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Th. Dœhlcr

LETTRES d'un BACHELIER ES MUSIQUE 283

d'Europe, aujourd'hui nécessaire aux réputations d'exécutant. Jules Janin vous a conté avec autant d'esprit que de grâce un trait de générosité de S. A. auquel je suis assez heureux pour avoir servi d'occasion ou de prétexte; j'aurais donc garde d'y revenir.

Florence se vante avec raison, ainsi que Milan, de plusieurs dilettanti quasi-artistes, que compte la société. De même qu'à Milan une famille privilégiée qui porte un nom illustre, présente une réunion de talents dont je ne sais pas d'autre exemple. Tous les Poniatowski, de même que tous les Belgiojoso, chantent et chantent bien. La conformité de leur goût musical et l'heureuse circonstance des liens de parenté qui rend les études en commun faciles, les met à même de monter chaque année plusieurs opéras dont l'exécution est très remarquable. Un joli petit théâtre, monté aussi par un amateur de musique M. Standish, réunit cinq ou six fois dans l'hiver, la société la plus élégante de Florence, et les nombreux étrangers que mille raisons diverses attirent et retiennent sur les bords de l'Arno. Des applaudissements en quelque sorte européens, viennent couronner les efforts de cette jeune et gracieuse troupe. Malgré le peu d'opportunité d'une critique quelconque en pareille circonstance, je ne saurais m'empêcher de regretter qu'une pensée plus large, plus compréhensive, ne préside aux choix des opéras représentés au théâtre Standish. L'hiver dernier, par exemple, on y a

monté, au bénéfice de la salle d'asile, Othello, le Barbier et V EUsir d'Amore. Les deux premiers sont des chefs-d'œuvre, l'autre est une des meilleures compositions de Donizetti ; mais Othello et le Barbier joués depuis quinze années sur tous les théâtres d'Europe avec un succès immense, chantés à l'envi par les artistes les plus éminents, Othello et le Barbier que les enfants savent par cœur et que le peuple fredonne dans les rues, n'ont plus besoin de la publicité restreinte d'un théâtre d'amateurs. h'Elisir d'Amore a aussi un succès de vogue, il est à l'ordre du jour de tous les répertoires. Il n'y a pas, ce me semble, grand avantage pour l'art à ce que ces opéras soient représentés une ou deux fois de plus ou de moins. N'y aurait-il pas pour des amateurs que leur position place audessus des considérations pécuniaires et des exigences du public, à côté du simple but d'amusement et de vanité légitimement satisfaite, un but plus élevé à se proposer? Ce serait de faire connaître à l'Italie des œuvres capitales qui, par un déplorable enchaînement de circonstances, semblent devoir lui rester encore longtemps inconnues ; d'aborder courageusement les compositions de Mozart, de Weber, de Meyerbeer; de transplanter sur un sol bien préparé ces productions de la muse étrangère, de les faire apprécier, goûter d'abord par la bonne compagnie, dont, en tout pays, l'influence est si grande ; et d'exciter ainsi peu à peu, dans un public plus vaste, le désir de connaître aussi ces

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ouvrages célèbres. Moins que personne je crois aux révolutions soudaines, aux changements opérés à coup de baguette. Dans le domaine de Tart et de l'intelligence surtout, rien ne se fait par bonds et par sauts; et je ne suis pas assez naïf pour penser que si le prince Poniatowski. ou tout autre, l'ait exécuter en Italie un opéra de Weber ou de Mozart, le goût de la musique vraiment dramatique y renaîtra aussitôt comme par enchantement. Je crois au contraire que , pour faire une semblable tentative, il faudrait s'armer de beaucoup de résolution, se résigner à s'entendre dire infiniment d'absurdités, et n'avoir pour soi, pendant longtemps, qu'une minorité imperceptible. Mais lorsqu'à des goûts et à des talents d'artiste on réunit les avantages d'une position sociale indépendante, ce serait un orgueil bien placé que celui d'essayer de provoquer, d'encourager par tous les moyens une réforme théâtrale sans laquelle, avant peu d'années, l'Italie se trouvera comph'^tement en dehors du mouvement progressif qui s'accomplit chez les autres nations. Puisque je suis en train de vous parler de réforme, je ne saurais passer sous silence celle que propose en ce moment au Saint-Siège un artiste auquel une longue carrière glorieusement fournie donne le droit de parler avec autorité. Après une absence d'environ trente années, Spontini, désireux de repos, éprouvant peut-être le besoin de respirer l'air natal a demandé à son auguste protecteur, le roi de Prusse, la permission de retourner en Italie.

Sans doute, et je ne crois pas lui faire tort par cette supposition, il était aussi secrètement attiré par le désir de venir payer sa dette à sa patrie, de faire hommage à son pays du produit de ses veilles. Sans doute il lui était doux de penser que ses compositions, accueillies avec enthousiasme par l'Europe entière, allaient prendre droit de cité sur le sol natal, et qu'elles seraient reçues avec amour par ses compatriotes. Quoi qu'il en ait été de ses désirs, de ses projets, de ses illusions à cet égard, Spontini dut les perdre bien vite. Je le vis à ses premiers pas en Italie; je me trouvai avec lui la première fois qu'il assista h une représentation de la Scala. Il put se convaincre dès ce soir-là même, que la musique telle qu'il la comprenait et la voulait serait un langage inintelligible de ce côté des Alpes; que la grande école de déclamation fondée par Gluck, et dont il est un des continuateurs, leur était inconnue; que les habitudes des artistes les rendaient impropres à exécuter les œuvres composées sous cette inspiration, et que le public n'était nullement préparé à les goûter. Il nous est permis de conjecturer, bien que Spontini n'ait jamais laissé échapper un mot qui trahît ses sentiments à cet égard, qu'il fut péniblement contristé par la conviction que, comme artiste, il resterait toujours étranger parmi les siens : que sa patrie ne rendrait hommage à son nom que sur le témoignage des autres nations. Il dut sentir et penser sans doute en ce moment que cette gloire, dont la terre étrangère

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avait été justement prodigue envers lui, ne pouvait remplacer l'intime et profond bonheur de voir ses œuvres appréciées, comprises, aimées par les siens. Cette heure de renoncement intérieur dut être amère.

Pourtant quelles qu'aient pu être ses déceptions de ce côté, Spontini n'abandonna pas la pensée de rendre son séjour utile à sa patrie. Renonçant en juste appréciateur de l'état des choses, h une tentative de régénération impossible au théâtre, et tout aussi frappé de la décadence dans laquelle était tombée la musique d'église, il songea qu'il y avait là une réforme à tenter, parce qu'elle dépendait, en définitive, de la volonté d'un seul.

Choqué, scandalisé comme le sont tous ceux qui joignent au sentiment religieux le sentiment artiste, de n'entendre durant les offices de l'église et la célébration des saints mystères que de ridicules et inconvenantes réminiscences du théâtre; plein de colère de voir l'orgue, cette majestueuse voix des cathédrales, ne plus faire résonner ces vastes tuyaux que des cabalettes h la mode, il conçut la noble pensée d'arracher l'église h ce scandale, et de réinstaurer l'austère et o-rave musique, telle que l'écrivirent les Palestrina, les Marcello, les Allegri. Fortement appuyé par l'évêque de Jesi (ville des Etats-Romains où est né Spontini) qui se hâta de défendre par un mandement spécial l'exécution de la musique de théâtre dans son diocèse, se fondant sur les arrêts des

conciles et des papes qui, à différentes époques, flétrissent en termes énergiques ces abus et condamnent les profanateurs à des peines infamantes, Spontini adressa au Saint-Père un mémoire développé sur les nombreux inconvénients de l'état de choses actuel. Il conclut en proposant les moyens les plus efficaces pour déraciner l'abus, et fonder une nouvelle école de musique sacrée.

Sa Sainteté a accordé plusieurs audiences à Spontini, elle a paru écouter favorablement son projet; elle a décoré l'illustre compositeur de l'ordre de Saint-Grégroire...

Ce qui n'empêchera peut-être pas le plan de réforme, auquel du reste Spontini se propose de donner la plus grande publicité en France et en Allemagne, de dormir oublié dans quelque carton de la chancellerie pontificale.

Sur ce, mon cher Maurice', dormez sur les deux oreilles, et surtout ne me reprochez plus d'être trop littéraire, car je ne me suis pas permis aujourd'hui un seul petit mot qui ne fût conforme à votre programme.

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