MONSIEUR LE BARON DE KNIFAITSEN
Le jeune baron de Knifausen n'était ni petit ni beau. Blond, le ventre formé, les idées lourdes, il avait de rondes épaules et les pieds plus énormes que les épaules, Aussi, à un quart de lieue à la ronde du manoir de Knifausen, on l'appelait le beau baron.
Maladroit sans être vif, quand il ne cassait, par mois, que trois porcelaines de Delft chez sa mère, la douce femme le remerciait.
Un garçon grave, ne bâillant jamais — peut-être parce qu'il dormait tout éveillé.
Il avait deux amis: une pipe de merisier de la Forêt-Noire, et un pot de bière.
Une ou deux fois par jour, il levait ses gros yeux bleus de dessus ses bottes pour regarder, par la fenêtre de la tourelle, les jupes retroussées, à mi-mollet, des paysannes penchées sur la fontaine de Knifausen,
1. Â.rtl?le paru dans le journal Paris, numéro du 2 mars 1853.
et puis, les jupes rouges parties, il remettait ses deux lèvres à son pot de bière, et ses deux gros yeux bleus sur ses bottes.
Le docte Aloysius était son gouverneur.
ou LE BARON DE KNIFAUSEN PART POUR PARIS
— Monsieur mon fils, vous partez demain pour Paris. Vous trouverez là des hommes qui saluent comme des rois. Faites figure. N'ouvrez pas de trop grands yeux. Permettez-vous quelques bêtises, n'en dites pas. Vous êtes gentilhomme, vous ferez respecter votre nom. Vous êtes sain, vous ne compromettrez pas votre santé. Vous emportez une bourse de deux mille écus, vous ne ferez pas de dettes?
Et le seigneur de Knifausen, ayant enlevé, d'un coup de pied, un chien à la hauteur de son colletin de cuir, partit à la chasse.
— Mon enfant, lui dit la vieille châtelaine de Knifausen, vous allez nous quitter pour tout un an. — Votre père veut que vous vous perfectionniez dans les exe?'cices, et que vous deveniez capable de vous élever aux charges de l'Empire. Vous partez pour Paris ; je vous sais assez fondé dans les théologies thétique et polémique, pour ne rien craindre pour votre foi ; mais Paris est une ville pernicieuse aux jeunes gens. Vous ne ferez pas de connaissance trop particulière et étroite avec les dames de la comédie. Et vous visiterez, n'est-ce pas, M. l'abbé Bignon.
J'ai mis dans votre valise, mon enfant, trois dou- zaines de chemises, afin que vous changiez tous les jours de linge; c'est, en France, un signe de noble extraction. Vous n'irez pas habiter rue des Boucheries, qui est toujours infectée par les bêtes qu'on y tue. Logez-vous plutôt près du Luxembourg, où l'air est bon, et où habitent les maîtres de langues et d'exercices. M. Aloysius dit que vous savez un peu l'histoire ancienne, la géographie, la généalogie, le 'dessin, la géométrie, la philosophie pratique, la morale, le droit de la nature et des gens, la politique, les mathématiques, la physique. Il faut pousser toutes ces sortes d'études. Vous ferez faire, en arrivant un habit chamarré, afin que les suisses ne vous empêchent pas de voir les cérémonies. Puis, un habit simple, sans galon d'or ni d'argent, avec doublure de taffetas de chagrin de même couleur. Pour la pluie, commandez-vous un surtout d'écarlate; mais, quand vous le mettrez, vous ferez attention à la boue, qui tache le drap rouge. Votre père tient à ce que ,vous sachiez à fond l'histoire moderne pragmatique des États, et le Cérémonial. Gomme la perruque est l'ornement du visage, vous ne regarderez pas à la dépense, et vous en ferez faire deux; celle que vous ne mettrez pas, vous rétendrez sur une corde; rien ne conserve une perruque comme cette précaution. Mon enfant, ne buvez pas de bière à Paris, parce qu'il se dit qu'on y met du fiel de bœuf. Ne fumez pas^ parce que les gens de considération ne fument pas en France. Privez-vous de glaces, de truffes, de vin
de Frontignac, parce que ces choses sont mauvaises à la santé... Et vous pourrez encore vous faire faire un habit noir, parce que la Cour porte souvent le deuil.
Ne manquez pas, mon enfant, d'aller tous les dimanches et jours de fête assister au service divin chez M. Gedda, résident de la part du roi de Suède, où le service a lieu dans une chapelle de son hôtel, sans que vous ayez rien à craindre d'être troublé dans votre foi religieuse. »
La vieille châtelaine se mit à pleurer.
Le baron but sa dernière cruche de bière allemande.
ou LE BARON DE KNIFAUSEN ARRIVE A PARIS
A Strasbourg, le docte Aloysius dit au baron de Knifausen : Monsieur le baron, j'aurais idée de rédiger à Paris le Voyageur de condition a Paris, qu'en pense monsieur le baron?
A Bar, M. le baron de Knifausen répondit au docte Aloysius : « Si vous aviez rédigé votre Voyageur de CONDITION A Paris, avant de partir, cela aurait pu nous servir.
— Pas de vin du Rhin! demandait Aloysius au maître-postillon du chariot de poste, quand ils furent aux portes de Paris.
— Non, monsieur.
— Diable !
• — Et le vin de France ?
— Quatre sous la bouteille, monsieur.
— Dieu du Paradis !
DES DÎNt:RS d'auberge, DES LAQUAIS DE PARLS, ET DES PERRUQUES
— Les cuisiniers de France l'emportent sur tous les autres, dit le baron do Knifausen en se chauffant les pieds dans une chambre de I'Hôtel Impérial, rue du Tour.
— Gela est certain, dit le docte Aloysius. Ils l'emportent sur tous les autres, monsieur le baron, soit pour l'invention, soit pour Vassortement des viandes.
Le baron décroisa lentement ses jambes et lentement les recroisa.
— Aloysius, qu'est-ce qu'on nous a donné hier soir?
— Une soupe^ un bouilli, une fricassée de veau, une salade, un rôti d'épaule de mouton, et pour le dessert, du lait, du fromage et de petits biscuits.
— On ne mange pas trop bien dans les auberges, dit placidement le baron, et soupirant, il pensa aux pâtés de venaison que faisait sa tante Ulrique.
— Pour un valet, monsieur le baron, votre père m'adit qu'il fallait battre l'Allemand, rouer l'Anglais, et payer le Français... Le Français est prompt et alerte, et vous défend quand on vous attaque... Mon sentiment est donc que vous preniez un valet de
Paris... Et puis, s'il vous vole, — la justice de Paris ne fait pas de cérémonies, — vous avez la commodité de le faire pendre le lendemain matin!
— Le lendemain matin ? — Aloysius, je prendrai un valet de Paris.
— Monsieur le baron veut-il choisir ? dit le perruquier qui venait d'entrer, en posant quatre ou cinq perruques, l'une après l'autre, sur sa main gauche, et en les farfouillant de la droite. Que faut-il à Monsieur le baron? Une bourse simple de taffetas ? mais cela est bon pour les voyages. Monsieur le baron veut-il se coiffer en béquillcy en graine d'épincu^ds, en bâtons rompus? J'ai toutes les colures que Monsieur le baron pourra désirer. Monsieur le baron ne voudrait pas une petite perruque anglaise, toute plate; cela n'est pas bien... à l'espagnole?... à la financière?.., mais c'est archi-passé de mode! La Mode, messieurs, déesse de l'inconstance! M. de Bassompierre, après vingt ans de prison, disait qu'il ne trouvait d'autre changement au monde, si ce n'est que les hommes n'avaient plus de barbe et les chevaux plus de queue I . . . Monsieur le baron, j'ai trouvé ! Je sais ce qu'il vous faut... A la brigadièi^e! monsieur le baron, à la brigadier el