hôtel-Dieu où il a grandi entre la froideur des murailles, l'ombre maigre et l'ennui des ormes symétriquement alignés ( i ) .

S'il est vrai que l'homme tient de sa mère la sensibilité nerveuse, l'imagination, l'âme vibrante, impressionnable et créatrice, Flaubert est Normand par prédilection et impulsion de nature, car il l'est par sa mère, née à Pont-1'Évêque, au pays d'Auge, petite-fille d'une Cambremer de Croix- Mare, — un nom qui sonne étrangement la basse

(i) Voir René Dumesnil, Flaubert, son hérédité , son milieu, sa méthode. (Paris, 1905.) — Cette étude, fort documentée, m'a servi en plus d'un point à compléter mes notes.

Normandie. — Élevée à Honfleur en un pensionnat de la haute ville (décrit dans Un Cœur simple) d'où l'on voit passer, à travers un rideau de clématites, les navires qui partent pour les longs cours, Mme Flaubert était une Normande grave, au profil altier, de belles manières et de haute réserve. « Elle a dans sa personne — a dit son fils qui l'adorait — je ne sais quoi d'imperturbable, de glacial, de naïf qui vous démonte. » La sollicitude sans gestes, la tendresse sans expansion : elle gardait comme un secret le meilleur d'elle-même, obéissant en silence aux ordres muets de son cœur. Ce caractère de femme est fréquent en nos pays ; c'est aux surprises de la maternité que se découvre le génie ancestral qui couve en elles, qu'elles transmettent avec leur lait : elles révèlent, tout d'un coup, en leur progéniture, ce qui se cachait de flamme, et parfois de fièvre, sous les dehors contenus et les plis roides du costume.

M. Flaubert, le père, — le docteur — venait du pays champenois, de Nogent- sur-Seine , où Gustave, afin de payer sa dette, a placé le décor de V Education sentimentale . Gustave doit à ce vrai savant, à ce grand homme de bien, à ce citoyen excellent, la précision et la suite dans le travail intellectuel, le goût de l'histoire humaine et le goût da l'histoire naturelle, confondues en leur méthode,

le culte de l'investigation minutieuse, la soif des études prolongées, le souci de l'exactitude, le mépris effroyable du faux et du cabotinage scientitique, l'horreur du charlatanisme et, comme on disait volontiers autour de lui, de la « blagologïe ». Il reçut ainsi de sa mère, et tout instinctivement, par atavisme pur, l'inquiétude de l'art, et, de son père, par conseils et par exemples, l'inquiétude du savoir. « Il y a en moi, littéralement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d'aigles, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l'idée; un autre qui creuse et qui fouille le vrai tant qu'il peut, qui aime à écrire le petit fait aussi puissamment que le gros, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu'il reproduit. »

Ajoutez l'entourage intime. Qui se rend maître d'une langue étrangère se conquiert une âme nouvelle, a-t-on dit. Combien le mot est plus juste de l'amitié qui dédouble l'âme en quelque sorte, la révèle à soi-même et précipite l'éclosion du génie ! Ainsi l'amitié qui unit, dès la première jeunesse, Flaubert à ses deux compagnons de Normandie, Alfred Le Poittevin qui fut sa conscience intellectuelle, Louis Bouilhet qui fut le poème de son printemps et comme le chant de sa vie. Toute douceur

en disparut quand s'éteignit la voix aux modulations gallo-romaines qui avait rythmé les strophes de Mêlœnis.

« J'ai au fond de l'âme — disait Flaubert — le brouillard du Nord que j'ai respiré à ma naissance; je porte en moi la mélancolie des races barbares. » — « Je suis un barbare ; j'en ai l'apathie musculaire, les langueurs nerveuses, les yeux verts et la haute taille; mais j'en ai aussi l'élan, l'entêtement, l'irascibilité. Normands que nous sommes, nous avons quelque peu de cidre dans les veines : c'est une boisson aigre et fermentée, et qui quelquefois fait sauter la bonde. »

Il connut la mélancolie rongeuse et absorbante, mais aussi les accents du large rire, le rire des mystifications colossales, qui ouvre la bouche à l'air libre, dilate les poumons, secoue les côtes, désopile la rate; le rire de Rabelais, le rire de Saint-Amant. Flaubert, en ses instants d'abandon, se plaisait aux jeux fantasques des mots en maraude et en liesse, à la pluie joyeuse des paroles dégelées dont s'ébaudissait le bon Pantagruel, aux litanies mirifiques des noms bariolés, aux déambulations fantasques, comme celle du fiacre dans Madame

Bovary . C'est le rire de chez nous. Il éclate derrière les vitres du cabaret, dans les rues tortueuses, sous la grimace et le larmoiement des o-aro-ouilles, le long- des murs moisis des cathédrales, où dorment les morts oubliés et flottent les rêves éperdus.

Flaubert se délectait davantage, et plus complaisamment encore, à la grandiloquence normande, au défilé pompeux des raisonnements subtils. Il admirait en Corneille « le Normand à longue rapière espagnole, avec une poignée romaine » . On ne peut dire ce qu'il admirait le plus, les vaillances du Cid, les exclamations de Polyeucte, les fanfaronnades de Matamore. Il évoquait les cortèges aux étoffes chatoyantes, aux armures damasquinées; les cavalcades entre les maisons vêtues de tapisseries ; les envolées de vaisseaux, voiles déployées; les étendards de taffetas, rouge et or, clapotant à la brise, et ce que Saint-Amant appelait « le superbe et furieux appareil de nos flottes ».

Il rêvait de chevauchées prodigieuses : « Je suis malade de la maladie de l'Espagne; il me prend des mélancolies sanguines et physiques de m'en aller, botté et éperonné, par de bonnes vieilles routes toutes pleines de soleil et de senteurs marines. Quand est-ce que j'entendrai mon cheval marcher sur des blocs de marbre blanc comme autrefois? Quand reverrai-je de grandes étoiles? Quand est-

ce que je monterai sur des éléphants après avoir monté sur des chameaux?. .. » Il gardait sans doute quelque rancune à Robert Guiscard de ne l'avoir point convié à son voyage de Rome, aux croisés d'être entrés sans lui dans Constantinople, à Champlain de ne l'avoir point emmené dans ses expéditions au Canada.

Il explora les ruines, il fouilla les sables où la poussière des hommes se mêle à la poussière des monuments et des rochers qui s'effritent. La grande aventure ancestrale le tourmentait incessamment, mais elle se transformait en lui et subissait les métamorphoses du temps et de la race. La fouille de ce labyrinthe qu'est l'âme humaine, la résurrection de ce mort de toutes les heures qu'est l'homme vivant, le relèvement de cette ruine incessante .qu'est la vie de l'homme, le tentèrent plus que la découverte des momies desséchées et des inscriptions indéchiffrables. Il voyagea de préférence, ainsi que Montaigne et que Bayle, en ces régions toujours inexplorées parce qu'elles se renouvellent toujours : le cœur, l'intelligence, l'imagination, les passions , les singularités et contradictions des hommes.

Nos ancêtres avaient la hantise de l'impossible. Flaubert porta dans l'étude et la représentation de la vie l'appétit de l'insaisissable. C'est ici le grandiose et douloureux spectacle de son existence : — comment l'artiste mit au service de son art les tendances contraires qui se disputaient son âme et semblaient faites pour offusquer, contrarier, paralyser son génie.

En premier lieu, le don, mais en même temps la maladie de l'analyse. L'homme, et Flaubert le manifeste plus qu'aucun homme au monde, est un insatiable curieux de soi-même : or, cette curiosité l'épuisé en se satisfaisant. L'analyse dissout la vie, en disperse l'intérêt, en ôte toute jouissance : des poudres incolores et insipides, des dosages, des densités, des mesures qualitatives et quantitatives; au dernier terme, ces atomes que nous enfantons « au prix de la réalité des choses » , voilà tout ce qui reste de ces chairs, de ces fleurs, de ces formes frémissantes et coloriées qui nous enchantaient et dont nous avons anéanti le parfum et la beauté par notre caprice d'en découvrir l'essence. Cette « déplorable manie de l'analyse » mena Flaubert au doute de tout, « même du doute, » c'est-à-dire à

l'agonie de la pensée, au-dessous du pessimisme même. Il se sent de taille à embrasser le monde; il aspire à maîtriser la vie, et elle lui échappe. Il ne peut, cependant, échapper à lui-même, obsédé de son désir inassouvi.

Nul peut-être n'a subi plus cruellement cette misère originelle de l'homme : aimer par-dessus tout la vie, éprouver que la vie s'enfuit par tous les pores de notre être. Nul n'a commenté en lamentations plus douloureuses ces lignes de Pascal : « Nous ne nous tenons jamais au temps présent, nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres. . . Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. » Flaubert, à se figurer l'avenir d'après le passé, en avait perdu jusqu'à cette disposition même au bonheur. Avec son incapacité de penser par abstraction et sa redoutable faculté de penser toujours par formes et images, la réflexion des choses vécues s'interpose comme un fantôme devant son rêve. « Depuis que nous nous sommes dit que nous nous aimions, tu te demandes d'où vient ma réserve à ajouter : pour toujours. Pourquoi? C'est que je devine l'avenir, moi! C'est que sans cesse l'antithèse se dresse devant mes yeux. Je n'ai jamais vu un enfant sans penser qu'il deviendrait un vieil-

lard, ni un berceau sans songer à une tombe. La contemplation d'une femme me fait penser à son squelette. C'est ce qui fait que les spectacles joyeux me rendent triste, et que les spectacles tristes m'affectent peu... Une lecture m'émeut plus qu'un malheur réel. »

Nous découvrons ici le passage par où sa pensée va s'affranchir. L'imagination, en lui, triomphe du doute. Il tourne à son salut le poison qui le minait. Ce je ne sais quoi qu'il voudrait et qu'il ne peut étreindre, hors de lui, en d'autres êtres, il va le posséder en des êtres créés par lui, de sa propre substance. Ils lui appartiennent tout entiers; cependant ils sont réels, car il les a tirés de la réalité, scrutée, disséquée, décomposée, recomposée. Il prend ainsi sa revanche sur l'analyse qui, tyran de son génie, en devient l'auxiliaire.

Dès lors, son œuvre l'entraîne et son art devient son viatique. Le premier principe, disait-il à Maupassant, est d'observer la nature, de voir mieux que les autres, de « regarder les choses assez longtemps et avec assez d'attention pour découvrir un aspect qui n'ait été vu ou dit par personne », et de l'exprimer avec une vérité telle que « les autres ne

pourront manquer de le reconnaître quand on le leur aura montré ». L'art, ainsi conçu, est une création continuelle, et elle s'opère selon le modèle de la nature qui, de la vie individuelle, tire la survivance de l'humanité.

Cet art se suffit et trouve en soi sa propre fin. On a, très injustement, reprochera Flaubert ce que l'on a nommé la doctrine de l'art pour l'art. Il y a dans cette prétendue doctrine et dans la critique qui en découle beaucoup de jeu sur les mots. « Le bonheur pour les gens de notre race est dans l'idée, » disait Flaubert. N'est-ce pas une « idée », attirante entre toutes, que de penser la nature, de penser l'homme, et d'exprimer cette pensée en paroles, en gestes, en couleurs?

Il avait trouvé son chemin et sa lumière. « Alors, — dit-il d'un de ses personnages — il fut saisi par un de ces frissons de l'âme où il vous semble qu'on est transporté dans un monde supérieur. Une faculté extraordinaire, dont il ne savait pas l'objet, lui était venue. » Et il écrit à un ami : « Je vais me mettre à travailler, enfin! enfin! J'ai envie, j'ai espoir de piocher démesurément et longtemps. » Au moment de poser la plume sur le papier, le doute le reprend : « Est-ce d'avoir touché du doigt la vanité de nous-mêmes, de nos plans, de notre bonheur, et de la beauté, de la bonté, de tout? Je

deviens d'une difficulté artiste qui me désole; je finirai par ne plus écrire une ligne. Je crois que je pourrai faire de bonnes choses, mais je me demande toujours : à quoi bon? » N'importe, l'art le tient et ne le lâchera plus. Le sang natal travaille en lui, et il se voit « embarqué » comme celui de ses aïeux qui a été au Canada et qu'il trouve « très crâne » . Sa résolution se déclare en cette image superbe et familière aux gens du pays : « Je suis résigné à tout; j'ai serré mes voiles, et j'attends le grain, le dos tourné au vent et la tête sur ma poitrine. » Et le voilà parti, à la suite des ancêtres, pour envahir le brouillard et labourer les flots.

Il s'absorbe dans cette vie artificielle qui l'accueille, afin de fuir l'autre quin'a pour lui que des refus, et il s'y intéresse parce qu'il s'y retrouve. « Il se plongea — dit-il d'un de ces héros — dans la vie des autres, ce qui est la seule façon de ne pas souffrir de la sienne. » Il plonge jusqu'au fond du gouffre, le gouffre de la bêtise et de la vanité des hommes. Il trouve une étrange volupté à contredire et jeter en confusion, partout et toujours, le niais, le badaud, l'imbécile, le goujat, le satisfait, c'est-à-dire, à ses yeux, le plus misérable de tous les fétichistes, le fétichiste de la science intégrale, mise à la portée de tout le monde.

De cette grimace et caricature de l'intelligence,

Flaubert se divertit, tour à tour, et se fait une sorte d'épouvantail , comme les sculpteurs du moyen âge avec les monstres qu'ils accroupissent sur les galeries des cathédrales. Il se livre à cette orgie de sottise et de laideur avec la dévorante hypocondrie qui le poussait à la lecture des ouvrages de pathologie : d'où le « grotesque sombre » qui sillonne ses ouvrages.

Dans le miroir déformateur, les figures s'enflent, s'allongent, se tordent, s'estropient, en quelque sorte, se déforment, se parodient elles-mêmes. Flaubert se complaît, en ses jours de misère, à étaler ains» l'infirmité de notre idéal, le paradoxe de notre orgueil : Bouvard et Pécuchet, pour la vanité de la science et l'utopie du progrès; l'Education sentimentale, pour la vanité du romantisme intellectuel; Madame Bovary, pour la vanité du romantisme passionnel, — voilà les étapes de la marche au supplice où il traîne l'âme contemporaine, la narguant, conspuant, lapidant, flagellant sous son propre ridicule, jusque dans les larmes. Et, cependant, à mieux lire, on devine, sous l'étalage du mépris, une immense pitié qui imprègne son œuvre comme celle de Cervantes, — pitié pour tout ce qu'il dérobe de lui-même sous la défroque de ses héros; — pitié pour Bouvard et Pécuchet qui, éreintés par le surmenage de leurs misérables cer-

velles, saturés de lectures et de notes, continuent leur geste et couvrent, machinalement, leur cahier de signes inintelligibles : tel le moulin à vent continue à tourner ses ailes lorsque depuis longtemps sa mécanique est détraquée et que le blé ne tombe plus sous ses meules; — pitié pour Frédéric Moreau qui conclut au néant de tout, sauf de ce qu'il a désiré sans pouvoir l'obtenir; — pitié, enfin, pour la calamiteuse et déplorable Bovary.

En cette œuvre, Flaubert a mis tout son génie et tout son cœur. C'est le livre qu'on n'écrit qu'une fois, le livre des illusions perdues, que l'on raille afin de n'en pas pleurer. C'est tout le romantisme déçu et dérouté, de René à Indiana, qui se lamente, en cette tragédie de village, comme la tempête siffle, pleure et suffoque sous les branchages d'un jardinet de faubourg. C'est ce qui fait la grandeur du roman et l'élève au symbole. Pour employer un de ses mots poignants, Flaubert a bâti ce chef-d'œuvre « des décombres de ses rêves » .

Il n'aimait point qu'on en parlât trop et par prédilection. Le titre d'auteur de Madame Bovary froissait en lui l'auteur de Salammbô. Mada?ne -Bovary éclipsait trop ses sœurs. Il la ramenait

volontiers au personnage de Cendrillon, comme pour la punir de cette usurpation qu'il ne s'expliquait pas, ou qu'il ne lui convenait point de s'expliquer. La postérité est obligée de choisir, faute de patience et faute de temps : Manon Lescaut a dévoré non seulement toute l'œuvre de l'abbé Prévost, mais tout le roman du dix-huitième siècle; Madame Bovary est une époque du roman français. « Ma pauvre Bovary, sans doute, souffre et pleure dans vingt villages de France à la fois, à cette heure même... » Vingt! c'est cent, c'est mille qu'il faudrait dire, et partout où le cabinet de lecture et Y Écho des Feuilletons ont agité les vierges folles et occupé l'insomnie des femmes incomprises; partout où la lanterne à fantasmagorie du romantisme a ébloui les yeux des énervées du siècle; partout où l'on rêve, sur la foi des romanciers, de voyages sans terme et d'amours sans fin, de berlines mystérieuses, de « postillons qu'on tue à tous les relais, de chevaux qu'on crève à toutes les pages, de forêts sombres, de troubles du cœur, de serments, de sanglots, de larmes et de baisers, de nacelles au clair de lune, de rossignols dans les bosquets... — Ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragé d'un palmier, au fond d'un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac, et leur exis-

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tence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu'ils contempleraient... » Oui, par ce caractère, le « bovarysme » est universel. Mais par tous ses traits, par son atavisme, par son teint, par sa démarche, par la forme particulière et la couleur de ses pensées, par tout ce qu'il y a en elle de personnel, tout ce qui fait d'elle un être vivant, Emma Bovary est de cette rive [de la Seine, du pays de Caux.

Elle a porté partout avec elle son atmosphère normande, de sorte que l'œuvre la plus humaine de Flaubert est son œuvre la plus inspirée de la province natale. Ce n'est pas une fleur quelconque qui embaume, c'est telle fleur, cette rose ou cette verveine que vous tenez à la main. Emma Bovary est la fleur empoisonnée par les venins du siècle : d'autres fleurs semblables se sont flétries ailleurs, mais ce qui la distingue précisément de toutes les autres, c'est qu'elle jest la fleur du territoire normand.

L'histoire de Manon Lescaut commence dans la cour d'une hôtellerie d'Amiens, à l'arrivée du coche d'Airas; c'est à Pacy-sur-Eure que l'auteur rencontre, devant une mauvaise auberge, le chevalier Des Grieux; c'est au Lion d'or, au Havre, que Des Grieux raconte son aventure ; mais ce ne sont

là que des noms de géographie et des enseignes. Rien, dans l'action, ni l'aspect des choses, ni les bruits, ni les couleurs, ne trahit, comme nous disons aujourd'hui, « l'ambiance » de nulle part. Vous pouvez, à votre gré, situer le roman partout où se trouve un Lion d'or, partout où le pavé du roi conduit à un port de mer, partout où l'on embarque, de gré ou de force, les gens pour l'Amérique. Le caractère entier du roman est dans le caractère des personnages, et ceux-là ne se reconnaissent, à leur phvsionomie, à leur allure, à leur accent, ni pour Normands, ni pour Picards, ni pour Parisiens. Je défie, au contraire, qui que ce soit, en lisant Madame Bovary, de n'y point ressentir l'impression de la Normandie. S'il connaît la Normandie, il la reconnaît en toutes les paroles des gens, à toutes les vues du paysage, à Rouault et à sa ferme, au conducteur de la voiture, à la route que l'on suit, et depuis les « longs roseaux à feuilles coupantes » qui poussent parmi les herbes de la « hêtrée » de Banneville et sifflent à ras de terre, jusqu'au splendide panorama de la descente sur Rouen. Pour qui ne connaît point la Normandie, c'est la suggestion d'une contrée qui ne ressemble point aux autres et que l'on est sûr de reconnaître le jour où l'on y passera. Emma Bovary est Normande comme Werther est Allemand, comme une héroïne de Tourguenief

est Russe, comme une héroïne de George Eliot est Anglaise; vous ne pouvez la dépayser sans déraciner tout le roman.

C'est qu'aucun écrivain n'a poursuivi cet individuel, ce particulier, cette forme des choses si infiniment variée et si merveilleusement précise; n'a tâché d'en rendre le contour, la nuance, le duvet, le parfum, qui, dans la nature, ne se retrouvent pas deux fois pareils; n'y a peiné avec autant de sincérité et réussi avec plus de perfection que Gustave Flaubert. Il a reculé le domaine de l'inexprimable. Il a transporté dans son art d'écrire cette extrême sensibilité, ce besoin du définitif, qui l'agitent dans l'étude de l'être vivant. Il a retiré, des métaphores enfouies dans le langage, des secrets d'expression, des harmonies, des figures, des reflets et des échos inattendus.

On discerne, dans cet art, les mêmes contrastes que présente son art d'inventer et qui sont précisément les caractères de son génie. Cet inquiet de la vie est un affamé de bon sens ; ce raffiné de style est un classique; ce hurleur de proses retentissantes, qui mesure la beauté de la pensée à la sonorité des phrases, est le moins enflé, le moins

rhéteur des écrivains; il abomine le creux; il lance les cloches à toute volée, mais il les brise impitoyablement pour peu qu'elles sonnent faux. Au-dessus de toutes les qualités il met la probité, la justesse, la sincérité du terme, la construction claire et logique de la phrase. Rien chez lui de flou, de flottant, de confus, d'inachevé, jamais de bavures. Cet inventeur de symboles est le moins « symboliste » des hommes, professant l'horreur de l'à-peuprès dans la pensée, de l'à-côté dans l'écriture. Il rend sensibles et intelligibles les indécisions de la vue, de l'esprit et du cœur : l'imprécis est exclu de son style. Ce Normand est un Latin, comme le veut toute la civilisation de son pays. La mélancolie des races du Nord cherche et trouve, chez lui, son aveu dans une langue inspirée de Lucrèce. « Homère et Shakespeare, tout est là, » — ditil; mais il le dit en Français, sans la moindre dissonance d'anglicisme, de germanisme, de scandinavisme. Il se réclame de La Bruyère : c'est à lui qu'il emprunte les maximes de son art, qu'il se répète à lui-même, qu'il enseigne à Maupassant : « Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre... Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne... » On la cherche longtemps et l'on éprouve, lorsqu'on

l'a enfin trouvée, que « c'est celle qui était la plus simple, la plus naturelle, qui semblait devoir se présenter d'abord et sans effort (i) ». Il a souvent parlé des « affres du style »; de toutes, l'angoisse de la précision est celle qui l'a tourmenté le plus. Il portait dans sa prose les exigences du vers, qui confond sa propre mesure avec celle de la pensée ; il confondait à son tour le rythme de la phrase avec la marche de l'esprit, la cadence du discours avec la conclusion du raisonnement : — phrase boiteuse et bégayante, pensée infirme; phrase difforme, monstre de la pensée; phrase rampante, marque d'imbécillité. — Ce n'était que, poussée au paradoxe, l'expression du mystérieux accord de la pensée et du langage, de la beauté intellectuelle et de la beauté sensible, inséparables à ce point que toute lésion de l'une emporte la corruption de l'autre. Paradoxes dans la forme seulement, car c'est toute la grammaire de l'art classique français. J'ai eu pour professeur de rhétorique, à Paris, un vieil homme, classique renforcé, qui avait été, à Caen, le professeur de mon père, et, comme nous, d'origine normande. Lorsqu'un auteur lui semblait raisonner mal et qu'il en condamnait l'ouvrage, il ne disait pas : « C'est mal pensé; » il disait : « C'est mal écrit. »

(i) Des ouvrages de l'esprit, 14, 17, 18.

Ainsi Flaubert : « J'aime par-dessus tout la phrase nerveuse, substantielle, claire, aux muscles saillants, à la peau bistrée; j'aime les phrases mâles et non les phrases femelles... Les gens que je lis habituellement, mes livres de chevet sont Montaigne, Rabelais, Régnier, La Bruyère, Le Sage... J'ai lu Candide vingt fois... » Ajoutez Montesquieu, dont le style en bas-relief l'enchantait; il déclamait, avec complaisance, le Dialogue de S y lia et d'Eucrate. Il résumait toutes ses admirations, toutes ses ambitions en ce conseil : « Serre ton style, fais-en un tissu souple comme la soie et fort comme une cotte de maille. »

Je voudrais, par un exemple, donner une idée de cet art, — qui est le très grand art d'écrire, qui insuffle du sublime dans les mots familiers, qui transforme en une tragédie de l'humanité les épreuves de l'existence la plus obscure, les événements les plus communs de la vie humaine. — La mort offre de ces rencontres : où qu'elle frappe, le même frisson secoue l'homme de la même horreur sacrée.

L'assistance qu'en cette extrémité la religion prête aux chrétiens, les prières par lesquelles, au

moment où l'homme quitte sa figure mortelle, l'Église le dépouille, en quelque sorte, des enveloppes du péché, ont, avant Flaubert, tenté plus d'un romancier.

Sainte-Beuve, dans Volupté, montre Amaury, le héros du roman, devenu prêtre, assistant au lit de mort la femme qu'il a aimée d'un amour à la fois respectueux et troublé. Amaury raconte la scène en élève qui sort du séminaire : on dirait quelque grand prix du Conservatoire de Chateaubriand. Il amplifie, il illustre d'images, il délaie à outrance, en analyses : « J'entrai dans l'application du Sacrement et j'opérai bientôt les onctions en signes de croix aux sept lieux désignés... A ces veux d'abord, comme au plus noble et au plus vif des sens; à ces yeux, pour ce qu'ils ont vu. regardé de trop tendre, de trop perfide en d'autres veux, de trop mortel... A cet odorat ensuite, pour les trop subtils et voluptueux parfums des soirs de printemps au fond des bois... Aux lèvres, pour ce qu'elles ont prononcé de trop confus ou de trop avoué, pour ce qu'elles n'ont pas prononcé en certains moments ou ce qu'elles n'ont pas révélé à certaines personnes... »

Que de littérature, de réticences, de sous-entendus profanes! Et cela continue de la sorte durant trente-sept lignes d'amplifications.

Balzac représente la même scène dans le Lys dans la vallée et il en imprime plus profondément l'émotion parce que la personne du prêtre s'y efface, qu'elle n'entre pas dans le roman, et que l'on devine, chez la mourante, plus d'angoisse du départ et plus de regret de la vie. Il la reprend encore, et cette fois, de sa main puissante, quand il décrit la fin de sa grande pécheresse repentie t Aime Graslin, dans le Curé de village. Les mots frappent, mais il y manque la beauté souveraine, celle qui tire les larmes, éveille, du même coup, la charité chrétienne et l'admiration d'art : « Le prélat ferma aux choses de la terre les yeux qui avaient causé tant de mal ; il mit le cachet de l'Eglise aux lèvres trop éloquentes. Les oreilles, par où les mauvaises tentations avaient pénétré, furent à jamais closes. Tous les sens, amortis par la pénitence, furent ainsi sanctifiés et l'esprit du mal dut être sans pouvoir sur cette âme. »

Et maintenant , si vous voulez apprécier ce qu'est le style, écoutez le Requiem du Maître, le rythme lent, les vibrations infinies de ces accords simples qui s'éteignent en un immense apaisement :

« Le prêtre trempa son pouce droit dans l'huile et commença les onctions : d'abord sur les yeux, qui avaient tant contemplé toutes les somptuosités

terrestres; puis sur les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses; puis sur la bouche, qui s'était ouverte au mensonge, qui avait gémi d'orgueil et crié dans la luxure ; puis sur les mains, qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois quand elle courait à l'assouvissance de ses désirs et qui maintenant ne marcheraient plus. »

Flaubert a connu les « tressaillements que causent à ceux qui les portent les grandes œuvres futures ». Il les a exprimés en formes achevées dans ses livres, il en a laissé le tourment et l'angoisse dans ses lettres (i). C'est là que ceux de notre pavs et de notre race, ceux qui chercheront après nous, le long de nos chemins, les traces de nos pas et les lambeaux de nous-mêmes, retrouveront l'âme normande telle que l'ont façonnée des siècles de réflexion, de labeur et d'aventures. Flaubert est, pour nous, la Normandie, comme, pour les Bretons, Chateaubriand est la Bretagne. Qui veut pénétrer cette race et ce pays doit lire les premiers volumes des lettres de Flaubert, comme

(i) Il le dit à propos de Chateaubriand à Saint-Malo.

on lit, pour pénétrer le secret de l'âme bretonne, les premiers volumes des Mémoires d'outre-tombe . Qui de nous ne retrouve, en cette correspondance, ses enthousiasmes, ses aspirations, ses dégoûts, ses émotions, ses doutes, et les lettres, en un mot, qu'il aurait pu écrire ou qu'il a détruites, un soir de solitude et de désespérance !

Combien de jeunes hommes inconnus, aux déceptions muettes, qui n'ayant point reçu d'en haut le don de création, la faculté de dédoublement et de seconde vie, sont restés impuissants à sortir de leur être, à l'incorporer en d'autres êtres imaginaires, à se délivrer de leurs inquiétudes en les jetant en pâture au monde, belles et transfigurées, et se sont consumés dans la nuit et sont morts, étouffés par le poète qui couvait en eux et qui ne pouvait naître à la vie !

Que cette demeure, sanctuaire désormais du génie normand, que ces arbres, rachetés par les amis de Gustave Flaubert, deviennent l'asile et le repos des pèlerins : qu'ils puissent, à l'heure du crépuscule, s'asseoir au bord du fleuve et se consoler de ce qu'ils ont vainement souffert par la considération de tout ce qu'a dû souffrir pour enfanter son œuvre l'artiste qui vécut là. Que l'âme généreuse et hospitalière du poète qui plane sur ce toit leur soit clémente, comme elle le fut, en sa vie

mortelle, à tous ceux qui l'appelèrent en secours ou en consolation.

Car cet adepte prétendu de l'art impassible, qui se retranchait si obstinément de la foule des passants, s'est montré, dans le secret de son âme murée, le parent le plus bienfaisant, l'ami le plus chevaleresque, le fils le plus tendre de sa mère quand il la voyait malheureuse, et de sa patrie quand il la vit envahie par l'étranger, méconnue par ceux qui ne la profanaient pas. Ce paradoxal et ce tonitruant qui lançait, en prodigieuses clameurs, aux voyageurs effarés, les mélopées de ses phrases, a été le plus discret des hommes dans le bien qu'il a fait, et il en a fait beaucoup : douteur de son génie, modeste dans sa bonté, stoïque dans sa vie pleine de renoncements. Lorsque seront rouverts les volets fermés depuis qu'il n'est plus, lorsque refleurira le mur tapissé de roses, lorsque nous croirons ouïr sur le sable de l'allée son pas vigoureux et cadencé, lorsque se rapprocheront les psalmodies sacrées de Salammbô et que nous verrons surgir la stature formidable du Maître, nous avancerons sans crainte. Ce fantôme n'est pas de ceux que l'on redoute. Ce colosse fut le bon géant des contes de nos mères, goguenard aux sots, hostile aux mesquins, impitoyable aux hargneux, aux intelligences difformes, aux esprits rampants, aux

hypocrites, hospitalier aux déshérités et aux errants; — douloureux de son être, meurtri dans sa chair, mais à qui comprenait son art, à qui devinait son âme, venant, tout simplement, un sourire aux lèvres, une larme dans les veux, la main ouverte et le cœur sur la main.

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