‹ Paix et liberté; questions de l'année 1863Chapitre 76 sur 122 · LA LORRAINE ET LA POLOGNE · texte numérisé non relu

LA LORRAINE ET LA POLOGNE

27 aoat 1863.

M. le vicomte de la Guéronnière conteste en ces termes toute analogie entre la Lorraine et la France :

« Il est CBiTAiH que la Lorraine, lorsqu'elle fut réunie à la couronne, en 1766, était française depuis longtemps i française par r origine^ par les mœurs, par la religion , /wr la langue; elle n'avait pas de nationalité réellement distincte de la nationalité française. En était-il de même de la Pologne à l'égard de la Russie, en 1772? Ici, tout répugnait à la fusion; pas d'origine commune comme nation historique, langue différente, mœurs différentes, religion différente, civilisation différente, aptitudes différentes, besoins différents.

» La nationalité lorraine s'est fondue sans secousse dans l'unité française, parce qu'elle était morte ; la nationalité polonaise se débat contre l'unité russe parce qu'elle vit et qu'elle ne veut pas mourir. »

H. le comte d'Haussonville répond à M. le vicomte de la Guéronnière :

Cl Quelle contrée fut autrefois plus que la Lorraine hostile à la France, plus jahuse de sa nationalité propre, plus éprise de son indé^ pendance et de ses antiques usages? Et pourtant quelle est celle des populations successivement agrégées à notre pays qui se montre aujourd'hui le plus attachée à la commune patrie?

» Uantipatkie était grande; la résistance a été me et prolongée; et pourtant à l'heure qu'il e^ quelle parfaite fusion et quelle parfaite identité d'intérêts et de sentiments!

» Tour à tour occupée de vive force, ou momentanément rendue 2i ses souverains légitimes , la Lorraine n'a jamais cessé d'être soit le théâtre des entreprises violentes des rois de France , soit l'objet de leurs incessantes négociations; et l'on peut dire que la paix ellemême ne lui a pas été moins funeste que la guerre. Cependant Fhistoire, qui ne tient guère compte des résistances maheureuses; n'a

pas attaché grand intérêt au sort d'un petit pays si fort tourmenté *

et qui n'A TRODTÉ BS KIPOS qu'en PBSDAHT sa HATIOIIAUTX. »

M. le vicomte de la GoérouBière n*a-t-il donc jamais ouvert, jamais lu , jamais parcouru Y Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, par M. le comte d*Haussonville ?

Nous en doutons ; mais assurément M. le vicomte de la Guéronnière n'a pas pris la peine de consulter les archives des affaires étrangères : il y eût vu que le martyrologe de la Lorraine ne s*y compose pas de moins de quatre-vingts volumes in-folio; il y eût trouvé non -seulement les dépèches de tous les ministres français depuis Richelieu jusqu'à Choiseul, mais leurs instruettions secrètes et tes rapports de leurs agents en Lorraine ; il y eût trouvé le rieit des longues souffrances et des longues résistances de ce petit peuple, qui protestait par son dése^fMÎr quand il ne pouvait plus prolester par la force. Lorsque Louis XIV, en 17€2, fi! brusquement en pleine paix occuper Nancy par ses troupes, « on n'entendait dans toute la ville, dit un contemporaiik, que des hurlements de ra§e et de désiafoir, et riok n*Hmt pha navrant que l'attitude morne, sombre de tonte la population, » Le duc Léopold fut obligé de partir précipitamment ^ en quelques heures,, au cœur de Thiver, avec la duchesse sa femnie^ qui achevait le huitième mois de sa grossesse , et avec ime petite princesse âgée de deux ans. Que pense M. de la Guéronnière de ce mode de fusion? Il y a de grandes phrases qui ont Tair de dire beaucoup et qui ne disent absolument rien; finissons-en donc avec ces grandes phrases : c La » Pologne morte dans la Russie vivante! La Lorraine morte danê 1 la France vivante! » Si la Lorraine est morte comme dtiché, est-ce qu^elle en vît moins bien comme départements se nommant : la Moselle, la Meurthe, la Meuse et les Vosges? Si la Lorraine est morte dans la personne de son duc, est-ce que les Lorrains sont morts parce qu'ils sont administrés par des préfets , au lieu d'être gouvernés par lui ? Est-ce que les Polonais, vivant dans la Russie libre et y mourant tran^^ quiUement de vieillesse, au lieu d'aller se faire massacrar

LA QUESTIOU POLONAISE 549

en pteitte jeunesse, n'y gagneraient pas en loDg£?itéf Es^ce qu'un pays meurt parce qu'il change de nom f Ce qui meurt, en effet, c'est une génération qui se fait tuer, martyre glorieuse d'ime idée fausse.

Où donc M. de la Guéronnière a-t-îl jamais vu , janutii lu que la Lorraine ttt • française par ton erigmei^l

Lorrains el Français, loin d'aroir une origine conmrane, n'appartiennent seulement pas à la même race : ceux-d sont de race latine, eenx4à sont de race germanise; tandis qa*àxt contraire Russes et Polonais ont une origine oocnmune, puisqu'ils font également partie de la grande famiHe slave.

Où donc M. de la Guéronnière a-t-ii jamais xn que ta Lorraine fûtt ^françaùe par la hmyuê^l Gomment explique-t-il alors que dom Galmet , dans la préface de son HûMre de Im L&rraiM, édition de 1745, consacre tout un paragraphe à cette question : « Pourquoi cette histoire est écrite en français » ? Est-ce que Mézeray et Velly se sont jamais justifiés d'avoir écrit leurs Histoires en français? Est-ce qu'aujourd'hui l'allemand n*est pas la seule langue que parlent encore dans le département de la Moselle un grand nombre de paysans? Est-ce que le français qu'on parle en Lorraine ne trahit pas fortement encore son origine germanique?

Ce qui est certain, quoi qu'en dise M. le vicomte de la Guéronnière, démenti par M, le comte d'Haussonville; ce qui est certain, c'est que la nationalité lorraine était {dus ancienne et remontait plus haut que la nationalité i)oIonaise. La môme race souveraine a gouverné la Lorraine à partir de 1048; de 855 jusqu'en 1766 la persistance et la ténacité qu'elle déploie ne sont suri)assées par aucune ténacité, par aucune persistance plus grandes. Avant de parvenir à réunir la Lorraine à la France, il a fallu deux siècles d'efforts, de luttes, de violences, de ruses, d'embûches, et l'entreprise eoinmencée en i550 par Henri H, continuée par Henri IV, par Louis XII, par Louis XIV, n'a pu être achevée, en 1737, au second traité de Vienne , que par la triple volonté du roi de France, de.l'empereur d'Allemagne et du doc de Lorraine,

François II, qui vendit lui-même son peuple pour porter une couronne impériale» comme Stanislas- Auguste Tendit le sien pour monter dans le lit d*une impératrice.

A l'exemple de la Lorraine» dont il est faux de dire qu'elle n^avait pas une nationalité distincte de la France, car Thistoire atteste que la Lorraine et la France Tiyaient dans deux orbites différentes; à l'exemple de la Lorraine, dont il est vrai de dire « qu'elle ne trouva de repos qu'en perdakt îk 9 NATIONALITÉ » , uous persistons à penser que la Pologne ne trouvera le repos qu'en perdant, elle aussi, sa nationalité; mais à la condition qu'elle recevra la liberté en échange de son indépendance.

Qu'est-ce que l'indépendance du sol sans la liberté du citoyen î — Rien.

Qu'est-ce que la liberté du citoyen sans l'indépendance du sol î — Tout.

La Pologne ne perdrait donc rien et gagnerait tout à n'être plus indépendante , mais à être libre !

Supprimer de nom la Pologne sans l'opprimer de fait : voilà, nous l'avouons, notre conclusion.

Opprimer de fait la Pologne sans la supprimer de nom: voilà , sans qu'il l'avoue, la conclusion de M. de la Guéronnière. 1815 ramènerait immanquablement 1831, 1861, 1863.

En quoi donc pèche l'analogie entre la réunion de la Pologne à la Russie, commencée en 1772, et la réunion de la Lorraine à la France, consommée en 1766?

De 1772 à 1862 , il ne s'est encore écoulé que quatre-vingtdix ans !

De 1550 à 1766 , il s'est écoulé deux cent seize ans !

M. de la Guéronnière ne voit que ce qui s'est passé depuis 1832 ; il oublie ce qui s'est passé avant 1766. Oublier est si facile, quand rhistoire — qui est à la politique ce que le passé est au présent, ce que le chêne est au gland tombé de ses branches — est la condamnation souveraine de Topiniou qu'on improvise !

S'appuyant sur un travail de M. de Carné, intitulé la

NATIONALITÉ BRETONNE DANS l'UNITÊ FRANÇAISE , M. de la Gué-

ronnière nous dit que la Bretagne n'a pas opposé à sa réunion à la France une résistance moins longue et moins tetiace que la Lorraine. M. de la Guéronnière ajoute que c les Français sont un composé de Celtes, de Scandinaves, de Burgundes, de Visigoths; que sur le fonds commun gaulois, l'élément germanique , fonds commun de l'invasion, a pré* dominé en telle ou telle province, par suite du voisinage de la Germanie ou de circonstances particulières, comme, en d'autres, l'élément romain ou l'élément visigoth. »

S'il en est ainsi , est-ce que ce ne sont pas autant de preuves à l'appui de notre opinion, corroborée par le témoignage de M. Augustin Thierry, que l'importance qu'on attache à des questions d'origines diverses , à des distinctions de races, à jamais, dit- on, antipathiques l'une à l'autre, est une erreur démontrée par le fait, l'expérience, l'histoire?

M. de la Guéronnière n'en persiste pas moins à qualifier de < théorie impraticable » l'absorption de la Pologne dans la Russie, s'opérant comme s'est opérée successivement l'absorption dans la France soit de la Lorraine, soit de la Bretagne. Héroïque Bretagne aussi, car, après sa réunion à la France, en 1532, elle ne cessa de lutter pour son indépendance, au prix de son sang, et d'opposer à la centralisation monarchique une résistance désespérée ! Madame de Sévigné est là pour témoigner de tout ce que Louis XIY, ses ministres et ses intendants employèrent de force et <le ruse pour dompter ou pour assouplir les Bretons, sans que ces moyens, grands et petits, empêchassent d'éclater plusieurs insurrections, et même, sous la Régence, une conspiration dont les chefs portèrent leurs tètes sur l'échafaud.

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