‹ Paléographie des classiques latins d'après les plus beaux manuscrits de la Bibliothèque royale de Paris; recueil de fac-similé fidèlement exécutés sur les originaux et accompagnés de notices historiques et descriptivesChapitre 6 sur 24 · TITE-LIVE · texte numérisé non relu

TITE-LIVE

1 iTE-LivE (Titus Livius), né à Padoue, l'an de Rome 695 (Sg ans avant Jésus- Christ) mort dans la même ville, l'an de Rome 776 (la dix-septième année de l'ère vulgaire) et la quatrième année du règne de Tibère.

\1 Histoire romaine de Tite-Live était composée de cent quarante-deux livres, et embrassait les sept cent quarante-quatre premières années de l'histoire de Rome. Quelques passages de ce grand ouvrage semblent indiquer que l'auteur mit à le composer tout le temps qui s'écoula depuis la bataille d'Actium jusqu'à la mort de Drusus , c'est-à-dire environ vingt ans. Mais il livrait au public de temps à autre quelques parties isolées. La division de cette Histoire en décades ne doit pas être attribuée à Tite-Live ; elle est probablement l'œuvre des copistes , qui ne reproduisirent cet ouvrage que par portions de dix livres, ce qui contribua à la perte d'un grand nombre d'entre eux. En effet, des cent quarante-deux livres composés par notre historien , il ne nous en est parvenu que trente-cinq. Quelques-uns sont encore incomplets , et ils ne nous ont pas été tous rendus en même temps. On en doit deux livres à Ulric Huttin, qui les découvrit et les publia en i5i8. La bibliothèque de Mayence fournit une partie du livre troisième, du livre trentième et ce qui manquait alors du livre quarantième; Simon Grynéus retrouva, en i53i, les cinq derniers livres dans l'abbaye de Saint-Gall,en Suisse, et les fit imprimer. La première partie du livre troisième et le commencement du trentième furent reconnus

dans la bibliothèque deBamberg, par les soins du jésuite Horrion. Enfin un fragment du livre quatre-vingt-onzième est dû au zèle de P. D. Brunis et Grovenazzi , qui le recouvrèrent, en 1772, dans un manuscrit palimpseste de la bibliothèque du Vatican. Cette découverte sur Tite-Live fut la dernière, et, malgré la patience et les. soins éclairés des savans de notre temps, pour compléter autant que possible ce qui manque de \ Histoire romaine de Tite-Live , l'on en est encore à regretter la partie la plus intéressante et la plus considérable de ce chef-d'œuvre historique. On peut, toutefois, rattacher quelques espérances aux travaux qui s'exécutent simultanément dans plusieurs villes de l'Europe , sur les manuscrits palimpsestes, comme on le ftiit à Paris sur ceux de la Bibliothèque royale , où , grâce aux procédés chimiques d'un artiste français, M. Simonin, l'on pourra bientôt savoir ce que contiennent ces anciens écrits dont nous ont privés les religieux des huitième , neuvième et dixième siècles , qui les couvrirent très-souvent de longs et fastidieux textes mystiques. Le procédé chimique de M. Simonin est d'autant plus précieux , qu'il fait revivre la première écriture du manuscrit sans altérer en rien la seconde.

Quant aux espérances fondées sur des recherches dans la bibliothèque du sérail, à Constantinople , il est aujourd'hui constant qu'elle ne renferme que des manuscrits orientaux, et que le petit nombre de manuscrits grecs ou latins échappés à la destruction ordonnée par le zèle religieux des sultans en ont été extraits et vendus en 1687'. Quelques-uns de ces derniers furent alors achetés pour le compte du roi de France , et sont maintenant à la Bibliothèque royale. Aujourd'hui que l'étude de la Paléographie de la diplomatique reprend une nouvelle vigueur , espérons encore qu'un examen approfondi des manuscrits des différentes bibliothèques pourra peut-être fournir quelques découvertes nouvelles.

Tite-Live composa son Histoire romaine sur de nombreux documens enfermés dans les archives de Rome, et il en dut la communication à l'empereur Auguste, dont l'estime et la protection lui valurent, dit-on, d'être chargé de l'éducation du jeune Claude. Il consulta tous les nionumens tant publics que particuliers , et les ouvrages qui avaient, avant lui, traité de quelque partie de l'histoire romaine. Ainsi son vingtième livre est entièrement pris dans Polybe , et ce même écrivain grec lui a été d'un grand secours pour les livres suivans. Peu d'historiens ont tracé les annales d'un peuple d'une manière aussi brillante. Le style de Tite-Live est toujours varié et soutenu, simple, élégant et orné sans affectation. Il devient grand, sublime selon le sujet, et jamais il n'est au dessous de l'action qu'il dé-

' Dépêches originales de M. Girardin, ambassadeur de France à Constantinople, en date du 15 décembre. Manuscrits de la Bibliothèque royale.

crit. Les harangues qu'il place dans la bouche de ses personnages ne font que confirmer le jugement que l'on a porté de lui. Quant au reproche àe patavînite quePollion lui adresse, on l'entend généralement de certaines locutions que Tite- Live employait en qualité de Padouan. On sait, du reste, que l'amitié d'Auguste n'influença point l'indépendance de l'historien , et qu'elle lui attira , de la part de cet empereur, le surnom de Pompéien , à cause du grand éloge (ju'il faisait de Pompée.

Peu d'écrivains ont été aussi souvent cités que Tite-Live , dans les ouvrages de la littérature latine. Les deux Sénèque, dont l'un fut son contemporain, et Velleius Paterculus en parlent souvent dans leurs ouvrages. La haine de Caligula pour cet historien , qu'il appelait verbeux , le porta au projet de bannir de toutes les bibliothèques son image et ses écrits ; mais Quintilien , qui vivait dans le deuxième siècle de notre ère, le vengea hautement de la haine stupide de ce prince, en le comparant à Hérodote, et en le plaçant à côté de Cicéron. «Sa narration, dit-il, est singulièrement agréable et de la clarté la plus pure. Ses harangues sont d'une éloquence au dessus de toute expression ; tout y est parfaitement adapté aux personnes et aux circonstances. Il excelle surtout à exprimer les sentimens doux et touchans ; et nul historien n'est plus pathétique. » Tacite n'en parle pas avec moins d'éloge. Au quatrième siècle de notre ère, saint Jérôme et Eusèbe le nomment aussi; le premier, en parlant d'un Espagnol qui, après la lecture de l'Histoire de Tite-Live, était allé exprès de Cadix à Rome pour voir cet historien , et qui , s'en retournant aussitôt après l'avoir vu , s'écria : « C'était sans doute une chose bien extraordinaire, qu'un étranger entrant dans une ville telle que Rome , y cherchant autre chose que Rome même ! »

Les écrits de saint Augustin nous apprennent aussi que, pendant ce même siècle, la bibliothèque d'Hippone possédait un Tite-Live. Mais malheureusement les exemplaires des ouvrages de cet historien, qui déjà pouvaient être devenus rares par la haine de Caligula, eurent encore bien plus à souffrir du zèle peu éclairé de Grégoire le Grand : ce pape fit brûler toutes les copies de \ Histoire romaine qu'il put trouver, prétendant que les prodiges qu'elle contenait seraient peut-être favorables à la cause du paganisme. Cette barbarie ne ])ut s'étendre à toutes les bibliothèques de la chrétienté; et l'on sait, par les citations qui se trouvent dans l'ouvrage d'Isidore de Séville, que les bibliothèques d'Espagne possédaient aussi les Histoires de Tite-Live. Ce même historien figure encore au neuvième siècle dans la bibliothèque de Loup, abbé de Ferrière , et dès le onzième, on voit, par le catalogue de la bibliothèque de l'abbaye de Pompose, près de Ravcnne, que cette collection , quoiqu'alors citée comme très-riche , ne comptait pas ])lus de soixante-trois volumes; qu'il n'y restait que sept classiques latins, et parmi eux

on remarquait un Tite-Live déjà réduit à dix livres seulement, et dont les autres étaient devenus dès-lors l'objet des recherches les plus actives. Enfin, au douzième siècle , le catalogue de l'abbaye de Corbie mentionne aussi un Ïite-Live , et c'est à partir de cette époque même que les copies se multipliant, les manuscrits de cet historien deviennent plus nombreux.

La Bibliothèque royale en possède plus de vingt-cinq; l'un d'eux surtout se distingue par son antiquité et sa belle conservation; il porte le numéro SySo; il est de format in-quarto, sur très-beau vélin, écrit au huitième siècle sur deux colonnes et en lettres onciales ; c'est celui qui a fourni le fac-similé de notre planche III. Ce précieux volume, composé de 470 feuillets, renferme les livres xxi à XXX. Le commencement du xxi'' livre et la fin du xxx^ ont été arrachés avant que ce manuscrit parvînt à la Bibliothèque royale.

Un historien aussi marquant que Tite-Live ne devait pas manquer d'exciter de bonne heure l'attention des traducteurs, et l'intérêt de sa narration de captiver les désirs des princes à une époque où la guerre était une des principales occupations des seigneurs du moyen âge. Ce fut un des premiers classiques qui obtinrent les honneurs de la traduction en français, et cette traduction fut entreprise par ordre d'un roi de France, l'infortuné Jean IL Pierre Berchoirc, bénédictin, prieur de Saint-Eloy, fut l'auteur de cette version française, et il la dédia a prince de très-souveraine excellence, Jean, roi de France. L'un des successeurs de ce prince, Henri IV, ne rendit pas un moindre hommage au célèbre historien latin, en s'écriant qu'il donnerait une de ses provinces pour la découverte d'une décade de ï Histoire romaine.

L'ouvrage de Tite-Live fut aussi l'une des premières productions de l'imprimerie naissante; et la Bibliothèque royale, si riche en monumcns des premiers temps de cette belle invention, possède toutes les éditions rares de cette Histoire romaine. Nous n'en citerons que les deux suivantes, qui sont les premières et les plus rares. — Titi Livii Historiarum lihri qui supersunt , cum epistola JoJiannis Andreœ episcopi Alericnsis ad Paulum II pontificem maximum ; Romœ, per Conradum Swoynheym et Arnoldum Pannartz; absque nota anni, in-fol. — Titi Livi Historiarum lihri, etc.; curis Joan. Ant. Campani; Romœ, per Udalricum Gallum ; absque nota anni. — Ces deux éditions sont jugées antérieures à celle de Vindelin de Spire, exécutée en 1470, et l'on croit généralement que les premières ont été mises au jour vers 1 469.

Nous terminons cette Notice par la copie de la version française faite dans le quatorzième siècle par P. Berchoire, du fragment figuré par notre fac-similé :

Car la ou li consul se retourna de ceste grant desconfiture, de la quelle il estoit cause par

la plus grant partie, tous les ordres lui alerent au devant, et lui rendirent grâces dont il ne se seoit pas désespères de la chose publique, tant estoit, a celui temps, la cite de grant couraige, comme il fust aussi dignes de souffrir tous tourmens comme se il eust este ducs et gouverneres des Cartagineoys.

Cyfenlst le second livre de la seconde décade de Titus Liviiis , (ini est intitulée de la Guerre Punique.

Cl COMEXCE LI TIERS LIVRES DE LA DÏE (deuxième) DECADE.

Hanibal après la bataille de Cannes oulcive et descoufite, la proye prise, ravie et départie, sen est partis de Paille pour aler en Samne, pour se que uns appelles. Stacius lavoit ajipelle et requis daler es parties de Hirpinie, promettans lui baillier la cite de Compse, bien est voir, car Trebius, qui lors estoit consul de Sannie, nobles homes entre les siens, nosoit a se donner adance, pour crainte d'une famille de gens qui estoit en la ville, la quelle estoit montée en grant puissance par grâce des Romains; mais comme ceutz oye la famé de la bataille cannuense et l'avenuement de Hanibal divulge et publie par le dit Trebius , son partissent de la cite de Comps,la ditte ville sans metz débat fut bailliee ans Penoys et avecques se la garnison Romaine, qui estoit en se lieu, leur a este rehduee. Si laissa Hanibal en cette cite toute sa proye et ses empeschemens et parti son ost. Tlz tramist Magon

Page 1