‹ Palerme & SyracuseChapitre 7 sur 44 · I. Renan, loc. cit., p. 113-^ H · texte numérisé non relu

I. Renan, loc. cit., p. 113-^ H

de monuments admirables, de même que Taormine, entre tant de sites exquis que l'île offre aux 3^eux du voyageur, en est peut-être le plus délicieux.

Dans l'histoire de l'art antique, les temples de Sicile, on l'a indiqué

déjà, méritent une place ' tout à fait éminente. Ils permettent de suivre pendant deux siècles, depuis ses premiers essais jusqu'à son point de perfection, le développement et les progrès de l'architecture dorique.

Les sanctuaires les plus anciens de la Sicile sont les temples C et D de l'acropole de vSélinonte (fig. 6), et le temple F de la même ville, ce dernier situé sur la colline de l'Est. I.a construction du premier, que l'on fait parfois remonter jusqu'à l'époque de la fondation de la ville (fin vii° siècle), date plus vraisemblablement du commencement du VI'' siècle ; les deux autres sont à peine plus jeunes de quelques années. Tous trois sont de remarquables exemples du st3de dorique archaïque. Tous trois sont des « hexastyles périptères », ce qui signifie c[u'ils ont six colonnes sur la façade, et qu'une colonnade y fait le tour de la cella; tous trois aussi offrent cette particularité, que la longueur en est très grande par rapport à la largeur : le temple C mesure 63 mètres sur 24, le temple I) 53 sur 23, le temple F 61 sur 24. Mais, outre ces dispositions du plan, d'autres traits de la construction attestent que ces édifices datent

LKS VILLES GRKCQUKS DK SU^II.K ,5 d'une époque où les proportions canoniques de l'ordre dorique étaient encore loin detre définitivement fixées. Les colonnes massives et trapues présentent un caractère marqué de pesanteur ; les chapiteaux renflés et aplatis sont d'un galbe assez mou; la hauteur de l'entablement, égale à la moitié de la hauteur des colonnes, fait une impression de solidité lourde plutôt que d'élégance, et il y a bien de la maladresse encore dans

Fig. 10. — Sélinonte. Ruines des temples E (Héraionj, 1- et G (ApoUoiiion).

la petitesse des métopes contrastant avec la largeur des triglyphes. On n'y trouve pas davantage la trace de ces subtiles et savantes recherches par où les maîtres du dorique classique mettront en pleine valeur les lignes de leurs constructions ; on 3^ chercherait vainement le tracé légèrement incurvé des soubassements, ou la contraction des couples de colonnes des angles, par où l'architecte cherchait à renforcer les lignes extérieures de son monument. Seul, le temple F, d'époque un peu plus récente, se rapproche des édifices classiques par la hauteur plus grande des colonnes, la simplicité de Tarchitrave et les proportions des trigl3^phes.

PALKRME ET SYRACUSE

Vers la fin du vi*" siècle et dans les premières années du v% un progrès se marque dans l'architecture dorique. On entreprit alors, à Sélinonte, à Agrigente, toute une série de constructions aux proportions colossales, par où l'on se flattait d'éclipser tous les édifices de l'âge antérieur. C'est de ce temps que datent le temple G de Selinonte, élevé en l'honneur d'Apollon, et le colossal Olympieion d' Agrigente, que Théron

Pig. II. — Ruines de l'Olympieion à Agrigente.

fit bâtir au lendemain de la victoire d'Himère. Le premier de ces sanctuaires (fig. lo) mesurait iio mètres de long sur 50 de large, sa superficie atteignait plus de 6.000 mètres carrés, et 2.000 personnes y pouvaient trouver place à l'aise. L'Olympieion d' Agrigente (fig. 1 1) n'était pas moins gigantesque : il avait 1 10 mètres sur 55. Naturellement on n'épargna rien pour rehausser la magnificence de ces monuments destinés à étonner les yeux, et qui devinrent vite en effet célèbres dans tout le monde grec. A Sélinonte, les colonnes extérieures eurent plus de 16 mètres de hauteur, et la cella fut partagée en trois nefs par deux rangées de colonnes monolithes. A Agrigente, on voulut faire mieux encore. Au lieu de colon-

LKS VILLKS GRKCQUES 1)K SICIJ.E 17

iiade extérieure, le temple eut un mur d'enceinte, où s'engageaient 32 demi-colonnes. Ce sont les plus grandes colonnes doriques que Ion connaisse : elles mesurent près de 17 mètres, et leurs cannelures sont assez larges et profondes pour qu'un homme puisse s'y tenir. Kn outre.

Pio". 12. Portion de rélévation latérale de rOlympicion à Agrigente

Restauration de Koldewey et Puchstein).

dans les entrecolonnements, étaient appliquées contre le mur de gigantesques figures d'Atlantes qui soutenaient l'architrave (fig. 12). On voit encore aujourd'hui, étendu sur le sol, l'un de ces colosses, et l'effet en est tout à fait saisissant.

Mais ce n'est point là le seul intérêt de ces gigantesques monuments. Des œuvres aussi colossales ne s'achèvent point dans l'espace de quel-

ques courtes années. On reconnaît, à TApoUonion de Sélinonte, les traces de trois époques diverses dans la construction, et l'on y peut suivre, de la façade nord à la façade sud, le progrès qui fait les colonnes plus élancées, les chapiteaux plus droits et plus fermes, et trouver enfin, dans l'opisthodome et dans la façade occidentale, les formes achevées du dorique classique. De même l'Olympieion d'Agrigente n'était point achevé quand survint la catastrophe de 406, ce qui fait penser qu'on y

Fig. 13. — Temple de Ségeste. Façade orientale.

travailla durant tout le cours du v*" siècle. Pourtant le style en est assez homogène et annonce l'avènement du « canon » dorique.

C'est la parfaite conformité à ce canon, le rapport savant des proportions qui en est le principe, qui fait précisément la beauté des temples les plus récents de la Sicile. Tous datent du milieu ou de la seconde moitié du v*" siècle, tous offrent des types excellents du dorique arrivé à son complet développement (fig. 4, 5, 13). Colonnes plus élancées et plus élégantes, chapiteaux au galbe plus ferme, à Téchine plus nette et plus rigide, entablement moins massif et mieux proportionné à la hauteur des colonnes, écartement moindre et calibre plus fort des colonnes aux

LKS VILT.KS GRECQUES DE SICILE 19 angles de l'édifice, soubassements tracés selon des courbes harmonieuses et savantes, ce sont autant de traits qui attestent les progrès par où les créateurs de cet art ont atteint la perfection. Que l'on considère le temple E de Sélinonte, consacré à Héra, ou le temple de Junon Lacinienne a Agrigente, que l'on examine le temple de Ségeste ou le temple de la Concorde à Agrigente, tous offrent le même caractère. Ce sont des « hexastyles périptères », avec 13, 11 ou 12 colonnes sur les grands

Théâtre de Taormine.

côtés, élevés sur des soubassements de quatre ou cinq marches, et admirables de proportions et d'harmonie. Kt ils ne valent pas seulement par la perfection de leurs formes ; le plan aussi en est plus heureux et mieux équilibré. Si l'Heraion de Sélinonte et le temple même de Ségeste sont un peu longs encore en proportion de leur largeur (67 X 25 et 61 X 26), les deux temples d'Agrigente mesurent 49 mètres (Junon Lacinienne) et 42 mètres (Concorde) sur 19 de large.

Il y aurait bien d'autres particularités à relever dans les dispositions des temples grecs de Sicile. Dans plusieurs d'entre eux, on trouve au fond de la cella un « adyton », c'est-à-dire un sanctuaire dont l'entrée

était interdite aux profanes, et qui renfermait la statue de la divinité. Ailleurs, au temple F de Sélinonte, on a constaté entre les colonnes du pourtour l'existence d'un mur assez élevé, qui cachait aux yeux des profanes l'intérieur de l'édifice, et on en a conclu assez vraisemblablement que le monument était un sanctuaire où se célébraient des mystères. Mais surtout il conviendrait d'insister sur la décoration sculpturale de ces temples. Nous trouverons plus loin, au musée de Palerme où ils ont été recueillis, les débris des métopes qui paraient trois des temples de Sélinonte, les fragments de têtes d'animaux sculptées qui servaient de gargouilles aux temples d'Agrigente etd'Himère, et les morceaux de terrescuites coloriées, antéfixes et acrotères, plaques et caissons, qui couronnaient le haut de certains édifices, et dont « le riche et harmonieux décor donnait, comme on l'a dit, un aspect si original et si flatteur aux monuments ^ » Mais il faut rappeler dès maintenant que c'est l'étude des temples de Sicile qui a fait entrevoir à Hittorf la polychromie des monuments antiques, et qui a suggéré à cet archéologue l'idée, vivement combattue tout d'abord, et aujourd'hui universellement admise, du grand rôle que la peinture jouait dans la décoration architecturale des temples anciens.

Pourtant, si on les compare aux temples de la Grèce, les monuments de la Sicile sembleront d'un art moins parfait. Ils ne sont point, comme ceux-ci, construits en marbre pur : la matière dont ils sont faits est une pierre poreuse dont on dissimulait les tares sous un revêtement de stuc. De la nature des matériaux employés est parfois résultée en outre quelque imperfection dans le travail : il était si aisé de masquer les défauts et les négligences sous l'enduit et sous la polychromie. Enfin, plusieurs de ces édifices, on l'a vu, n'ont jamais été terminés, et cela s'aperçoit sans peine. Néanmoins, et malgré cette infériorité incontestable, ces ruines de Sicile sont d'une prenante beauté. Si Sélinonte n'est qu'un vaste champ de décombres, singulièrement émouvant pourtant par sa solitude et son immensité, Ségeste et Agrigente sont admirables, et le théâtre de Taormine, si remanié qu'il ait été à l'époque romaine, demeure, avec sa scène grecque (Aoys'.ov) longue et peu profonde, avec son pittoresque mur de fond décoré de colonnes qui encadraient des statues, l'un des

I. Rayet et Collig-non, Hisf. de la ccvamiquc grecque, p. 382.

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