‹ Paix et liberté; questions de l'année 1863Chapitre 78 sur 122 · LA LIBERTÉ EN RUSSIE · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ EN RUSSIE

t«iMd 1868.

La liberté f c'est le vœu de tous les Russes éclairés qui jugent leur pays à distance, qui le jugent de Paris et de Londres, ce qui est la meilleure et la plus sûre manière de le Toir sans illusion et de se soustraire à toutes les petites considérations qui voilent les grandes nécessités et conduisent les gouvernements, un bandeau sur les yeux, de Tornière à rabtme.

La liberté ou la déchéance! (elle est ralternative que Fauteur de ta Russie et les Russes, ouvrage en trois volumes, M. Nicolas Tourgueneff, ancien conseiller d'État, posait en 1847, il y a quinze ans, en ces termes :

« Il n'y a pas d'autre aHenutive fvuÊ la Rnaaie : il faut qu'elle s'allie franchement avec la civilisalion, ou qu'elle se résigne à déchoir. En temps de paix , ses ressources ordinaires ne peuvent sub- "venir à tous les besoins, eoaame le prouvent les enrpranCs qne de temps eu temps dit est Magie ée contracter. Qae serait-ce dans le cas d'une gnerre sérieuse en Europe? On aura beau vouloir se Csirc illusion : l'expérience ne tarderait pas à apprendre que la voie qu'on a prise est inféconde, et qu'on n'y saurait trouver de nouvelles resaourcesL L'arbitraire, Tesclavage, le bâton, )e koout, ce sont de mauvais nojens de prospérité , de richesse nationale , et il fkudra bien se décider à en demander de meiUenrs à la léfalité, à la liberté, à la civilisation enfin. »

Union de la Pologne, i la Russie par des droits politiques communs, réconciliation de la Pologne avec la Russie par régalité dans la liberté 1 (M, c'est là Tidée juste; plusqm

cela encore, c*est là l'idée grande : car la Russie libre » c'est l'Allemagne, c'est la France, c'est l'Europe à jamais délivrées du danger et de la crainte d'une invasion des Cosaques !

20 mai 1863.

L'empereur Alexandre, qui avait pris une glorieuse initiative : celle de l'abolition du servage en Russie, avait une autre initiative non moins glorieuse à prendre : celle de réconcilier et de fusionner la Pologne avec la Russie dans une égale et commune liberlé.

Au lieu de cette glorieuse initiative, qui l'eût grandi dans le présent aux yeux de l'Europe et dans l'avenir aux yeux de la postérité, l'empereur Alexandre préférera-t-il accepter une intervention qui le rapetisserait, car elle donnerait à la diplomatie étrangère un droit d'immixtion dans les affaires russes, droit qui ne lui appartient pas, droit qui lui avait toujours été péremptoirement refusé? Rien de plus compromettant et de moins digne que de faire les choses partiellement, petitement, tardivement, au lieu de les faire entièrement, grandement, spontanément.

Il y avait à prendre deux grands partis :

Ou la Pologne, toute la Pologne, séparée de la Russie politiquement, majs demeurant unie commercialement ; . Ou la Pologne libre dans la Russie libre, recevant la liberté constitutionnellement garantie en compensation de l'indépendance nominalement perdue.

L'empereur Alexandre, bien intentionné mais irrésolu, n'a* su prendre ni l'un ni l'autre de ces deux partis. Tout autre parti , cachant le danger sous le masque de la prudence, ne sera pas une solution et sera une complication nouvelle; ajourner le péril ne servira qu'à l'aggraver.

Comment est tombé le roi de Naples? — Est-ce par la liberté? Non, c'est par l'oppression.

Gomment s'est raffermi l'empereur d'Autriche? — Est-ce par l'oppression ? Non , c'est par la liberté.

La Russie, aveuglée par sa bureaucratie, perd un temps précieux en réformes d'une utilité incontestable, mais d'une importance secondaire; la Russie, assourdie par les clameurs patriotiques, laisse monter le flot de l'indignation universelle à des hauteurs qui menacent de la submerger ; la Russie s'expose, infiniment plus qu'elle ne parait le croire, à être rayée de la liste des nations civilisées, si elle tarde plus longtemps à s'abriter contre ce risque par une Constitution qui soit la garantie de tous les sujets russes, sans distinction d'origine.

Par leur dévouement poussé jusqu'à l'enthousiasme et même jusqu'à l'abnégation, les Russes ont mérité la liberté ; ceux qui prétendent qu'ils ne sont pas encore mûrs pour la posséder les calomnient. Qu'ils l'aient donc, et que les Polonais en jouissent à titre d'égalité et comme sujets russes !

l** jaillet 1863.

Le vote par le Reichsrath de l'amendement à l'adresse, proposé par M. Ilerbst, est un fait hautement significatif dont la double importance ne peut manquer de faire réfléchir profondément d'abord la Russie, ensuite la diplomatie représentée par M. Drouyn de Lhuys et lord John Russell.

Ce vote donne pleinement raison à notre conclusion, résumée dans ces mots : L'absorption de la Pologne dans la Russie par la liberté; en d'autres termes : La Pologne libre DANS la Russie libre.

Ce vote fait voir le langage nouveau qu'à l'exemple des Polonais autrichiens, MM. de Grocholski et de Moglienicki» les Polonais russes, désabusés de l'émigration qui les égare et de l'insurrection qui les moissonne et les niine, tiendraient peu d'années après que la Russie » toute la Russie —

sans disUnction de noms ni d'origines entre les proYÎaces dont elle se compose, — serait en possession d'une liberté garantie par une Constitution loyalement respectée.

Ce vote indique à la Russie qu'elle n*a pas d'autre conduite à tenir que celle dont l'exemple lui a été donné, le 14 décembre 1766, par le mmifeste de Timpératrice Catherine.

Enfin, ce vote montre à la France et à l'Angleterre qu'elles se sont grandement lr(Mnpées » si elles ont pensé qu*eUes entraîneraient Tluiridie à abandonner la Gallicie pour reconstituer l'ancien royaume de Pologne avec ses limites impossibles A déterminer, puisque les Polonais ne s'accordent même pas pour s'arrêter à celles du 6 septembre 1773, veille de la date du premier traité de partage.

L'état d'oppi*ession et de misère de la Pologne avant le premier partage a été hautement avoué en ces termes à la tribune du Reichsratb, par un Polonais, sujet autrichien, M. de Moglienicki :

K Nous appartenons à Tempire d'Autriche depuis quatre-vingt-dii ans; c'est à Marie-Thérèse et à l'empereur Joseph que nous devcos d'avoir joui d'abord des droits primitifs de l'homme. Si, dans l'intervalle , les idées de réaction et de centralisation ont pris momentanément le dessus, c'<est que nous n'étions pas comme aujourd'hui sous un régime constitutionnel. »

Un autre Polonais, également sujet autrichien, M. de Grocholski, a voté l'amendement Herbst en faveur du < maintien invariable tte f intégrité de f empire autricinen, »

Cet aveu et ce vote tracent le chemin que la Russie n*a plus qu'à suivre.

26 septembre iSas.

La Fraewe, qui fait à notre nom l'honneur de le donner à la poUtique de bon sot» et de bonne foi que nous soutenons, nous fait en même temps l'injure de nous demander si nous avons cessé de vouloir la Pohgne lânre dont la Ruem Uire, et «i nous ratifions les sentences du général HouravridBT.

Nous ne ratifions pas plus les sentences du général Mourawieff que nous n*approuYions en d^eutres temps les massacres de la rue Transnonnain, à Paris, Textermination des Arabes brûlés, hommes, femmes et enfants, dans les grottes où ils s'étaient réfugiés, et d'autres Tiolences commises plus tard. Tout ce qui «st acte de barbarie, nous le flétrissons en l'appelant par son nom, et, si l'acte est réciproque, nous le condamnons des deux parts : car nous n'arons pas deux mesures, une pour condamner le bourreau et l'autre pour absoudre l'assassin. Entre ia /Wnusc et kt Presse^ la question n'est point de savoir si le gouvernement russe n'a pas tort d'agir comme il agit, en faisant ce qu'ont fait d'autres gouvernements en des circonstances moins critiques; la question est de savoir si le gouvernement français, d'accord avec le gouvernement anglais et le gouvernement autrichien, a raison de s'interposer d^Umatiquemeni entre les Polonais et les Russes? Nous sommes d'avis que c'est trop ou trop peu; nous sommes d'avis qu'il fallait tout de suite, eo avril 1863, occuper militairement la Pologne, comme le proposait le prince Napoléon, ou qu'il ne fallait pas prolonger par de vaines espérances une lutte désespérée qui a déjà coûté la vie à soixante mille Polonais, la liberté à un grand nombre et la fortune à un nombre plus grand encore. Voilà ce que nous soutenons, rien de plus. Nous avons demandé la Pologne libre dans la Russie libre; plus fermement que jamais, nous le demandons; plus fermement que jamais , nous croyons que la liberté, toute la liberté, est la seule solutiou de toutes les questioqs qui passent pour insolubles.

Nous ne nous lasserons pas de le répéter, parce que cela est juste : S'il y avait un souverain dans les intentions libérales— très-libérales, non en paroles, mais en fait — duquel l'Europe dût avoir confiance et dont elle ne dût pas gêner la pleine initiative, assurément c'était l'empereur Alexandre II, qui fait sinon le mieux qu'il peut, du moins le mieux qu'il sait.

Que la Presse, qui demnndc pour les Français toute la liberté doal jouissent les Anglais, les Belges, les Italiens, les Suisses, trouve que Tempereur Alexandre est trop timide ou trop lent, on le comprend; mais on ne comprend pas que ce soit la France qui trouve cela! H. de la Guéronnière aurait-il donc oublié qu'à Tépoque où il était rédacteur en chef du Pays, et où nous demandions qu'une grande mesure cflaçât les traces sanglantes de nos dernières discordes, il nous répondait, les 9 et il août 1852 :

« Qui oserait donner le conseil aujourd'hui de laisser rentrer en France tous ceux, sans aucune exception, que les accidents de la révolution en ont éloignés?

»... Le gouvernement n'a pas le droit de disposer ainsi, datis vy piOGiAMMi CHKVALiiESQUx , dc l'avcnir et de la tranquillité d'un pays; le salut du peuple est une loi suprême qu'il ne lui est pas possible de méconnaître. »

Ce que nous demandions le il août 1852 à l'empereur des Français, qui ne Ta accordé que le 16 août 1859, c'est-àdire sept années après, nous le demandons en 1863 à l'empereur Alexandre, et nous espérons que nous^ l'aurons obtenu avant 1870.

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