L'ERLKONIG PENDANT QUE NOURRIT CHANTAIT
Entendez-vous, à travers d'efFrayantes ténèbres, la course rapide du cheval dont l'éperon fait saigner les flancs?
Entendez-vous le vent qui mugit, les feuilles qui frémissent?
Voyez-vous le père qui tient dans ses bras l'enfant qui pâlit et se serre contre sa poitrine?
« 0 mon père ! vois-tu là-bas le roi des Gnomes? »
Le cheval court, court toujours; il dévore l'espace; il fait jaillir du sein des cailloux mille étincelles, qui augmentent l'horreur de ces ténèbres.
« N'ayez peur, mon fils, c'est un nuage qui passe. » Mais une voix pleine de suavité se fait entendre derrière un rideau de verdure. Ne l'écoutez pas car elle est perfide et fallacieuse comme celle des sirènes.
« Mon père, mon père! n'entends-tu pas ce que le roi des Gnomes me dit tout bas? »
Le cheval court, court toujours; il dévore l'espace; il fait jaillir du sein des cailloux mille étincelles, qui augmentent l'horreur de ces ténèbres.
« Calme-toi, mon fils, ce n'est rien; c'est le vent qui tourmente les feuilles desséchées. »
l46 PAGES ROMANTIQUES
La voix reprend plus douce, plus caressante, plus séductrice. Elle promet à l'enfant des fleurs embaumées, des jeux au bord des eaux, des danses au son de joyeux instruments...
« O mon père, mon père! ne vois-tu pas là-bas les filles du roi des Gnomes qui dansent des danses étranges? »
« Enfant, je les vois maintenant, ce sont ces vieux troncs de saule qui semblent au loin des spectres gris. »
La voix reprend douce et suave encore; puis soudain elle menace. L'enfant pousse un cri déchirant...
« Mon père, mon père, le roi des Gnomes me saisit. »
Le père sent une sueur froide inonder son visage; il presse les flancs de son cheval, et serre contre sa poitrine son fils gémissant. Il arrive enfin ; il respire. Ses angoisses sont terminées. Dans ses bras il tient son enfant... mort.
Voyez-vous passer devant vous les rêves de votre jeunesse? Entendez-vous la voix de l'expérience? Assistez-vous à la lutte de l'idéal et du réel? 0 poètes, poètes! et vous femmes qui êtes toutes poètes par le cœur, écoutez les accents sombres et désespérés du génie; gardez-vous du roi des Gnomes, qui cherche sans cesse de nouvelles victimes.
A M. LOUIS DE ROXCHAUD *
Septembre 1837.
Vous avez voulu nous quitter; ni les prières de l'amitié, ni les séductions d'une contrée heureuse n'ont su vous retenir près de nous. D'où vient donc qu'en lui serrant sa main vous vous êtes retourné afin qu'elle ne vît pas vos larmes? D'où vient qu'en vous pressant contre ma poitrine j'ai senti des sanglots refoulés prêts â s'échapper malgré vous de la vôtre. N'était-ce donc pas vous, vous seul, qui le vouliez ainsi? Mais qu'ai-je à demander pourquoi ce brusque départ, pourquoi cette séparation en apparence si peu motivée? Vous êtes à l'âge inquiet où l'on secoue les affections comme des chaînes; où l'on a hâte de paraître insensible afin de faire connaître que l'on est devenu homme. Déjà la sérénité de votre vie vous fatigue, et la pureté de votre jeune