‹ Paix et liberté; questions de l'année 1863Chapitre 93 sur 122 · LA FRANCE DOUBLEMENT DÉGAGÉE · texte numérisé non relu

LA FRANCE DOUBLEMENT DÉGAGÉE

8 août 1863.

Mal engagée dans là question de Pologne par M. Droayn de Lhuys, qui Ta fait sortir inconsidérément de la politique d'abstention du 6 février 1863, la France, phis heureuse que sage. Tient d*ètre doublement et honorablement dégagée et par le dédit du cabinet anglais et par le manifeste du comité national polonais.

Après ce manifeste polonais, où il est proclamé que < le gou^ ]> vemetnent naikmal restera sovrd à toutes Us voix qui lui crieront » de déposer les armes avant t accomplissement du but final, la » reconstitution de la Pologne dans les limites de 1772 ; qu'il n'y a » pas de Pologne sans lAthuanie et sans les Russks, trinité indivi» » sMe... » ; après ce manifeste, qui est le désaveu de tous les efforts de la France, il est impossible, sérieusement et dignement impossible que la France persiste à assumer sur elle la responsabilité d'imposer à la Russie, les Six Points ainsi foulés aux pieds par la Pologne, et à se donner plus longtemps, devant toute l'Europe, le r dicule de les débattre.

Après ce dédit britannique renouvelé de juillet 1831, dédit facile à prévoir, puisqu'il suffisait pour cela de se souvenir, dédit auquel se fût attendu tout autre ministre des affaires étrangères que M. Drouyn deLhuys, il est impossible que la France fourvoyée, mettant à profit le nouveau mécompte par lequel lord Palmerston vient de la faire passer, ne s'empresse pas de reprendre, pour ne plus l'aliéner, sa liberté, toute sa liberté d'action.

Si la France l'eût gardée et n'eût pas voulu s'abstenir.

646 i^ea

peut-être eût-il suffi d'un cordial et direct appel de l'empereur Napoléon III à Tempereur Alexandre II pour obtenir que le gouvernement russe fît en faveur de la Pologne tout ce que, à sa place, le gouvernement français eût pu faire ! Et, dans le cas où cet appel fût demeuré infructueux et où la France n'eût pas voulu en rester là, elle n'eût pas été forcée d'attendre pour voler au secours de l'insurrection, légitimée par un acte odieux, que cette insurrection ait dégénéré en terrorisme et se soit souillée par d'ineffaçables représailles; elle n'eût pas été forcée d'attendre, les bras croisés, que le sang le plus précieux* et le plus pur ait été versé. Elle n'eût pas, enfin, été forcée d'attendre pour agir qu'il soit trop tard; elle eût agi en mai 1863 pour l'indépendance de la Pologne, comme elle avait agi en mai 1859 pour l'indépendance de l'Italie !

L'action commune qui aura marqué le passage de M. Drouyn de Lhuys au ministère des affaires étrangères n'aura pas été seulement une idée fausse; elle restera comme une idée funeste, en ce qu'elle nous aura brouillés : premièrement, avec la Russie, qui était avec nous dans les rapports réciproques de la cordialité la plus étroite et de la confiance la plus entière ; deuxièmement, avec l'Angleterre, qui ne nous pardonnera pas l'impardonnable tort dont elle vient de se rendre coupable à notre égard; troisièmement, avec l'Autriche, que nous aurons inutilement mise en contradiction avec tous ses précédents diplomatiques, avec tous ses actes . passés, avec tous ses intérêts présents. De plus, la Pologne sera fondée à nous demander compte de tous ses morts, de tous ses enfants martyrs, qui n'eussent pas couru se faire tuer s'ils n'avaient eu l'inébranlable conviction que l'action commune, de manière ou d'autre, soit qu'elle se rompit, soit qu'elle s'armât, aboutirait à l'indépendance de leur patrie.

L'action commune, faute grave qui a fait perdre à la France l'admirable situation que le congrès de Paris lui avait créée en 1856; l'action commune, erreur profonde, est une invention qui appartient à M. Drouyn de Lhuys. Il n'y a que

la paternité qui puisse expliquer comment le successeur de M. Thouvenel a pu s'aveugler jusqu'à ne point voir que, un peu plus tôt ou un peu plus tard. Faction commune aboutirait immanquablement à l'action séparée; que l'action séparée était la voie détournée par laquelle, la France et l'empereur Napoléon étant poussés à la guerre, l'Autriche se berçait de l'espoir de ressaisir la Lombardie, et par laquelle l'Angleterre se flattait de l'espérance de voir substituer en France, au gouvernement impérial qui l'inquiète, le gouvernement constitutionnel qui, sous une autre dynastie, la rassurerait et lui permettrait de réduire considérablement les dépenses de son budget de la guerre et de la marine.

Tout autre que M. Drouyn de Lhuys, tout autre quei'inventeur, que le père de l'action commune se fût aperçu que le jeu qu'il jouait n'était pas celui de la France, mais celui de l'Aulriche, mais celui de l'Angleterre, ayant l'une et l'autre une arrière-pensée et un désir transparent, quoique caché.

Prétendre refaire la nature humaine est une illusion au bout de laquelle est une déception certaine. Il est dans la nature humaine que l'Autriche ait l'idée fixe de prendre sa revanche de Solferino et de rétablir l'Italie telle qu'elle existait en 1858; il est dans la nature humaine que l'Angleterre préfère les princes de la famille d'Orléans au prince de la famille Bonaparte, et le gouvernement de 1847 au gouvernement de 1852; comme il est dans la natiirç humaine que, même après trente-huit années, la France aspire encore et toujours à effacer les traces de la bataille de Waterloo par une éclatante revanche dont l'attente est ce qui tient, depuis le 20 décembre 1852, toute l'Europe constamment en garde contre nous.

Pour ne point s'abuser, il faut voir les choses telles qu'elles sont : il faut compter qu'Autriche et Angleterre manœuvreront jusqu'à ce qu'elles aient réussi à engager le second empire dans une guerre où il risquerait d'avoir le sort du premier. Ce jeu étant découvert, qu'y a-t-il à faire ? — Il y

a à le déjouer. — Gomment ? — En faisant juste le contraire de ce qu'a fait H. Drouyn de Lhuys : en pratiquant la politique de Tabstention systématisée, ^t ne pratiquant pas la politique de Tintervention diplomatique, intervention qui n*est ni la guerre ni la paix, ni la gloire ni la prospérité.

Jusqu'à ce que la dynastie nouyelle ait eu le bonheur que n*a pas eu la dynastie à laquelle elle a succédé, celui d'a?oir son héritier présomptif pour successeur direct; jusqu'à ce que ses œuvres et ses institutions, ses provinces données, telles que la Lombardie, et ses départements acquis, tels que les départements des Alpes-Maritimes, de la Savoie et de la Haute-Savoie, aient reçu la consécration du temps, la dynastie nouvelle ne saurait avoir trop de réserve et prendre trop garde à ses alliés plus encore qu'à ses ennemis. Généralement, les seconds, dont on se méfie toujours trop, sont moins dangereux que les premiers, dont on ne se méfie jamais assez. Allier la France à FAutriche avant d'avoir pleinement vidé l'affaire de l'Italie, l'affaire de la Vénétie, Taffaire du Quadrilatère, était une faute qui eût exposé M. Drouyn de Lhuys aux soupçons les plus graves et les plus fâcheux, si sa probité et sa fortune y avaient laissé la plus petite prise. Allier la France à l'Autriche, si l'entente projetée ne se fût pas heureusement rompue, c'était lier les mains à la Franqie, c'était détruire sa légitime influence en Italie, influence acquise au prix de grands périls bravés et de deux grandes >1ctoires remportées. C'est certainement à son insu et sans s'en être rendu compte que M. Drouyn de Lhuys a compromis la France par cette alliance inconséquente; il aura naturellement cédé, sans s'en apercevoir, à sa propension si vive pour l'Autriche qu'elle le rend froid pour l'Italie. Ici, nous n'attaquons pas ses intentions, nous n'attaquons que ses actes, irréparables peut-être.

La France n'aura été l'alliée de l'Autriche qu'un moment; mais un moment, c'est déjà trop, car par cette conduite la France s'est exposée à ce qu'après avoir été accusée de défection par l'Italie, elle soit, plus tard, également accusée de

défection par rAutriche. La France avait une position la plus nette et la plus franche, aussi bien dans l'avenir que dans le passé ; cette position, M^ Drouyn de Lhuys la lui a fait perdre en cherchant son point d'appui sur le comte de Rechberg contre le prince Gortchakoff. Ce point d'appui ne pouvait être solide qu'à la condition que l'Autriche entrftt résolument dans les voies de la politique nouvelle, donnât des gages à la France, c'est-à-dire renonçât à la Gallicie, renonçât à Cracovie, renonçât à la Vénétie. Ces gages, l'Autriche les a*t-elle donnés à la France? L'Autriche a-t-elle renoncé à la Vénétie? l'Autriche a-t-elle renoncé à la Gallicie? l'Autriche a-t-elle seulement renoncé à Cracovie dont elle s'est emparée en 1846, sans tenir aucun compte, à cette époque, des protestations les plus formelles de l'Angleterre et de la France ? Au contraire, ne leur a-t-elle pas signifié, expliqué, démontré par dépêches et mémoires qu'elles n'avaient absolument rien à 7 voir ? L'Autriche ne donnant pas l'exemple, l'Autriche gardant la Vénétie, l'Autriche gardant la Gallicie, l'Autriche gardant Cracovie, quel poids pouvaient peser les dépèches du comte de Rechberg au prince Gortchakoff dans les balances de la justice tenues par la logique ? — Aucun. Aussi n'ont-elles servi qu'à blesser la Russie, qu'à l'irriter et qu'à l'empêcher peut-être de chercher avec la France, cordialement, sincèrement, efficacement, à quelles conditions pouvait être donnée à la Pologne, soit la liberté sous une commune constitution, soit l'indépendance après amiable séparation. Entre la France et la Russie, l'immixtion de l'Autriche, puissance copartageante, ne pouvait être que nuisible et envenimer la question. Si fausse était la position de l'Autriche dans l'action conmiune, que cette position faussait celle -de la France. Aussi, loin de regretter que le cabinet anglais par le retrait de sa parole nous ait rendu la nôtre, devons-nous plutôt nous en féliciter. Le piège tendu s'est heureusement détendu. Nous venons d'échapper sinon à un grand danger, du moins à d'inextricables complications. Que l'expérience nous serve !

Par tous ses actes, depuis qu'il a succédé à l'empereur Nicolas, son père, l'empereur Alexandre II a montré qu'il était un réformateur et qu'il n'était 4)oint un tyran. Ne nous laissons pas abuser par des impostures télégraphiques et par des déclamations imprimées; soyons justes, tenons -lui compte de tout ce qu'il a déjà fait, et qui vaut au moins, sinon plus, ce qu'a fait l'empereur François-Joseph; tenonslui compte de tout ce qu'il préparait; tenons-lui compte des inextricables difficultés auxquelles il est manifeste aujourd'hui que ne mettrait pas fin l'adoption la plus large, la plus sincère des Six Points! Avouons qu'à sa place, tiré d'un côté par la Pologne, retenu de l'autre côté par la Russie, aux prises avec des exigences opposées, avec des intolérances égales, avec deux surexcitations contraires du sentiment national, sentiment national polonais et sentiment national russe, l'un aussi intraitable que l'autre, nous, gouvernement français ou anglais, ne serions vraisemblablement ni moins embarrassé ni mieux servi.

Nous voudrions bien voir MM. les rédacteurs de VOpimon nationale et de la Patrie, du Siècle et du Journal des Débats, du Moming Post et du Times, à l'œuvre du démembrement volontaire de la Russie par la séparation territoriale de la Pologne !

Osons conclure. Doublement et honorablement dégagée par le dédit du cabinet anglais et par le manifeste du comité polonais, l'usage que la France doit faire de la liberté d'action qu'elle a heureusement recouvrée est tracé par la conduite qu'elle a tenue à l'égard des États-Unis, lorsque, cédant au premier mouvement de l'humanité blessée et de la civilisation indignée, elle a spontanément proposé à l'Angleterre de s'interposer avec elle, comme puissances médiatrices, entre les unionistes et les 3écessionistes, qui se massacrent impitoyablement depuis deux ans.

Après le double jefus de Londres et de Washington, la France a-t-elle persisté et a-t-elle passé outre? — Non. A-t-elle pris parti pour les séparatistes contre les unionistes ?

— Non. Elle s'est contentée d'avoir fait une démarche qui l'honore , parce que celte démarche atteste la générosité de ses sentiments. Qu'elle se contente d'en avoir fait une pareille en faveur des Polonais et qu'elle prenne au mot leur manifeste, où ils disent, en finissant, qu'ils « écraseront les hordes » de la Russie! » •

La France n'est pas plus engagée d'honneur envers les séparatistes de Cracovie qu'envers les séparatistes de Richmond.

Si les séparatistes sont les plus forts en Pologne et en Amérique , qu'ils se séparent ! S'ils sont plus faibles , qu'ils se soumettent !

C'est leur affaire, ce n'est plus la nôtre.

En offrant notre médiation, qui n'a pas été acceptée, nous avons fait tout ce que l'humanité exigeait de nous, et plus que ne demandait la -politique.

Désormais restons-en là, et que les Polonais le sachent bien !

Alors aura lieu de lui-même l'apaisement de la Pologne.

Alors, sans qu'on ait besoin de le presser, l'empereur Alexandre tiendra à honneur que les Polonais sujets russes n'aient rien à envier ni aux Polonais sujets prussiens, ni aux Polonais sujets autrichiens, ni même aux Irlandais sujets britanniques.

La Russie aspire à la liberté. C'est un fait. Or, pas de liberté pour la Russie sans liberté pour la Pologne. L'indépendance ne s'acquiert pas seulement par des manifestes, quelque violents qu'ils soient. Il ne dépend donc pas de la Pologne d'être indépendante, mais il dépend d'elle d'être libre.-

Page 1