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VIII

regardèrent, pensèrent, écrivirent en hommes de lettres. C'est à la Littérature qu'il faut rattacher les sympathies de leur esprit et les décisions de leur irrespect, les raisonnements de leurs admirations et les instincts de leurs haines. C'est la recherche du bien dire de la phrase et de l'exactitude des choses, c'est la Littérature qui leur a donné leur souci du vrai, leur mépris des opinions toutes faites, qui leur a appris l'existence, qui a fait d'eux des apitoyés. C'est à la Littérature qu'ils ramènent tout, c'est en elle qu'ils font tout entrer. Ils veulent prendre aux sciences, aux arts, aux industries, leurs vocabulaires, leurs argots, ils veulent prendre leurs trouvailles aux idiomes, aux dialectes, aux patois, et que toutes ces expressions soient littéraires ; ils veulent au théâtre une langue parlée, et que cette langue soit littéraire. De même que les grands peintres n'ont au contact des choses que des idées picturales, des raisonnements de dessinateurs et de coloristes, de même que les purs musiciens n'ont que des sensations musicales, transforment toutes leurs impressions en thèmes musicaux, — de même, eux, littérateurs, ont vu et senti toutes choses littérairement, avec l'œil et le cerveau de leur profession.

Ils sont venus confirmer, par l'effort de leur

travail et par la hauteur de leur exeuiple, l'attitude et Faction de la Littérature, — cette Littérature qui touche àFHistoire, à la Peinture, à la Religion, à la Physiologie, à la Philosophie, et qui mêle et confond les choses, les êtres, les idées, dans une bataille qui est la Vie, et qui donne de cette bataille cette cause et cet effet, ce détail et ce résumé, — l'Homme.

GUSTAVE GEFIROV.

Paris, ce IG fccrier /S 86.

MONSIEUR CHUT'

— Mon cher, LuUi et Gampra nous ont donné de l'excellente musique...

— Gharissimi, Scarlati, Gorelli, en ont fait d'admirable !

— Je suis de votre avis, et comme dit Ghevrier :

Sans être Italien, On ne pourra jamais être musicien.

— Et les ariettes d'Hendelle?

— Hendelle^ un Allemand !

Ils se trouvaient là, autour d'une table du café de la Régence, cinq habits : l'un bleu, l'autre pistache,

1. Revue de Paris, septembre 1852. — Le seul article paru d'un travail qui devait être, dans la pensée des auteurs, la réunion d'une série d'anecdotes connues, courantes du xviii^ siècle^ mais des anecdotes dont le montage, le travail curieusement historique des milieux, la savante et jolie recherche du détail, auraient fait une petite histoire intime du temps.

Nom écrit avec Torthographe française du xvni'= siècle.

l'autre violet, l'autre lavande, l'autre marron. L'habit lavande portait une veste ornée d'une broderie en soie blanche, travaillée au tambour; il avait des bas de soie couleur de perdi^lx^ des boucles d'or, des manchettes, un jabot de dentelle, une perruque plate. C'étaient cinq habits de bonne noblesse et de belles manières : ils parlaient tous les cinq en même temps.

l'habit bleu. — As-tu vu l'opéra?

l'habit violet. — Hélas! oui, pour mes 'péchés.

l'habit bleu. — On dit qu'il est charmant.

l'habit violet. — Charmant..., peuh! Imagine-toi que dans le premier acte, après le monologue d'une princesse désolée... Ah! je ne te connaissais pas cette boîte-là... Elle est de Girard ou d'Hébert?

l'habit bleu. — De la Maubois.

l'habit pistache. — Elle est adorable.

l'habit bleu. — Parbleu, je le crois. Elle me coûte vingt louis de façon.

l'habit marron. — Ce n'est pas cher. As-tu vu mon caillou?

l'habit bleu. — Non. H est caillou d'Angleterre, n'est-ce pas?

l'habit marron. — Non, caillou d'Égypte.

l'habit bleu. — J'aime cette veine rouge. Oh! il est coloré au mieux... Et ta princesse désolée?

l'habit violet. — Ma princesse désolée, après s'être lamentée pendant une heure...

l'habit pistache. — Qu'est-ce qui fait la princesse ?

l'habit violet. — M^^' Arnoux.

MONSIEUR CHUT

l'habit MARRON. — Ah! Qu'est-co qui lui ôte ses pantoufles à présent?

l'habit YiOLET. — D'où viens-tu?... Lauraguais.

l'habit marron. — Et qui les lui remet?

l'habit VIOLET. — Lauraguais.

l'habit marron. — Pas possible !

l'habit pistache. — As-tu vu M^^^ Chevalier dans cette pièce où elle avait une garniture de la Duchapt? Elle était à peindre.

l'habit marron. — Non.

l'habit bleu. — Et après le monologue de la princesse?

l'habit violet. • — • Après le monologue de la princesse, j'ai été à la Foire. Cet opéra-là n'a pas quatre représentations dans le ventre. Aussi, il le mérite bien : on n'y voit pas le moindre chariot volant...

l'habit pistache. — Sais-tu que la haute-contre est dans le plus grand délabrement, à l'Opéra?

l'habit marron. — Pillot a du goût!

l'habit pistache. — Et Jéliotte donc?

l'habit bleu. — Mais que direz-vous, messieurs^ que direz-vous de M^^^ Chevalier et de M^^^ Le Mierre...

l'habit pistache. — Ah! la Journet, mes amis! je n'oublierai jamais la Journet. C'était une grande fille, belle à la manière qu'il faut l'être au théâtre. Elle faisait, ce jour-là, Angélique, Cochereau faisait Médor; c'était un garçon froid, mais agréable. A l'égard de Roland^ c'était Thévenard, et c'est tout dire. Et quelle musique! A présent, on imagine des gigues lentes, des passacailles tristes^ des ckaconnes

monotones, des courantes mesquines, et des sarabandeslgdiies !

l'habit marron. — Et le ballet? je t'attends au ballet.

l'habit pistache. — Tu n'as pas vu Dupré et M^^'' Gamargo dans le Carnaval du Parnasse?

— Le Carnaval du Parnasse, messieurs! fit tout à coup l'habit lavande, messieurs, je donnerais ma tabatière guillochée, et mon habit qui est de Passau, pour n'avoir point vu le Carnaval du Parnasse! Ce soir-là, j'arrivai tard à l'Opéra. On jouait le Carnaval DU Parnasse. J'avais bien dîné, oh ! mais là succulemment. Devant moi, se trouvait un vieillard à perruque à marteaux. Non, de ma vie je n'ai vu pareille perruque! Ce n'était pas une perruque, c'était un paravent poudré. De quart en quart d'heure, j'apercevais ou un bout de loure^ ou un fragment de passe-pied, et c'était tout. Monsieur, dis-je à la perruque à marteaux, je vous rendrais mille grâces de me laisser voir un petit morceau de ^P® Lany. » La perruque à marteaux se retourne, me regarde, et se remet à la même place, en sifflotant l'air de dessus : Tristes apprêts, pâles flambeaux ^ de Castor et Pollux de Rameau.

Ce qu'il y avait de plus mortifiant, messieurs, c'est qu'il y avait nombre de mousquetaires qui riaient de moi de façon désespérante. Je n'y tiens plus; je tire de ma poche une paire de ciseaux, avec lesquels

MONSIEUR CHUT

j'émonde vivement la perruque de mon homme, taillant, élaguant, faisant des coupes sombres dans le branchage et dans les nœuds d'ornement. Aux éclats de rire qui se font derrière lui, l'homme se retourne, me voit des ciseaux en main, devine, et se remet en place. A l'entr'acte, il se tourne vers moi, met un doigt sur sa bouche, me dit : « ChutI » et me fait signe de le suivre. Je le suis. Mon homme ne me dit pas un mot; il sifflotait toujours son air. Nous traversons* ainsi la place du Palais-Royal, nous enfilons la rue Saint-Thomas-du-Louvre^ nous longeons l'hôtel de Longueville, — je le vois encore, — et, quand nous sommes sous l'arcade, notre homme met l'épée à la main. J'en fais autant. Quelle lame, messieurs ! L'éternel Tristes apprêts^ pâles flambeaux^ allait son train. Au bout de cinq ou six mesures, un coup de fouet fait sauter mon épée à dix pas. L'homme attend tranquillement que je l'aie ramassée. Je me remets en garde, furieux. Pâles flambeaux^ pâles flambeaux; mon homme n'en était pas au second vers, — un poignet de fer, le bourreau! — que j'avais le bras percé d'outre en outre. Il me place contre le mur, toujours en sifflant, court à la place, amène un fiacre, m'embarque, me bande ma plaie avec un mouchoir et me salue, oui, toujours en sifflant son diable de Tristes apprêts, pâles flainbeaux!

Je fus six semaines au lit, et je commençais à reparaître dans le monde, quand un soir, ici, — tenez! justement à la table où nous sommes, — j'attendais deux amis, je reconnais mon homme. Il quitte sa ba-

varoise, vient h moi, met un doigt sur sa bouche, me dit : « Ghutl » et me montre le chemin pour sortir. Il faut vous dire que c'était à la veille d'un carnaval. Mon homme siffle son : Tristes apprêts, pâles flambeaux; une feinte, un dégagement, et le même coup, et le même bras, que la première fois. Je passai le carnaval dans mon lit. Ahl oui, oui messieurs, je le répète, je donnerais de grand cœur ma tabatière guillochée, et mon habit qui est de Passau, pour n'avoir point vu le Carnaval du Parnasse! Car je n'entre plus au café de la Régence, à présent, sans craindre, par la mort Dieu! de voir M. Chut entrer gravement, venir à moi, et...

L'habit lavande — qui était M. le comte d'Egmont — s'arrêta tout à coup. Ses yeux se fixèrent sur la porte qui venait de s'ouvrir. Ses amis regardèrent où il regardait.

Un homme venait d'entrer. C'était un vieillard d'une soixantaine d'années, portant la décoration de Saint-Louis. Sa face était rouge, et plaquée de sang, aux oreilles. Ses sourcils blancs tranchaient sur la pourpre foncée de tout le visage. 11 était très grand; sa tête était petite, et comme vissée par un cou apoplectique dans des épaules carrées et massives. Il alla à pas lents vers la table de M. d'Egmont, leva son chapeau, mit son doigt sur ses lèvres, dit: « Chut! » et resta debout et immobile jusqu'à ce que M. d'Egmont fût levé.

A six semaines, messieurs ! fit le comte en saluant ses amis. Et le comte d'Egmont suivit M. Chut les

MONSIEUR CHUT

genoux pliés, et «marchant sur la pointe du pied, comme s'il avait craint que le plancher ne fût humide » : Marcel, le maître des révérences, n'aurait pas cheminé d'un plus bel air que M. d'Egmont suivant son éternel siffleur.

« Pardon, monsieur le comte, — disait, à deux mois de là, un garçon de café courant après un jeune homme qui pressait le pas, en passant devant le café de la Régence, — M. Chut est mort hier, et ma bourgeoise espère revoir monsieur le comte, tous les soirs. »

VENISE LA NUIT

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