Le 8 janvier
LETTRES d'un BACHELIER ES MUSIQUE 120
pensée un germe d'avenir que d'autres dussent s'efforcer de cultiver. Ce que j'ai dit là, je l'ai dit à regret, et, pour ainsi dire, contraint par le public, qui avait pris h tâche de nous poser l'un auprès de l'autre, et de nous représenter comme courant dans la même arène, et nous disputant la même couronne, peut-être aussi le besoin inné chez les hommes d'une certaine organisation de réagir contre l'injustice et de protester, même dans les occasions les plus minimes, contre l'erreur ou la mauvaise foi, m'a-t-il poussé à prendre la plume, et à dire sincèrement mon opinion. Après l'avoir dite au public, je la dis à l'auteur lui-même lorsque plus tard nous vînmes à nous rencontrer'. Je me plus à rendre hautement justice à son talent d'exécution, et il parut mieux comprendre que d'autres ce qu'il y avait de loyal et de franc dans ma conduite. On nous proclama alors réconciliés, et ce fut un nouveau thème tout aussi longuement et aussi stupidement varié que l'avait été celui de notre inimitié. En réalité il n'y avait ni inimitié ni réconciliation. De ce qu'un artiste n'accorde pas à un autre une valeur artistique que la foule lui semble avoir exagérée, sont-ils nécessairement ennemis? Sont-ils réconciliés parce qu'en dehors des questions d'art ils s'apprécient et s'estiment mutuellement?
1. A un concert de bienfaisance, donné sous les auspices de la princesse Belgiojoso, et auquel Liszt et Thalberg prirent part ensemble.
Vous comprendrez combien ces perpétuelles interprétations de mes paroles et de mes actes en cette occasion m'ont été pénibles.
En écrivant ces quelques lignes sur les compositions de M. Thalberg, je prévoyais bien une partie des indignations que j'allais soulever, des orages qui s'amasseraient sur ma tête; pourtant, je le confesse, je croyais que mille antécédents me mettraient complètement à l'abri de l'odieux soupçon d'envie; je croyais, ô sainte simplicité ! me direz-vous, que la vérité devait et pouvait toujours se dire, et qu'en toute circonstance, même dans la circonstance en apparence la plus insignifiante, un artiste ne devait point trahir sa pensée par un prudent calcul d'intérêt personnel. L'expérience m'a éclairé mais elle ne me profitera pas. Je ne suis malheureusement pas de ces natures émollientes dont parle le marquis de Mirabeau, et j'aime la vérité beaucoup plus que je ne m'aime moi-même. D'ailleurs, parmi les raboteuses leçons qu'on ne m'a pas épargnées, j'ai reçu de petits soufflets si gracieux, si adorables, que je serais bien tenté d'encourir de nouveau semblable punition. Des soufflets de femme! que dis-je? Des soufflets de muse, cela fait si peu de mal, cela est si doux à recevoir, que l'on se met à genoux, et que l'on dit : Encore ! Des leçons de convenances et de modestie données par l'ex-muse de la patrie, cela n'a pas de prix, et au fond, j'en suis bien sûr, il n'est personne qui ne m'envie.
Mais en vérité je suis honteux de vous parler si
longtemps de ces puérilités : oublions ces dernières rumeurs d'un monde où l'air viable manque encore à l'artiste. Il est quelque part, bien loin, dans un pays que je connais, une source limpide, qui abreuve avec amour les racines d'un palmier solitaire; le palmier étend ses rameaux au-dessus de la source, et la garde à l'abri des rayons du soleil. Je veux boire à cette source; je veux me reposer sous cette ombre, touchant emblème de ces saintes et indestructibles afifections qui tiennent lieu de tout sur la terre, et qui sans doute refleurissent au ciel.