ET M. DE GIRARDIN
Dans cet article, où l'on nous fait l'honneur de nous placer sur la même lig^e que l'Autriche et de nous mettre ainsi au rang de sixième grande puissance, M. le chevalier Debrauz de Saldapenna nous reproche d'avoir « l'horreur des chemins frayés.., » Est-ce notre faute à nous si le lieu commun s'appelant le sens commun est presque toujours le contraire du bon sens ?
Nous avons souvent défendu l'Autriche, quand elle était injustement attaquée, — notamment en janvier 1859, — comme aujourd'hui nous défendons la Russie, quand il nous parait qu'on manque d'équité et de mémoire envers
elle; envers l'empereur Alexandre, <|ui a aboli spontanément le serrage et pris rinitiatiYe d'une foule de mesures très^ibérales; envers le prince Gortchakoff, dont les tendances françaises s'élaient marquées en toutes circonstances, jusqu'à ses dernières dépêches qui l'ont rendu tout à coup suspect, quoiqu'elles portent l'empreinte de la sincérité la plus profonde et de la loyauté la plus grande. Nous ne sommes donc pas un adversaire systânatique de l'Autriche, loin de là! Mais toute négociation diplomatique est une partie où chaque nation représentée joue son jeu. En quoi donc est-ce faire injure à l'Autriche que de prétendre qu'elle joue habilement le sien? L'injure, ne serait-ce pas au contraire de prétendre qu'elle le joue mal, soit par ignorance, soit par erreur? Ne peut-ii pas arriver que deux joueurs, assis autour du même tapis vert, aient le même intérêt à jouer deux cartes de la même couleur et voisines de points? Dans ce cas, les deux loueurs ont-ils besoin de quitter la table de jeu, de poser leurs cartes et d'aller prendre du papier, une plume et de l'encre pour signer une convention préalable, spéciale et secrète ? Ne suffit-il pas à leur entente que le même intérêt les mette tous les deux d'accord ? Où donc M. le chevalier Debrauz de Saldapenna a-t-il lu 'que nous eussions écrit que l'Angleterre et l'Autridie avaient signé un « traité seeret »? De telles niaiseries, à l'usage de certains chroniqueurs, ne sont pas au nôtre. Nous avons pour habitude, puisée à bonne école, d'interroger, non les hommes, qui mentent, mais les choses, qui ne mentent pas, uniquement parce qu'il n'est pas en leur pouvoir de mentir. Or, quand nous regardons le jeu de l'Autriche, qu'est-ce que nous y voyons ? — Nous y voyons la perle de deux batailles et d'un royaume qui s'appelait le royaume de Lombardie. Puis, quand nous regardons le jeu de l'Angleterre, qu'est-ce que nous y voyons ? — Nous y voyons des millions de livres sterling votés par centaines, malgré nos honorables amis Cobden et Bright, pour armer les côtes de la Manche contre une invasion imaginaire, mais dont la crainte ne
s'en traduit pas moins en dépenses réelles et très-réelles , nous y voyons des rijlemen apprenant partout à faire l'exercice, même à Hyde-Tark, où les ladies les applaudissent. Pour s'armer et s'accoutrer ainsi, de qui la Grande-Bretagne a-t-elle peur? Est-ce de la Russie? Si ce n'est pas de la Russie, de qui>est-ce donc ? Le demander à lord Palmerston et à lord John Russell, ce serait perdre notre temps ; il nous suffit, pour le savoir, de le demander aux cations Armstrong et à tous ces fusils mis en joue par des mains qui n'étaient habituées qu'à ouvrir et fermer des parapluies.
Bien que nous soyons né en France, nous sommes plus Autrichien que le chevalier Debrauz de Saldapenna ; nous avons de l'Autriche une plus haute opinion que celle qu'il en a. Nous ne croyons pas, nous ne saurions croire que l'Autriche, ne voulant à aucun prix céder la Vénétie et évacuer son fameux Quadrilatère, se soit consolée de la perte du royaume de Lombardie si vite et si facilement qu'elle ne songe plus à le reprendre et à ressaisir l'influence qu'elle exerçait à Modène, à Parme, à Rome et en Toscane. Il y a des défaites dont on ne prend pas son parti si philosophiquement. La preuve, c'est que la France, en 1863, même après ses victoires de l'Aima, de Sébastopol, de Magenta et de Solferino, n'a pas encore pris son parti de Waterloo. Est-il admissible que les Français aient la mémoire si longue et les Autrichiens la mémoire si courte ?
M. le chevalier Debrauz de Saldapenna peut faire d'aussi grandes phrases qu'il le voudra sur « Valliatice austro-françaûe, » garantie du repos de l'Europe », il ne changera pas le fond des choses. Or, au fond des choses, il y a, sans parler ni de la Gallicie ni de Cracovie, il y a la Vénétie, que retient l'Autriche et que réclame l'Italie. Eh bien! le jour où l'Italie se croira assez forte pour aller délivrer la Vénétie , quelle sera, nous le demandons à M. le chevalier Debrauz de Saldapenna, l'attitude de la France alliée de l'Autriche et alliée de l'Italie ? De quel côté la France penchera-t-elle ? Sera-ce du côté de l'Italie qu'elle a délivrée, ou sera-ce du
côlé de l'Autriche qu'elle a vaincue î La France resterat-elle indifférente au risque de voir renverser ce qu'elle a édifié au prix de beaucoup d'argent dépensé et de beaucoup de sang versé ? Ce n'est pas nous qui posons ces questions;* elles se posent d'elles-mêmes.
M. le chevalier Debrauz de Saldapenkia parle de c trames » ! Il y a deux sortes de trames : il y a les trames que les hommes ourdissent; puis il y a les trames que les choses ourdissent sans eux et parfois contre eux. Or il n'y a qu'à regarder pour voir qu'en Autriche la trame des choses est contre la France, et cette trame, ce ne sera pas le Reichsrath qui la changera, quoi qu'en puisse dire M. le chevalier Debrauz de Saldapcnna.
Si on voulait la changer, il fallait s'y prendre autrement ; ce n'était pas une alliance entre l'Angleterre et l'Autriche qu'il fallait conclure : c'était une alliance entre l'Autriche, la France et la Russie sans l'Angleterre; car avec l'Angleterre rien de possible. L'Angleterre, c^e&ile statu quo, c'est le fait accompli. Elle ne varie pas entre ces deux termes, qui n'en font qu'un dès qu'on y regarde de près. Effectivement, entre le statu quo et le fait accompli , il n'y a que la différence qui existe entre la veille et le lendemain.
En 1854 et en Orient, que représentait et que défendait l'Angleterre ? — Le statu quo.
En 1863 et en Pologne, que représente et que défend l'Angleterre ? — Les traités de 1815.
Oui ou non , est-ce exact ?
Il n'y avait qu'un seul moyen de changer la trame des choses en Autriche; c'était, d'accord avec elle et avec la Russie, d'opérer un remaniement européen qui permit d'offrir: premièrement, à l'Autriche une large consolation pour la perte de la Lombardie, une non moins large compensation pour l'abandon de la Vénétie, de la Gallicie et de Cracovie; deuxièmement, à la Russie un ample équivalent du sacrifice de toute la Pologne ; troisièmement, à la France, pour sa participation, les limites qu'il importe, dans cette
donnée, qu'elle recouYre le plus yîte passible : car aussi longtemps que Fempire français ne les possédera pas, TEnrope n*aura point le repos que donne la confiance ; eUe croira toujours à une guerre couvée par Napoléon III et n'attendant pour éclore qu'un prétexte plausiMe. La paix armée, qui gonfle la joue de FEurope, ressemble k une fluxion qui ne se dissipera qu'après que la dent malade aura été arrachée; dès qu'elle doit être arrachée, le plus tM est le plus sage.
Dans cet ordre d'idées, qui n'est pas le nôtre, nous eussions compris une alliance entre l'Anlricbe, la France et la Russie, alliance sincère , alliance profitable, où chacune des trois puissances eût eu sa part légitime ; mais ce que nous ne comprenons pas, ce que nous ne saurions comprendre, n'en déplaise à M. le chevalier Debrauz de Saldapenna, c*est uno alliance où l'Autriche n'a qu'à perdre la Gallicie et Gracovie ; où la France, si elle est sincère, n'a rien à gagner, qu'une position fausse et délicate entre Tltalie qui veut acquérir la Vénétie et l'Autriche qui refuse de la céder; où l'Angleterre n'entre que pour se retourner aussitôt contre la France et nouer contre elle une coalition ; s'il arrivait que la victoire ou la nécessité nous entraînât au delà du but ; où enfin la Pologne n'obtient que les Six Points rejetés par elle avec le plus souverain mépris.
Le Mémorial dêplommUque, cela est tout simple et s'explique par sou titre, a, dans les dépèches, les mémorandums, les protocoles, les notes verbales, les notes écrites, les notes identiques, les notes collectives, les notes séparées, etc., une confiance que nous n'avons pas : cela aussi est tout simple et s'explique par nos yeux, qui nous servent à voir et à bien voir, à lire et à bien lire.
A qui l'expérience , à qui les faits dotinentHls raison ? Est-ce au Mémorial HplomaHqm contre k Fresêe, on bien est-ce la Preae contre le Mémorial éiphmatifue ?
A quoi la diplomatie, représentée par lord John Russell, le comte de Rechberg et M. Drouyn de Lhuys, a-t«-elie abouti
depuis six mois qu*elle s'est mise laborieusement à rœuyre ? A-t-elIe pu seulement obtenir que le comité central polonais se confiât à elle et ordonnât à l'insurrection armée de déposer les armes dans les mains de l'Angleterre, de l'Autriche et de la France? N'était-ce pas là cependant la première chose à exiger et à obtenir? Celle-ci exigée et obtenue, les Six Points en dérivaient naturellement. Il est inexplicable que la diplomatie n'ait pas commencé par là. Est-ce que tout mandataire qui accepte un mandat ne doit pas commencer par avoir l'autorisation de son mandant ? Par l'omission de cette formalité préalable, absolument nécessaire, s'expliquent les inextricables difficultés d'où les trois puissances intervenantes ne sortiront pas. Nous l'avons dit, nons le répétons, nous r affirmons.
Elles ne sortiront de ces difficultés que si elles abandonnent Temière diplomatique.