‹ PamphletsChapitre 47 sur 52 · UN QUART D'HEURE DE CONVERSATION ENTRE MON SAINT PATRON ET LE BON DIEU · texte numérisé non relu

UN QUART D'HEURE DE CONVERSATION ENTRE MON SAINT PATRON ET LE BON DIEU

Le 5 juin, mon saint patron dit au bon Dieu:

— Seigneur, j'ai une petite réclamation à vous faire.

— Faites, mon cher Claude, lui répondit le bon Dieu d'un air si bienveillant que mon patron faillit en tomber en deliquium ; car il comprit qu'il n'était pas mal auprès du maître.

Il commença donc en ces termes :

— Seigneur, vous savez quelle est la détresse de vos saints dans leurs églises, et combien les hommes d'aujourd'hui sont chiches envers eux d'adorations; on ne récite plus les litanies; pas une voix qui nous crie : Priez pour nous! On dirait qu'ils savent que nous n'en faisons rien. Quand ils ont quelque affaire dont le succès leur importe, ils aiment mieux s'adresser à leur député qu'à nous. L'araignée immonde, lehideux cloporte se promènent entre nos reliques. Nos saintes sont dans un état de nudité déplorable et on leur voit les mamelles; le curé aime mieux acheter une robe de stoflFà sa gouvernante, qu'à nous prélats une dalmatique. Vos bienheureux, qui ont une paroisse sous leur patronage, peuvent, du moins, une fois l'année, se régaler d'encens, et encore est-ce de l'encens de mauvais aloi, fraudé par l'épicier et mêlé de colophane. Pour les autres, ils n'en tàtent qu'à la Toussaint, et leur portion est si congrue, qu'ils ont à peine de quoi en goûter. C'est si peu de chose, que j'aimerais autant une bonne prise de tabac d'Espagne. Ce n'est pas là tout. Seigneur! vos blancs-becs d'évèques modernes, voyant que la foule s'éloigne d'eux, cherchent à la retenir par des spectacles inusités, par des fêtes nouvelles. A cet effet, ils fabriquent des saints avec de vieux os qu'ils font venir du pays des reliques, aussi facilement qu'on en fabriquerait des dés et des peignes. Un petit morceau de crâne et une esquille de tibia, leur suffit pour faire une vierge. Au moins devraient-ils avoir la galanterie de faire les vierges avec de l'ivoire. Vous devriez bien. Seigneur,

ordonner au pape de mettre toutes ces vieilles carcasses qui sont aux catacombes, à six pieds sous terre, ou de les vendre pour faire de la gélatine ; autrement il vous faudra ajouter une aile au quartier des bienheureux. Ces nouveaux venus font un tort considérable à vos vieilles barbes ; la foule est est comme une jeune fille qui aime mieux un conscrit qu"un grognard. Tout autel neuf attire son hommage, et les paroisses, pour flatter l'évêque, veulent avoir le saint de sa fabrique pour patron. Ce qui dédommage certains bienheureux qni ont des noms sonores, tels que : saint Ernest, saint Anatole, saint Ferdinand, c'est qu'ils ont beaucoup de monde sous leur patronage. Les tailleurs, les cordonniers se disputent pour leurs enfants ces harmonieuses syllabes. Il résulte de là qu'on offre à ces saints beaucoup de roses et même des bouteilles de liqueur. A la vérité, c'est peu de chose, les roses surtout, mais cela fait toujours plaisir. Pour moi, je n'ai point cet avantage : ces sots-là ne veulent point de moi pour patron; ils aimeraient mieux qu'on les appelât banqueroutiers que de les appeler Claude; ils ont même l'insolence de dire qu'il faut dix Claudes pour mettre une bique sous son toit,

— Cependant, Claude, dit le bon Dieu, vous n'êtes pas maigre.

— Il est vrai. Seigneur, dit mon patron, passant avec un sentiment de plaisir la main sur sa face ; mais vos prêtres ont beau dire que la foi est en progrès: si je n'avais pour me sustenter que la pitance que me font vos fidèles, il y a longtemps que je ne seraisplusbon qu'à faire du noir animal. Ces joues pleines et cette trogne rougeaude que vous me voyez, je les dois à un pamphlétaire de mes administrés qui ne me laisse manquer de rien, et dont je défends la poitrine contre les attaques de sainte Flavie. Si elle voulait jeter sur lui quelque maléfice...

— Et quelle est donc, Claude, interrompit le bon Dieu, cette sainte Flavie dont vous me parlez ; je ne l'ai point encore remarquée parmi nos martyrs.

— Cela m'étonne, Seigneur ; car, s'il faut en croire M. Gaume, les glorieuses blessures qu'elle a reçues resplendissent sur son corps comme des rubis W. Mais pour en revenir à cette Flavie, c'est une sainte arrivée dans la Nièvre avec M. Dufètre ; car vous savez qu'un accident n'arrive jamais seul. A la position d'un fragment de son crâne et d'un petit morceau de son tibia dans les catacombes, M. Gaume a parfaitement

reconnu qu'elle venait de la famille des Domitien, qu'elle était vierge et qu'elle avait été martyre.

— Oh! oh! dit le bon Dieu: voilà un chanoine bien fort sur la science des os! Cuvier n'était pas digne de nettoyer les verres de ses lunettes.

— Seigneur, dit mon patron, cette sainte devait faire des miracles: on l'avait fait venir tout exprès ; mais le premier qu'elle a essayé n'a point réussi; cela l'a dégoûtée, et elle a renoncé au métier. M. Dufêtre avait déclaré en chaire qu'elle parlerait, et on était dans l'attente de ce qu'elle allait dire ; mais il a beau lui crier tous les jours : « Parlez, madame ! c'est votre évêque qui vous l'ordonne ; voulez-vous me faire passer pour un gascon ? » M. Gaume, de son côté, a beau lui dire : « Parlez, ma chère élève ; songez que c'est moi qui vous ai tirée de la poussière des catacombes, et vous ai fait descendre des empereurs romains: vous savez ce qu'il m'en a coûté! parlez, chère fdle, ne diriez-vous que ces deux mots: Jeannette, d /a caye /nous serons tous contents.» Mais, c'est comme si ces respectables prêtres chantaient tous les deux; la sainte, soit qu'elle ne sache pas encore bien la langue du pays, soit que l'humidité de la cathédrale lui ait donné une extinction de voix, persiste dans son silence. M. Dufêtre est plein d'indignation: on dit qu'il a écrit au pape pour se faire rendre son argent ; et M. Gaume est tout confus d'avoir choisi deux petits os d'un si mauvais caractère. Aussi, comment ces deux hommes éclairés ont-ils pu espérer qu'ils feraient parler un tibia ? Si c'était un os de la mâchoire, à la bonne heure ! Quoi qu'il en soit, la sainte a été mise en pénitence au grenier; le sacristain lui enseigne la grammaire française, et on fera venir un Jésuite de Fribourg pour lui apprendre à faire des miracles. Mais tout cela ne lui servira pas à grand chose: je sais de très bonne part que les rats de la cathédrale lui ont dévoré les deux joues que M. Gaume lui avait faites, et il n'y a pas, à Nevers, d'ouvrier assez habile pour guérir cette plaie. Du reste, M. Dufêtre, qui a réponse à tout, pour démentir ce fait, a fait lithographier une prétendue effigie de la sainte ; le crayon lui a rendu la portion de figure qu'elle avait perdue, et c'est maintenant une jeune fille d'un physique assez agréable. Le portrait a été fait sous la direction de M. Gaume : le sagace chanoine, d'après la position de son morceau de tibia et de son morceau de crâne dans les catacombes, a deviné quels devaient être les traits de la sainte. On verra plus tard si on peut la représenter au public. Vous ne devriez pas souffrir, Seigneur, que M. Dufê-

tre, abusant de la jeunesse de saint Cyr et de la simplicité de son cochon, les éliminât de la cathédrale, et mît à leur place une aventurière !

— Tu veux, Claude, que j'achève l'œuvre des rats; ton pamphlétaire est suffisant pour cela : dis-lui de ma part qu'il n'est pas un impie.

— Seigneur, dit hardiment mon patron, il le sait bien ; mais permettez-moi de revenir à l'objet de ma demande; c'est de vous seul que j'ai à me plaindre.

— Comment! monsieur l'évèque de Besançon, fit le bon Dieu, ne suis-je donc pas votre père comme celui de tous les autres ?

— Vous êtes pour nous tous. Seigneur, poursuivit sans s'intimider mon patron, le meilleur des pères; mais, daignez me prêter un moment d'attention, et si mes plaintes ne sont pas légitimes, privez-moi pendantmille ans de votre cantique. Ma pauvre fête arrive tous les ans le 6 juin; en l'an de grâce 1844, la vôtre arrive précisément le même jour; or, vous comprenez. Seigneur, que, quand un paysan et un monarque se rencontrent dans la même auberge, le paysan doit se hâter de passer outre.

— Il faut vous en prendre, Claude, à celui qui a fait la lettre dominicale ; pour moi, cela ne me regarde point.

— Seigneur, je vois bien que le voisinage des grands ne convient pas aux petits; alors, je vous demanderai la permission de transporter ma fête dans un mois où la vôtre ne vienne jamais rôder.

— Mais, quel tort cela vous fait-il, Claude, puisqu'ils renvoient ma fête, comme celle d'un simple patron de village, au dimanche ?

— Cela, Seigneur, ne m'en porte pas moins préjudice : votre nom se trouve, toute l'année, substitué au mien sur les almanachs, et ceux qui m'attendent ne peuvent plus savoir quand j'arrive.

— Cela est vrai, dit le bon Dieu ; mais quel remède y a-t-il donc a cela?

— Il faut. Seigneur, pour ne plus faire tort à aucun de vos saints, supprimer votre fête ; et en effet, je ne comprends pas que, non contents de vous faire une grande fête, ils vous en donnent encore une petite par dessus le marché. Est-ce que tous les jours qu'éclaire le soleil ne sont pas votre fête? est-ce que tous les parfums qui s'exhalent de la terre ne montent point vers vous?

— Claude, interrompit le bon Dieu, vous êtes un pauvre

phA'sicien. Ces parfums sont arrêtés au milieu de l'atmosphère par leur pesanteur spécifique.

— Excusez-moi, Seigneur, dit mon patron, vous savez qu'on n'apprend point la physique au séminaire ; mais toujours est-il que toutes les adorations des hommes, sous quelque nom qu'on vous les adresse, viennent se réunir autour de votre trône.

— Hélas! mon pauvre Claude, les hommes me font, à moi, le roi du ciel, une liste civile bien maigre; heureusement que je n'ai pas besoin de cela pour vivre.

— Au moins, convenez. Seigneur, que c'est une triste manière de vous honorer, que de vous enfermer dans un Saint-Sacrement, et de vous promener par les rues toute une matinée sous un grand parasol de velours.

— Cela vous prouve, monsieur Claude, que tout état a ses désagréments.

— Eh! cro5'ez-vous. Seigneur, poursuivit mon patron, que c'est pour vous qu'ils célèbrent votre fête ? Ils ne sont pas des aigles, c'est vrai; mais ils ne sont pas non plus des imbéciles: ils savent très bien que les chétives magnificences de leurs processions, que vous voyez à travers tant de soleils, ne sont rien pour vous. Quand ils déguisent des petits garçons en moines et des petites filles en religieuses; quand cinq à six Ignorantins spécialement laids poussent, en avant de leur procession, un troupeau d'enfants revêtus de peaux de mouton et figurant vos apôtres, ils sont bien sûrs que vous vous trouvez très mal honoré par cette mascarade ; mais, dans tout cela, c'est leur seul intérêt qu'ils considèrent : tombe \e ciel, pourvu que l'Eglise domine sur ses débris ! voilà leur devise. Ces processions, ce n'est pas autre chose, pour eux, qu'un spectacle donné au peuple; ils veulent l'attirer au culte par la pompe de ses cérémonies. A la place de cette sublime religion de l'Evangile qui devait aff"ranchir le genre humain et réunir les hommes en une seule famille, ils mettent la religion inféconde des signes de croix ; pour avoir du monde à leurs autels, ils font, à l'usage de ceux qui trouvent la pratique des vertus chrétiennes trop difficile, une religion qui n'est composée que des commandements de l'Eglise ; dans leurs sermons, ils ne prêchent que les vertus mécaniques du culte ; ils recommandent aux femmes de se lever matin pour aller à la messe, et si vous vouliez. Seigneur, me le permettre, je vous dirais ce qui s'est passé dernièrement à Fougues.

Le bon Dieu ayant fait un signe d'assentiment, mon patron poursuivit :

— L'abbé Lacroix, un des missionnaires de M. Dufêtre, prêchait à Fougues, et il disait : « S'il vous arrive des malheurs, si la gelée dessèche vos vignes, si la grêle ravage vos champs, si vous êtes frappés dans votre fortune par des banqueroutes, savez-vous pourquoi, mes très chers frèresi? c'est que vous ne chômez pas le saint iour du dimanche. » Or, parmi les assistants était le curé d'une paroisse voisine auquel une banqueroute récente avait enlevé huit mille francs !

Le bon Dieu se prit à sourire, et le ciel fut inondé d'une splendeur nouvelle ; les fleurs de la terre ouvrirent leurs calices et embaumèrent l'air d'un parfum plus doux; les fruits des arbres se trouvèrent mûrs; les grenouilles coassèrent entre leurs joncs d'une manière harmonieuse ; M. Lapaulme lui-même, ce fin critique (2) que vous savez, sentit un mot spirituel éclore sur ses lèvres, et il alla bien vite le dire à sa femme.

— Seigneur, poursuivit mon patron, vous devez voir avec peine qu'on déforme ainsi votre religion; ne pouvezvous donc réprimer l'ambition de vos ministres et les obliger à rentrer dans l'Evangile ?

— Eh! quel moyen ai-je pour cela, mon cher Claude? Veux-tu donc que j'intervienne dans les affaires des hommes? Dès lors, que deviendrait leur libre arbitre? Ce serait moi qui agirais pour eux, et tout le genre humain ne serait plus qu'un tas de pantins dont les fils seraient au ciel. Dès lors, à quoi servirait qu'ils eussent une âme immortelle ? quelle vie future pourrais-je leur faire? une vie sans récompense et sans châtiment, et par conséquent sans plaisir et sans douleur ; or, une telle éternité ne serait-elle pas par ellemême un supplice? Mes ministres, comme tu dis, s'imaginent que je règle les événements de là-bas. Ainsi, ils ont prêché mille et mille fois, les flatteurs qu'ils sont, que c'était moi qui avais rendu les Bourbons à la France! Mais, pourquoi la Restauration a-t-elle triomphé de l'Empire? parce qu'une foule de traîtres, lassés de combats et pas encore rassasiés d'or, ont vendu Paris aux souverains. Alors, ces trahisons, c'est donc moi qui les ai inspirées? et, dans ce cas, quel Dieu suis-je donc? Une partie de ces misérables traîtres sont déjà dans le feu qui ne s'éteint point, et autant il m'en arrive, autant j'en envoie à l'éternelle fournaise. Or, comment

pourrais-je les tourmenter s'ils n'avaient été que les aveugles instruments de mes volontés? Ils sont donc insensés, ces prêtres qui s'imaginent que je puis induire mes créatures en tentation ; que je leur inspire des actes contraires à mes commandements. Pauvres hommes ! ne voient-ils donc point que cela est d'une impossibilité absolue ; que ce serait contraire aux qualités qui constituent mon essence ; que l'idée de Dieu et celle de méchanceté se détruisent l'une l'autre ?

Ils auraient vraiment besoin que je leur envoyasse pour leurs séminaires des professeurs de théologie ! Si j'interviens dans les grands événements, il faut bien qne j'intervienne aussi dans les petits ; car de même que la charge d'un canon se compose d'une multitude de grains de poudre, de même les grands événements se composent toujours d'une multitude de faits particuliers. Une pincée de mauvaise poudre dans le canon, et le coup ne part point: un seul homme dans une bataille qui ne faif pas son devoir, et la bataille est perdue. Si donc je veux donner la victoire à une armée, il faut qu'à chaque soldat je donne de l'ardeur et du courage, et que, par conséquent, je dépossède cent mille hommes de leur volonté. Puis, comment cette réflexion si simple ne frappe-t-elle point mes ministres : Si Dieu intervenait dans les choses d'ici-bas, il serait toujours du parti du juste contre le méchant? Cependant ils voient tous les jours le méchant opprimer le juste ; dans les duels, c'est l'insulteur qui tue l'insulté ; au jeu, c'est le riche qui gagne le pauvre; dans les batailles, c'est l'oppresseur qui triomphe de l'opprimé; l'honnête homme ne réussit point, et le fripon prospère ; le grand homme meurt à la fleur de son âge, et des êtres nuisibles ou inutiles arrivent à une vieillesse reculée. En vérité, s'ils croient que je gouverne un tel monde, ils se font de leur Dieu une singulière idée ! Défunt M. de Pixérécourt, le faiseur de mélodrames, s'entendait beaucoup mieux que moi à faire triompher la vertu. Ils ont vu mes fidèles eux-mêmes livrés à d'horribles persécutions, et cela ne leur a point ouvert les yeux : il est vrai qu'ils prétendent que ces persécutions ont été suscitées par moi pour assurer le triomphe de ma religion, en faisant éclater la foi et le courage des anciens martyrs. Mais pour arriver à faire triompher ma religion, n'avais-je donc pas des moyens moins héroïques? Au lieu d'inspirer aux empereurs la résolution de livrer les chrétiens aux flammes, de les jeter aux bêtes, de les faire déchiqueter par des bourreaux, ne m'était-il pas aussi facile de les pousser à se faire eux-

mêmes chrétiens? S'ils ne me supposent point méchant, il faut du moins qu'ils me supposent bien stupide.

— Seigneur, dit mon patron, étonné de ce qu'il entendait, il ne m'appartient pas d'argumenter contre vous ; mais s'il en est ainsi, toutes les prières qu'on vous adresse pour obtenir quelque faveur soit spirituelle, soit temporelle, sont donc inutiles?

— C'est la conséquence de ce que je viens de dire, répondit le bon Dieu. Il y a des chrétiens qui m'importunent du matin au soir pour que je les fortifie dans la pratique de ma loi : mais si je leur fais cette grâce, alors c'est moi qui suis vertueux à leur place, et il faut que je les prive des récompenses auxquels ils s'attendent. En voici d'autres qui me prient de conserver la santé de leurs femmes, de leurs enfants, de prolonger les jours de leurs vieux parents ; rien de plus innocent que cette prière: je leur accorderais très volontiers ce bienfait ; mais alors, moi qui suis le père de tous, je ne pourrais plus le refuser à personne, et tout le monde devenant octogénaire, la terre se trouverait bientôt trop petite pour contenir tous ses habitants. Puis, que deviendraient les médecins, les pharmaciens et les gardesmalades? Cependant, il importe à la conservation de la société qu'un peu du bien-être de tous soit sacrifié à l'existence de quelques-uns. Il y en a encore qui me demandent un emploi ; mais si j'intervenais dans cette affaire, ne serait-ce pas pour donner cet emploi au plus capable et au plus vertueux ? Je suis au milieu des hommes comme un régent au milieu de ses élèves, alors qu'ils composent. Il voit leurs fautes, mais il ne dit rien qui les en fasse apercevoir, attendant pour cela que lé jour de la correction soit arrivé.

— Alors, Seigneur, dit mon patron, les événements qui surgissent sur notre ancienne planète sont donc l'œuvre du hasard ?

— Point du tout, dit le bon Dieu, le hasard est un effet produit par une cause inappréciable. Il dépend des propriétés de la matière et de l'organisation de l'âme humaine. Ces causes se combinant à l'infini, amènent les événements toujours nouveaux qui éclatent parmi les hommes. En créant l'univers, je lui ai donné les lois nécessaires à son existence et à sa conservation ; ces lois sont immuables, et j'en sais la durée. Maintenant, je n'ai pas plus besoin de m'en occuper, que l'horloger n'a besoin de s'occuper d'une pendule, alors qu'il l'a montée.

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