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Le fait le plus remarquable dans cette série d'opérations, c'est la gravure des signes en sens inverse; mais cette idée n'appartient pas aux Chinois. L'usage d'imprimer des signes par la gravure à l'envers fut connu, en effet, des peuples de l'antiquité et pratiqué par eux à des époques fort anciennes. Bien des pierres gravées, antiques, sont taillées en cachet, et devaient en servir. On taillait des lettres en relief, sur pierre, sur métal ou sur bois, pour marquer du nom du propriétaire ou du fabricant une foule d'ustensiles ou de productions des arts. Les villes grecques avaient aussi leurs sceaux privés : des monumens d'une authenticité irrécusable constatent tous ces faits. Ces usages se conservèrent par la tradition; et ce que les Chinois ajoutèrent aux pratiques des Grecs et des Romains, en appliquant ces moyens à la multiplication des écrits, fut réellement la seconde époque de l'histoire générale de l'imprimerie.
Nous indiquerons, comme en étant la troisième, les essais d'impression en caractères non mobiles, faits antérieurement à l'année i45o, et qui ne sont encore que de la xylographie. Notre planche XII en offre un exemple, tiré d'un très-beau volume qui fait partie de la collection des imprimés de la Bibliothèque royale. La même Bibliothèque conserve aussi plusieurs planches originales en bois, qui ont servi à imprimer des livres analogues à celui dont notre planche XII reproduit un modèle.
A une époque presque récente, on a tiré de nouvelles épreuves de ces planches en bois; mais elles sont aujourd'hui tellement vermoulues, que ce serait compromettre leur conservation que de tenter un essai du même genre.
Le plus ancien exemple de xylographie que l'on possède à Paris, du moins avec une date connue , se voit au département des estampes de la Bibliothèque royale ; il est du maître anonyme de i423, qui a gravé sur bois le Christophore, estampe qui est accompagnée d'une légende en plusieurs lignes. Après lui on place le graveur d'une feuille de cartes à jouer, présumée être de l'année i4'i5, et dont les personnages portent aussi des noms ou des légendes. Toutefois la gravure des cartes , d'après quelques avis , aurait précédé celle des estampes à légende , et tout porte à croire que les noms et les désignations diverses qui accompagnaient les figures des cartes donnèrent bientôt l'idée de faire des images de saints également accompagnées d'un texte , et qu'enfin ils conduisirent à l'usage de faire des livres dont toutes les pages étaient isolément gravées sur bois. Les deux estampes dont nous venons de parler, surtout la première , ne se recommandent ni par la perfection de la gravure, ni par l'exactitude du dessin; mais leur existence jusqu'il nos jours et leur belle conservation n'en sont pas moins un sujet de juste admiration pour les amis des arts.
Parmi les autres exemples de xylographie, dont le nombre est toutefois extré-
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mement restreint , on peut citer les ouvrages suivans , les quatre premiers ne contenant que des légendes, et les autres étant accompagnés d'un texte :
1°. Historiae veteris etnovi testamenti (dite la Bible des pauvres);
2". Historia sancti Johannis Evangelistae, ejusque visiones apocaljpticae ;
3". Historia s eu providenda Virginis Mariae ex cantico canticorum ;
4". Historia beatae Mariae Virginis ex evangelistis et patrihus excerpta et per figuras demonstrata ;
5". Le livre de l'Antichrist (en allemand , avec texte) ;
6". A î^s inemorandi notabilis per figuras evangelistarum ;
7°. Ars moriendi {on compte huit ou neuf éditions différentes de cet ouvrage');
8". Sujets tirés de l'Ecriture sainte;
9". Spéculum humanae salvationis ;
10". La cliiromantie du docteur Hartlieb.
Tels furent les informes essais que produisit la xylographie jusqu'en i45o, et c'est à cette date qu'il faut rapporter l'association de Guttemberg avec Jean Fust, faite à Mayence , et qui avait pour objet de fondre et perfectionner des caractères mobiles ^.
Cette association produisit d'abord : i" l'Alphabet pour l'usage des écoles; 1° Alexandri Galli doctrinale et Pétri Hispani tractus logicales ; 3" le vocabulaire latin intitulé Catholicon^ : ouvrages encore imprimés en caractères non mobiles. La Bible de i45o à i455 fut véritablement le premier texte imprimé en caractères mobiles par les deux nouveaux associés.
Les dépenses énormes qu'exigea la fonte des caractères mobiles, l'imperfection des premiers moules, du métal, de l'encre et du papier entravèrent long-temps les essais de Guttemberg et de Fust.
Au milieu de cet embarras, un de leurs ouvriers imagina une méthode plus facile, plus siire, de composer des caractères, et dont les résultats furent de leur donner une forme et une mesure plus régulières et mieux proportionnées.
La taille du poinçon est donc due à l'esprit ingénieux de cet ouvrier, qui fut
' Heineken, qui a donné dans son livre intitulé, Idée générale d'une collection (Fesiampes, des fac-similé des gravures des ouvrages de xylographie , n'y a pas reproduit le sujet de notre planche XII , tirée d'une édition de \\4rs moriendi qui paraît lui avoir été inconnue.
' Les premiers essais en avaient été faits en 1435 par Outlcmberg , associé à André Dri/ehennius ou Dryzenh, Jean Rili et André Heilmann; mais ces essais primitifs ne produisirent aucun résullat, à cause du procès qui eut lieu après la mort de Dry7.fnh,el qui amena la destruction de cette association. Il reste toujours que, dès celte année 143ô, Guttemberg entreprit d'imprimer avec des caractères mobiles ; la rupture de l'association l'empêcha seule de compléter la découverte el de la rendre praticable.
' Cet ouvrage est aussi connu sous le nom du grammairien Donat. Quelques bibliographes ont soutenu qu'il avait été , ainsi que les deux ouvrages précédens, imprimé en caractères mobiles; mais Heineken nous parait trancher la cpiestion dans le sens contraire, puisqu'il déclare (pi'il avu à Paris deux planches en bois sur lesquelles étaient gravés les caractères, non mobiles, qui avaient servi à imprimer les pages du Donat: ce livre était déjà mieux façonné que les anciens livres d'images. {Idée générale d'une collection complète d'estampes, p. 257.)
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Pierre Schœffer; et on date ce perfectionnement de l'année i452. La reconnaissance poussa Fust et Guttemberg à s'associer Schœffer; Fust lui donna même sa fille en mariage. La première production de cette association nouvelle fut la Bible de 1452, dont on a contesté l'existence, quoiqu'on en connût, selon Heineken,un exemplaire en 1771 , à licipsick.
Un procès survint entre Fust et Guttemberg en i455', et amena la rupture de leur société; Guttemberg fut obligé de céder dès cette époque son attirail d'imprimerie à Fust , qui resta associé avec Schœffer seulement. Fust et Schœffer publièrent en 1457 une édition du Psautier, que l'on regarde généralement comme le plus beau monument de l'imprimerie naissante. Six exemplaires de cet admirable volume existent aujourd'hui : un à la Bibliothèque impériale de Vienne, qui est le plus beau et le mieux conservé; le second à la Bibliothèque royale de Paris; le troisième à la bibliothèque de l'école publique de Freyberg, en Saxe; le quatrième au monastère de Roth, près Memmingen ; le cinquième à Hanovre, et le sixième à la bibliothèque de la cathédrale de Mayence. Les mêmes imprimeurs donnèrent quelques années après, et successivement, deux éditions du même Psautier, l'une en 1459, et l'autre en 14905 niais dans cet intervalle d'autres ouvrages avaient été mis sous presse à Mayence , soit par Fust et Schœffer, soit par Guttemberg. On attribue aux premiers : 1° Durandi rationale divinorum officiorum, in-folio, caractères gothiques, à deux colonnes, 14^9; 2° Catholicon ou Summa grammaticalis , de Jean de Janua, 1460 (présumé sorti des presses de Guttemberg) : il reste de ce gros in-folio encore six exemplaires; celui de la bibliothèque de Grenoble, premières marges , première reliure , admirablement blanc , est le plus beau des exemplaires imprimés sur papier; 3° édition de la Bible , sous le titre de Opusculum , 1 462 ; 4" en 1 465 parurent les Offices de Cicéron , qui passent pour le chef-d'œuvre de Fust et Schœffer, et dont la seconde édition fut publiée en 1466. A cette même date fut aussi imprimé : Grammatica vêtus rhytmica, sans nom de ville ni d'imprimeur. Fust parait avoir abandonné aussi pendant cette même année son officine d'imprimeur, et avoir laissé à Schœffer seul l'exercice d'une profession qui avait illustré leur nom; l'ouvrage qui a pour titre Secundœ secunda B. Thomœ de AquitanOy in-folio max. , imprimé en 1 467, ne porte en effet que le nom de Schœffer; il en est de même des Epitres de saint Jérôme, imprimées
en 1470-
En Italie, les élèves de Fust et de Schœffer, Swueynheim, Pannartz et Han reçurent l'hospitalité dans le monastère de Sublac, près de Rome, et, après y avoir fondu des caractères, imprimèrent successivement les ouvrages suivans : le Do-
' On a découvert qu'avant ce procès , c'esl-à-dire en 1454 , ils avaient imprimé des lettres d'indulgence , et probablement aussi des édits et mandemens de l'Électeur.
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nat, sans date; les œuvres de Lactance, en i465; la Cité de Dieu, en 1467. Les Epitres de Cicéron furent imprimées à Rome la même année', ainsi que les Méditations du cardinal Turrecremata, et en 1470 If^s Commentaires sur le Psautier du même personnage. A Cologne, en 1467, parut le de Vità cJiristianà et le de Singularitate clericorum , donnés par Ulric Zel; à Venise, en 1469, Jean de Spire imprima les livres de Pline l'Ancien, les Epitres de Cicéron, et, l'année suivante (1470), conjointement avec son frère Vindelin de Spire, une autre édition de la Cité de Dieu, en même temps que Nicolas Jenson, Français d'origine , donnait dans la même ville une autre édition des Epitres de Cicéron.
Vers ces mêmes temps, ou pendant l'année suivante, presque tous les classiques latins furent immédiatement mis sous presse et répandus à grand nombre; mais aujourd'hui, on en recherche les exemplaires avec le plus grand soin, et des sommes considérables sont offertes à ceux qui possèdent les plus rares de ces volumes. Les établissemens publics s'attachent surtout à enrichir leur collection dr ces "précieux monumens : celle de la Bibliothèque royale de Paris est la plus complète en éditions princeps des classiques latins, imprimés soit sur papier, soit sur vélin. En i832, elle a fait l'acquisition du Pline V Ancien (Rome, 1470? sur vélin), au prix de trois mille six cents francs. Le Martial imprimé à Ferrare, en 1471 ? sur papier, a été acquis dans la même année. H ne manque à ce riche établissement que deux éditions />/7/ice/^j des classiques latins: le Lucrèce de 1 471 ? et \ Horace sans date.
On a pu remarquer un intervalle assez long (de 1462 à i465) pendant le([uel Fust et Schœffer ne publièrent aucun livre, quoique leurs presses fussent ])arfaitement établies. Il paraît que cet intervalle de temps fut consacré par eux à la vente des premiers fruits de leurs pénibles labeurs.
On raconte que Fust apporta à Paris un grand nombre d'exemplaires de la Bible, qu'il vendit d'abord comme des manuscrits; mais la fraude ayant été découverte, Fust fut poursuivi en justice, et obligé de se retirer à Mayence, puis à Strasbourg; de retour à Paris en 1466, il y mourut de la peste qui ravagea cette ville la même année.
La découverte de la manière d'imprimer selon Guttemberg avait fait assez de bruit pour exciter la curiosité des souverains. On rapporte que Charles VII ou Louis XI aurait envoyé Jenson à Mayence pour y étudier cette découverte; mais Jenson n'importa ])as dans sa patrie cet art nouveau, et alla même s'établir à Venise, où il donna, comme nous l'avons déjà dit, des éditions à partir de l'année 1470- Ce ne fut qu'en 1469 que Guillaume Ficliet, recteur de l'Université ,
Ces mémt>$ imprimeurs avaient été appelés de Sublac ii Rome par le cardinal Turrecremala.
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pt Jean de La Pierre, songèrent à faire venir à Paris Ulric Géring, Martin Crant/. et Michel Friburger, pour y introduire l'art d'imprimer.
Le premier ouvrage qu'ils exécutèrent fut le livre ({ui a pour titre : Gasparini Pevgamensis clarissimi oratoris epistolarum liber fœliciterincipit; et l'on croit qu'il fut bientôt suivi par Ficheti rhetoriconun libri III , in Parisiorum Sorbona, petit in- 4"; ouvrage sans date, mais qui dut paraître vers la fin de 1470 ou au commencement de 1471- Après ces volumes vinrent l'édition que l'on croit princep.s du Florus, celle de Salluste, etc.
C'est à ce même temps cpiil faudrait aussi rap])orter les émeutes de la confrérie des copistes, qui, voyant leur industrie entièrement ruinée par cette invention nouvelle, auraient menacé les trois Allemands de leur faire éprouver toutes les fureurs de gens subitement réduits à la mendicité. Mais un acte de la munificence royale protégea les inventeurs , et des lettres de naturalité leur furent accordées par Louis XI en i474- Les libraires qui suivirent l'exemple des trois Allemands furent Guillaume Maynyal, Berthold Rembolt, un moment associés à Géring; Pierre Césaris, Jean Stoll, Pasquier Bonhomme, et Antoine Vérard, à qui l'on doit les premières éditions des Chroniques et des Romans de chevalerie, si recherchées aujourd'hui, et achetées à si haut prix, comme pour rendre une nouvelle sorte d'hommage à l'industrie courageuse et résolue de ces hommes qui eurent ii lutter contre tant d'obstacles à la fois, et qui réussirent, par leur persévérance, à introduire dans les principales villes de l'Europe un art qui devait bientôt se propager dans toutes les contrées du monde, et devenir l'agent universel de la pensée et de la civilisation.
Tel fut le résultat de l'invention de l'imprimerie en caractères mobiles, complet perfectionnement de l'art de multiplier à l'infini l'écriture par l'impression. La science reconnaissante a voté à Guttemberg le monument qui vient d'être inauguré en son honneur dans la ville de Mayence, sa patrie : ce monument consacre des sentimens de reconnaissance qui ne peuvent pas périr.