MASSON ET CIE, ÉDITEURS
LIBRAIRES DE l’aCADÉMIE DE MÉDECINE 120, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
ÉLOGE PRONONCÉ A L’ACADÉMIE DE MÉDECINE DANS LA SÉANCE ANNUELLE DU 12 DÉCEMBRE 1905
Par S. JACCOUD,
Secrétaire perpétuel de l’Académie,
Professeur honoraire de la Faculté de médecine,
Médecin honoraire des hôpitaux.
Mesdames, Messieurs,
Le 26 juin 1904, à l’Hôtel-Dieu, M. Chaumié, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, assisté de ses éminents coadjuteurs, MM. Liard et Bayet, présidait l’inauguration du monument élevé au professeur Panas par ses élèves et ses amis, secondés dans leur pieux dessein de glorification par le concours éclairé de M. Mesureur, directeur de l’Assistance publique, qui recevait en termes émus la belle œuvre de Boucher, dont lui faisait remise le professeur Guyon, au nom du comité de souscription.
Quelques mois après, le 1er février 1905, le professeur Segond, dans la séance annuelle de la Société de chirurgie, prononçait l’éloge de son ancien président avec leloquen te justice de sa compétence particulière.
Après de si brillantes manifestations, la raison commandait de s’abstenir ; mais l’estime et l’affection ont de ces entraînements irrésistibles, qui dominent, jusqu’à la supprimer, la sage réserve d’une prudence bien entendue. D’ailleurs, dans ce concert de célébrations légitimes, comment l’Académie oserait-elle se taire? Pour
ÉLOGE DE PANAS.
sa dignité, elle ne le peut pas; pour le respect du collègue disparu, elle ne le doit pas, car son silence, la malignité aidant, serait pris peut-être pour une indifférence voisine delà protestation. Au surplus, si les honneurs rendus aux vivants sont tenus à quelque mesure, illimités sont les droits du culte de ceux qui ne sont plus.
Bannissant donc la crainte stérile des critiques, des comparaisons et des redites, je me suis résolu sans peine à l’accomplissement d’un devoir, que les aspirations d’une insatiable amitié suffisaient à m’imposer.
Ainsi que d’autres, Panas fut le fils de ses œuvres, et la distance qui sépare Céphalonie l’Ionienne, berceau de sa naissance, le 30 janvier 1832, d’une chaire dans la Faculté de Paris, et du fauteuil présidentiel de notre Académie, révèle la puissance des armes qui furent les siennes pour la lutte et pour l’avancement : un travail opiniâtre servi par une intelligence d’élite.
Nombreuses et souvent pénibles ont été les étapes de cette route ascendante ; mais les difficultés et les obstacles ont toujours été surmontés par les qualités maîtresses, qui joignent à la fixité du but la continuité de l’effort.
Panas reçut dans sa patrie une instruction classique des plus complètes, et il fit à Corfou une première année de médecine.
A la mort de son père, médecin distingué dans l’île grecque de Céphalonie, il obéit religieusement à son injonction clairvoyante, et il se rendit à Paris pour achever ses études médicales ; la France devint donc son pays d’adoption. Il renonçait ainsi, délibérément et sans nulle hésitation, au substantiel appui que lui offrait un oncle résidant en Angleterre, pour l’engager à choisir cette contrée. On sait la récompense que réservait l’avenir à cette soumission filiale.
Une fois à Paris, le jeune étudiant, ardent au travail, riche de courage, pauvre de subsides, ne s’arrêta plus dans la voie malaisée qui devait le conduire aux sommets, et, en 1833, à vingt-trois ans, il était interne des hôpitaux.
ÉLOGE DE PANAS.
Rien n’indique qu’il eût pris alors une décision ferme quant à la direction médicale ou chirurgicale ; il se livrait avec le môme zèle à l’étude des deux branches de la science; mais, en 1856, un incident du concours, qui lui valut la médaille d’or de la Faculté, trancha la question.
Nélaton était du jury ; cet illustre chirurgien appliquait volontiers au jugement des hommes et des choses son étonnante perspicacité de diagnostic et de pronostic ; or, durant les épreuves, il avait remarqué l’instruction du candidat, la netteté de ses exposés, et, à l’issue du concours, il lui conseilla de se donner à la chirurgie ; puis, comme confirmation de cet avis affectueux, il lui offrit une place d’interne dans son service pour l’année suivante. Le digne fils de Nélaton, dans son beau discours de l’Hôtel-Dieu, a rappelé cet épisode qui honore à la fois le maître et le disciple.
De ce moment Panas fut chirurgien. Mais il ne cessa pas de s’intéresser à la médecine, et il garda de ce chef une véritable entente qui lui fut un bon auxiliaire dans sa pratique, pour le plus grand avantage de ses malades. J’ai pu constater maintes fois, avec une surprise toujours renaissante, l’étendue et l’utile application de ses connaissances médicales.
Aussi promptement que le permet la date des concours, il devient aide d’anatomie en 1859, prosecteur de la Faculté en 1861 ; puis, avec une incessante activité, de 1859 à 1863, il enseigne l’anatomie chirurgicale et la médecine opératoire à l’Ecole pratique, en même temps qu’en 1860 il fait un cours libre sur la physiologie du système nerveux et des organes des sens, et en 1861, un cours de pathologie externe.
En cette même année 1861, Panas est docteur par une thèse où déj à se fait voir, avec son esprit investigateur, la fructueuse originalité scientifique et pratique qui distinguera tous ses travaux.
Dans ce mémoire sur /’ anatomie des fosses nasales et des voies lacrymales , il démontre, par l’injection au mercure, l’existence des lymphatiques de la pituitaire, si longtemps mise en doute, et même décidément niée, et il signale, autre fait nouveau, à l’orifice posté-
ÉLOGE DE PANAS.
rieur des fosses nasales, une zone fibreuse, dont la présence peut expliquer le siège de prédilection des polypes fibro-muqueux.
Par son enseignement non interrompu, par l’étude sévère des auteurs anciens et modernes, il prépare sans relâche les concours ultérieurs; en 1862, il publie avec Guyon, l’ami de la première heure, les Leçons d' orthopédie de Malgaigne, et, en 1863, il emporte les nominations de chirurgien des- hôpitaux, et d’agrégé de la Faculté; sa thèse de concours sur les cicatrices vicieuses et les moyens d'y remédier est un travail hors de pair, dont un critique plutôt sévère, Voillemier, a fait un éloge sans réserve, déclarant que cette thèse est un traité complet sur la matière, et qu’elle dénote un esprit des plus éclairés.
Dans les années suivantes, Panas enrichit la chirurgie de ses études sur les articulations en général, sur Y épaule, le genou , et, dans ces questions, si profondément fouillées à toute époque, il dégage, par l’habile et nouvelle direction de ses recherches, bien des faits demeurés inconnus. C’est ainsi que, par de multiples expérimentations sur le cadavre, il a établi d’une façon précise le mécanisme des luxations de l’épaule ; — il a montré en outre que dans toutes les luxations en avant le muscle sous-scapulaire est toujours plus ou moins déchiré; — que, quand il y a paralysie du bras et de l’avantbras, il y a pincement des nerfs entre la tête de l’humérus et les côtes; — et qu’il y a deux luxations sous-glénoïdiennes, l’une scapulaire, l’autre costale.
Quant au mémoire sur les articulations, il constitue, de l’avis de tous, une monographie de premier mérite sur l’anatomie, la physiologie et la pathologie des jointures.
A ces œuvres dignes d’un chirurgien qui peut prétendre à tout, d’autres s’ajoutent qui abordent le terrain de l’ophtalmologie.
En 1863, c’est une étude sur la paracentèse delà sclérotique comme moyen de traitement de certains glaucomes; — en 1866, c’est un travail qui discute et résout l’un des problèmes les plus complexes de la physiologie, savoir les effets de la compression du nerf grand sympathique cervical chez l'homme', par l’examen de tous les faits publiés, et par l’étude ingénieuse d’une observation personnelle, l’auteur a
ÉLOGE DE PANAS.
prouvé l’indépendance des troubles vasculaires et des phénomènes oculo-pupillaires; les premiers pouvant disparaître, alors que les seconds, et notamment le myosis paralytique, persistent jusqu’à la mort; de là cette conclusion, pour la première fois formulée, que le filet sympathique de l’iris vient d’une autre source que les filets sympathiques vaso-moteurs de la tête. Cette notion a été plus tard confirmée par des expériences avec le nitrite d’amyle.
lit
Cette tendance vers les choses de l’ophtalmologie, inconsciente peut-être encore, mais réelle, trouva bientôt l’occasion de se développer et de se manifester utilement.
Chirurgien des hôpitaux en 1863, Panas fut chargé, au Bureau central, de la consultation pour les maladies des yeux, et plus tard, en 1869, il organisa un service semblable à Saint-Louis, et à l’hôpital Lariboisière, où j’eus la bonne fortune d’être longtemps son collègue. Lors donc qu’en 1873 la Faculté décida l’institution d’un enseignement auxiliaire d’ophtalmologie, le cours projeté ne pouvait être placé en de meilleures mains ; il lui fut proposé.
Ce fut alors pour lui une période tourmentée, dont seul peut-être j’ai bien connu les incertitudes.
Cette proposition était pour l’agrégé de chirurgie une question fort embarrassante; c’était une grave résolution à prendre, car, vu l’empressement ordinaire des rivaux à saisir tout prétexte pour évincer un compétiteur dangereux, accepter c’était renoncer au professorat chirurgical, sans nulle espérance qu’un jour plus ou moins lointain vît naître un professorat ophtalmologique. L’hésitation était d’autant plus naturelle que déjà les travaux de Panas lui permettaient toutes les ambitions de la carrière chirurgicale.
Ceux que j’ai cités en donnent la preuve, mais je ne puis omettre de mentionner, en outre, ses études sur les causes et la nature de Y hydrocèle vaginale ; — son mémoire classique sur la paralysie réputée rhumatismale du nerf radial, dont il fait connaître la pathogénie vraie par compression ; — son procédé personnel pour la névrotomie du nerj
ÉLOGE DE PANAS.
buccal par la bouche; — ses communications sur des opérations cl' ovariotomie ; — sur Y anévrysme de l'artère pédieuse ; — sa monographie sur le genou ; — ses recherches entièrement originales sur la paralysie du nerf cubital.
Il établit que le nerf peut être comprimé dans sa poulie de réflexion au coude par un ancien cal, par un os sésamoïde anormal développé dans le ligament latéral interne, par une augmentation de volume du condyle interne de l’humérus, et que, dans tous ces cas, la cause de la paralysie est une névrite interstitielle sclérosique, une hypertrophie du tissu cellulaire qui étouffe les fibres nerveuses ; de là de nouveaux préceples thérapeutiques, dont ses observations montrent refficacité.
Joignons à tous ces titres un grand talent d’opérateur, et nous voyons qu’à cette date de 1873 Panas était un maître incontestable en chirurgie générale, et que toutes les satisfactions officielles lui étaient assurées.
Devant l’offre du cours spécial, il devait donc hésiter, il hésita en effet; bien souvent, il me fit l’amitié de me confier ses perplexités, puis il se décida pour une raison trop ignorée, qui lui fait le plus grand honneur.
Il avait été dès longtemps affligé de l’absence d’un enseignement officiel de l’ophtalmologie; dans ses consultations du Bureau central et des hôpitaux, il avait reconnu toute la gravité de cette lacune, il en avait déploré les conséquences fâcheuses pour les malades pauvres, dont il avait pu journellement apprécier les besoins; aussi, guidé par cette expérience, il finit par envisager uniquement l’utilité de la fonction nouvelle, et, sans plus s’émouvoir des contingences aléatoires du futur, il accepta le cours auxiliaire.
Le succès en fut tel que, cinq ans plus tard, en 1878, le Gouvernement transforma le cours complémentaire en une chaire magistrale, et, par décret du 2 février 1879, elle fut logiquement attribuée à l’agrégé qui avait posé les premières assises de cette école.
Mais je vais plus loin : je dis et j’affirme |que le chargé de cours a été le véritable créateur de la chaire qu’il devait illustrer; il ne l’a pas décrétée, non; il ne l’a pas matériellement pourvue, non ; il a fait plus, il en a rendu la fondation possible, il faut dire nécessaire, en
ÉLOGE DE PANAS.
prouvant par ses leçons l’importance scientifique et humanitaire de cet enseignement. Éclairée par cette irréfutable démonstration, l’initiative des pouvoirs publics est intervenue à son tour, et, Bardoux étant ministre, la création fut réalisée.
C’est la filiation vraie de ces choses.
Comment concevoir après cela que l’on ait osé prétendre que Panas a dû sa nomination à un heureux concours de circonstances, et qu’il n’était pas particulièrement préparé pour la chaire qui lui était accordée?
Pas préparé vraiment! mais nul ne le fut jamais plus que lui pour le poste à remplir.
Du simple énoncé des faits surgit cette vérité, que le parti pris a pu seul méconnaître.
Reprenons l’histoire à son origine.
Panas est chargé du cours d’ophtalmologie en 1873.
Or, depuis neuf ans, il fait la consultation spéciale, d’abord au Bureau central, puis dans divers hôpitaux.
Depuis cinq ans, il professe des cours libres d’ophtalmologie.
Pendant ces cinq années, il fournit de notables contributions aux progrès de cette science par ses travaux sur la kératite cachectique ; — sur les procédés cl' opération de la cataracte ; — sur la névrite optique ; — sur la perte des mouvements horizontaux des yeux] — par son ouvrage fort estimé sur le strabisme et les paralysies oculaires.
Ainsi est justifiée, au delà de toute exigence, l’attribution du cours auxiliaire, premier degré de l’élévation.
Jusqu’à l’investiture professorale en 1879, six années s’écoulent.
Elles sont marquées par un enseignement de rapide renommée et par une série de travaux importants, entre lesquels je me borne à rappeler les Leçons sur les kératites , précédées d’un exposé sur la circulation, l’innervation et la nutrition de l’œil ; — le mémoire sur la structure du nerf optique] — les Leçons sur les voies lacrymales et sur les affections de T appareil lacrymal, en 1876 et 1877 ; — et, en 1878,
ÉLOGE DE PANAS.
les Leçons sur les maladies inflammatoires des membranes internes de l'œil.
Voilà 1879, Panas devient professeur de clinique ophtalmologique. .
Eh bien, que vous en semble? Que peuvent objecter les juges les plus difficiles, s’ils sont désintéressés? Est-il assez préparé ! Il l’est tellement, àvrai dire, qu’on ne peut l’être davantage, et que la simple énumération des preuves démonstratives de cette préparation lasserait, si elle était complète, la patience des auditeurs les plus tolérants.
Que Panas ait été si bien préparé, en vérité cela ne peut surprendre, il était PRÉDESTINÉ.
• Par son beau prénom de <I>OTlN02 — lumineux — n’était-il pas voué à cet art divin qui rend la lumière?
Ne faut-il pas penser aussi que, dans les courses de ses jeunes années à travers les sites sauvages de PArgolide, il a plus d’une fois dirigé ses pas vers le sanctuaire d’Épidaure, qu’il a franchi la triple enceinte de ce refuge trente fois séculaire des souffrances humaines, et que la lecture méditative des stèles qui racontent encore aujourd’hui les guérisons miraculeuses d’Esculape a fixé sa vocation, en lui dévoilant la route imposée par son nom symbolique?
Ainsi doit être expliqué ce labeur instinctif, à double portée, qui fait naître l’ophtalmologiste à côté du chirurgien, avant même qu’il puisse prévoir, à un titre quelconque, l’obligation future d’une charge de cet ordre.
Ainsi encore doit être compris son nouvel essor d’activité, quand il est devenu chef d’école, car c’est vraiment alors l’enthousiaste élan d’un apôtre.
Ne reculant devant aucune fatigue, il visite toutes les cliniques étrangères; il veut que celle de Paris, la dernière parla date, soit la première par l’organisation, et il y réussit.
Il ne lui suffit pas d’un enseignement dont la diffusion porte au loin les préceptes salutaires de la science et de la pratique; — spécialiste, il l’est à sa manière, qui est la bonne : il enlève à l’ophtalmo-
ÉLOGE DE PANAS.
logie le caractère étroit d’une spécialité par une alliance intime avec la médecine et la chirurgie générales; cette alliance est sa loi constante, et, bien plus tard, dans son discours au Congrès d’Utrecht, il la recommande à nouveau en des termes qui ont toute la valeur d’un testament scientifique :
« L’histologie normale et pathologique de l’œil, l’embryologie du « même organe, les rapports que les affections oculaires ont avec « celles du reste de l’ofganisme, particulièrement avec les maladies « du système nerveux, enfin toutes les applications qui découlent des « découvertes bactériologiques, témoignent de la part prépondérante « qui revient aux études générales, sans lesquelles l’art ophtalmolo- « gique aurait continué à végéter comme par le passé. Cela étant, « on ne saurait trop conseiller aux jeunes générations de n’aborder « la spécialité qu’après avoir acquis les notions fondamentales de « toute éducation médicale forte. »
Voilà sa manière d’être spécialiste ; n’avais-je pas raison de dire que c’est la bonne ?
Par suite, en toute occasion, il s’efforce de saisir et d’éclairer les relations des maladies des yeux avec les dystrophies' et les infections de l’organisme; — d’autre part, il fait progresser l’oculistique par des recherches et des expériences originales, fertiles en conséquences imprévues; — il étend aux interventions les plus difficiles et les plus délicates la chirurgie orbito-oculaire, par une habileté de main dont la dextérité, devenue proverbiale, est unie à la plus parfaite sécurité. Néanmoins, et malgré ces qualités exceptionnelles, il ne cédait point à l’entraînement opératoire; loin de là, c’était pour lui une règle absolue de ne recourir à l’acte chirurgical qu’après avoir épuisé les ressources du traitement médical.
Avec tout cela, Panas n’est pas encore satisfait ; soucieux de la vitalité de l’école qu’il a tirée des limbes, il s’applique à l’étayer de solides appuis et, en 1881, il fonde, avec Landolt, et Poncet, de Ciuny,les Archives d’ophtalmologie, qui deviennent les dépositaires de ses travaux sur la cataracte , — sur le, strabisme paralytique etconcomitant, — sur les paralysies oculaires traumatiques par fracture de la base du crâne, — sur le rôle de /’ auto -infection dans les maladies des yeux, — sur Y inflammation de la bourse celluleuse rétro- orbitaire ou
ÉLOGE DE PANAS.
Ténonile , maladie qu’il a le premier bien décrite en 1883. — C’est là encore qu’il a consigné, en 1887, ses fameuses expériences avec la fluorescéine et la naphtaline , lesquelles Font conduit à attribuer une action trophique aux vaisseaux rétiniens et à formuler des conclusions toutes nouvelles sur les rapports des lésions rétiniennes avec la cataracte naphtal inique.
Deux ans après la création des Archives , dont le succès prouva l’opportunité, Panas, constamment préoccupé des intérêts de la France, institue avec Chiberet, de Clermont-Ferrand, en face des Sociétés étrangères dès longtemps florissantes, un Congrès ophtalmologique annuel, de langue française.
L’œuvre fut ainsi complétée, et sa valeur, grandissant d’année en année, fut bientôt universellement reconnue.
Dans le même temps, il donne à la thérapeutique ses collyres huileux •, qui sont un véritable progrès, et il propose pour le traitement mercuriel antisyphilitique les injections intramusculaires d’huile biiodurée, méthode et formule qui ont été généralement adoptées.
Bien des années auparavant, à la suite de son passage dans les hôpitaux spéciaux du Midi et de Lourcine, il avait réussi à remettre en usage la médication par les frictions hydrargyriques.
Au cours de cette période féconde, et couronnant en quelque sorte ce superbe ensemble de travaux, parut en 1894 le Traité clés maladies des yeux , qui remplit de point en point les conditions posées par l’auteur dans sa préface, programme intangible des ouvrages didactiques de ce genre.
La double personnalité scientifique de Panasse montre encore dans son élection à l’Académie, car ce sont surtout ses travaux chirurgicaux qui lui en ont ouvert les portes le 18 décembre 1877, deux ans avant la nomination professorale, alors qu’il était président de la Société de chirurgie.
Ces titres en effet, aussi bien que ceux qui ont trait à l’ophtalmologie, sont de première valeur; je le prouve en substituant à mon
ÉLOGE DE PANAS.
jugement, qui pourrait être suspect, l’appréciation infiniment autorisée de notre cher et regretté collègue, le professeur Léon Le Fort, dont voici les termes : « Esprit des plus distingués, chirurgien sagace,
« observateur attentif, savant fort instruit, M. Panas a imprimé à « toutes ses œuvres le cachet de sa personnalité. »
La vie académique de Panas a été marquée par d’utiles communications sur divers points de chirurgie et d’ophtalmologie, et par une assidue participation à toutes les discussions importantes.
Son intervention toujours opportune n’était pas seulement motivée, elle était fructueuse, parce quelle était soutenue par une possession complète du sujet, souvent aussi par des expériences personnelles. Il ne parlait pas pour parler; il parlait parce qu’il savait; c’était là pour lui un principe d’application générale, qui était passé en habitude, si bien qu’il se faisait jour même dans les conversations et les controverses familières. Aussi que de fois lui arrivait-il de s’arrêter dans sa marche, et dans son argumentation, pour placer sa phrase favorite : « Mais oui c’est ainsi, mais oui, je vous le dis ; moi, je « sais, voyez-vous, moi, je sais », et cela avec une incomparable bonhomie, avec cet accent incisif de conviction qui animait tous ses discours académiques, et qui était tel qu’il devenait, par lui-même, en l’absence de tout mouvement oratoire, un moyen suffisant de persuasion.
Sa conviction scientifique reposait invariablement sur l’analyse judicieuse des faits, et sur l’expérimentation ; une fois formée, elle était irréductible et active. Un exemple : de son interprétation toute personnelle du mode d’action du chloroforme, il a déduit un procédé d’application qu’il préconise avec une chaleureuse instance, parce qu’il lui assigne une plus certaine innocuité; or, ce qu’il conseille, il le fait en toute circonstance, et dans une heure d’alarme, émouvante et troublante entre toutes, il ne laisse à nul autre le soin d’administrer l’anesthésique. C’est la foi qui agit dans sa sincérité.
A cette fermeté de conviction répondait dans le moral de l’homme une inflexible droiture, qui ne cédait jamais devant l’intérêt personnel.
Je l’ai dit à l’Hôtel-Dieu : « Panas détestait les faux-fuyants et les
ÉLOGE DE PANAS.
« compromissions ; il méprisait la dissimulation et le mensonge; « pour lui, la parole valait l’écrit ; la promesse, c’était déjà l’acte; sa « ténacité fortement accentuée pouvait sembler excessive dans les « menus incidents de chaque jour, mais elle apparaissait efficace et « louable dans la poursuite du bien et du vrai, qui était sa constante « préoccupation. »
Il n’était pas enclin aux bruyantes expansions, mais le sourire d’intime contentement avec lequel il accueillait ses amis prouvait mieux que toute démonstration la réalité de ses sentiments. Pour ses élèves, il avait une sollicitude sans bornes, qui les suivait et les soutenait dans le futur comme dans le présent ; du reste, en son âme généreuse, il étendait sa vigilance aux enfants de ses deux patries, envers lesquelles il se sentait également obligé. Dévoué jusqu’au sacrifice, il n’hésitait pas à élever ses services au niveau des événements, et, dans la guerre gréco-turque, en 1897, il prit une large part avec sa famille, et les membres de la colonie hellénique, à la formation d’une ambulance qui fut d’un grand secours à son pays natal.
Tous ses actes charitables, notre collègue les accomplissait à bas bruit, sans éclat; ils restaient donc ignorés, car ils étaient en complète contradiction avec son apparence de froideur, qui surprenait, jusqu’à les déconcerter, ceux qui l’abordaient pour la première fois.
De taille moyenne, d’une attitude toujours correctement droite, Panas avait une légère empreinte de la raideur britannique ; à distance, c’était l’impression première; mais, plus près, elle était effacée par le teint mat du visage aux traits vigoureusement dessinés, surtout par la vivacité et la profondeur du regard, brillant de tout l’éclat d’un reflet oriental. L’expression, sérieuse et réfléchie au repos, s’animait peu à peu dans la conversation, et prenait une fermeté singulière, pour peu que l’entretien sentît la discussion ; c’était alors la marque de la conviction qui veut s’imposer.
Mais ce changement n’allait jamais jusqu’à l’altération, même momentanée, de la constante égalité d’humeur, qui était un autre trait frappant de ce beau caractère. On a pu croire que cette placidité uniforme était plus affectée que réelle ; il n’en est rien, car elle prenait sa source dans la sage philosophie d’un optimisme inné, qui
ÉLOGE DE PANAS.
affrontait, avec la même résistance, et les graves conjonctures de la vie, et les charges imprévues du devoir, et les obligations d’un travail excessif, et les communes et irritantes contrariétés du conflit quotidien.
Bien plus, il n’est pas jusqu’aux mauvaises conditions atmosphériques qui ne fussent allègrement acceptées, et corrigées par ce précieux don de nature : « Il fait bien froid aujpurd’hui », lui ai-je dit souvent, et j’avais toute raison. « Mais non, mais non, répondait-il, « vous vous trompez, il fait seulement un peu frais, c’est un très bon « temps.» Fréquemment aussi, pour écarter une promenade offerte, je lui disais, avec non moins de vérité : « Ah ! mais non, cher ami, il « fait beaucoup trop de vent, voyez les arbres, ce serait vraiment « désagréable. » — « Mais non, je vous assure, faites bien attention, il « y a seulement un peu d’air, voilà tout. » Et cependant un démenti brutal grondait et sifflait dans les hautes charmilles de son parc; mais il restait incompris de ses oreilles charmées, qui n’y voulaient entendre que l’harmonieux murmure d’un caressant zéphir. Conclusion, on allait se promener.
Cette tranquille satisfaction d’humeur se reflétait dans toute sa manière d’être; il ne connaissait ni la hâte, ni la précipitation, et s’il réussissait, avec ses allures toujours pondérées, à fournir en une journée une somme de travail qui semblait exiger une tumultueuse agitation, c’est qu’il obéissait scrupuleusement à ses deux règles : être exact, — ne pas perdre une parcelle de son temps.
Sa démarche était calme et mesurée, un peu lente, sans être compassée; avec sa grande sobriété de gestes et de mouvements, avec sa tenue irréprochable, d’une élégante simplicité, il apparaissait dans son individualité physique ce qu’il était dans sa nature morale, le modèle achevé du gentilhomme accompli.
Je viens de rappeler la démarche de Panas ; plût au ciel qu’il n’en eût jamais oublié la lenteur habituelle; peut-être eût-il échappé à la torture des six années durant lesquelles il joignit à ses lauriers
ÉLOGE DE l’ANAS.
scientifiques les palmes du martyre, et la couronne du stoïcisme.
Un soir, arrivant dans la gare de l’Est, il voit que le train qui doit le ramener chez lui est tout prêt à se mettre en marche; il se presse, il court, mais, en atteignant la voiture, il fait un faux pas et tombe en arrière ; chute sans gravité apparente, qui ne l’empêche pas de partir. Quelques mois plus tard, sans trouble intermédiaire appréciable, les muscles de l’éminence thénar dénonçaient l’inexorable maladie dont mon pauvre ami devait suivre dès lors, jour par jour, les ravages destructeurs.
Cela se passait en 1897, et lorsque, en 1898, il fut porté par d’unanimes suffrages à la vice-présidence de l’Académie, il était déjà sérieusement aux prises avec la difficulté des mouvements manuels, et ce n’est que par une laborieuse adresse qu’il réussissait à en compenser l’insuffisance. La situation devint encore plus pénible en 1899 ; cette année-là, il était président de notre Compagnie, et chacun put admirer, avec une angoisse croissante, la lutte victorieusement soutenue par l’impassibilité de son énergie contre les progrès du mal. Non seulement, en sa vaillance inlassable, il remplit sans faiblir les devoirs de sa haute fonction, mais cette même année, ne consultant que son courage, il n’hésite pas à se rendre au Congrès d’Utrecht, où il représente glorieusement son école, renouvelant ainsi, à cinq ans d’intervalle, son succès patriotique du Congrès d’Edimbourg. Et puis, en 1900, il se dévoue avec la même ardeur à l’organisation et à la présidence de la section ophtalmologique du Congrès international de Paris.
Epuisé par tant d’efforts, va-t-il enfin se résigner au repos que lui inflige l’inertie envahissante des agents musculaires ? Non pas, penser ainsi serait mal le connaître, car il voit encore un devoir à remplir.
Songeant toujours aux intérêts de la science et de l’enseignement, il consacre ce qui lui reste de forces à rendre un dernier service à la Faculté, en l’amenant, par la juste autorité de sa compétence et de son caractère, à concéder cette chaire par lui créée, qu’il est contraint
ÉLOGE DE PANAS.
d’abandonner, à Pélève qu’il juge le plus capable d’en continuer les bonnes traditions.
L’entreprise était audacieuse ; il ne recule pas devant ses difficultés ; il ne se laisse pas effrayer par la crainte du blâme pour l’abandon de l’agrégation parisienne; il a foi dans son œuvre, il a foi dans l’estime et la confiance de ses collègues ; nul intérêt personnel ne le guide, il touche à sa fin, et il le sait; il ne calcule même pas qu’il peut assurer ainsi un protecteur toujours fidèle à la cohorte d’élèves qu’il va quitter, non ; il dédaigne de la hauteur de sa conscience ces mesquines considérations ; il n’ignore pas, d’ailleurs, dans la sagesse de son bon sens et de son expérience, que la reconnaissance est une fleur dont la rareté fait le prix; il ne voit que ce qu’il juge bon et utile, et, pour atteindre son but, qui est pour lui comme un suprême mandat professoral, il multiplie ses efforts, déplorant amèrement, pour la première fois, l’incapacité motrice qui l’oblige à faire appel à ses amis, pour les visites etles démarches qui ne lui sont plus possibles.
Vient le jour décisif; il se fait porter dans la salle du vote; j’étais à son côté ; il suit avec une anxiété que je ne saurais dire le dépouillement du scrutin; enfin, il est vainqueur. Ne pouvant me prendre la main, il me regarde avec une émotion attendrie qu’il surmonte à peine, et la joie profonde qu’il éprouve lui fait oublier un moment son lamentable état d’infirmité. Bien des fois déjà, dans le cours de sa vie, la noblesse de son caractère s’était affirmée, mais jamais encore elle n’avait éclaté avec une telle pureté de rayonnement.
On sait, du reste, — j’hésite à le dire tant le fait est notoire, — que l’événement a prouvé toute la justesse de ses prévisions; heureusement, il lui fut encore donné de connaître ce succès, qui était son unique ambition.
Ce fut l’acte ultime ; Panas, dès lors, fut réduit au confinement, mais il conserva le même intérêt pour les questions médicales, et des communications faites en son nom à l’Académie ont mon-
ÉLOGE DE PANAS.
tré que, dans l'émiettement progressif de ses forces physiques, il gardait entière et toujours alerte la lucidité pénétrante de son intelligence. Vivace aussi demeura la bonté de son cœur, et c’était chose merveilleuse et touchante à la fois que de le voir jusqu’au dernier jour saisir les occasions d’être utile, et prodiguer à tous ses conseils et ses avis.
C’est dans ces temps de retraite, en 1901 et 1902, qu’avec l’assistance de son cher et excellent élève le Dr Scrini il réussit à parachever ses Eludes de clinique ophtalmologique , qui complètent heureusement le grand Traité, donné à la science quelques années auparavant.
Panas a succombé le 6 janvier 1903, en son château de Roissy, que peuplaient autrefois les joyeuses réunions d’une cordiale hospitalité, et qu’habitent seules aujourd’hui la piété du souvenir et la charité consolatrice.
L’immuable sérénité du patient dans ses longues années de souffrances ne peut être comparée qu’à l’héroïque et sublime dévoûment de la noble femme, qui refusa tout secours étranger, et voulut être seule à prodiguer à son cher malade ses soins de tous les instants, découvrant ainsi dans l’aimable compagne des jours de bonheur l’ange miséricordieux de la détresse. Mais je me tais, et simplement m’incline, de peur d’offenser une modestie supérieure encore aux autres vertus.
Lorsqu’on évoque la vie et le caractère de Panas, on comprend et l’on approuve la précocité de la consécration lapidaire, qui a dressé sa statue dans le foyer même de son activité magistrale. En effet, pour cette œuvre de reconnaissance, il n’était nullement besoin du secours du temps, qui estompe d’une ombre adoucissante les aspérités et les défauts, et détache en plus brillant relief les qualités et les services; ici, la vérité sans voile suffisait à toute date; la preuve, c’est le concours empressé des amis, des élèves et des admirateurs des deux mondes ; la preuve encore, éclatante et décisive
ÉLOGE DE PANAS.
entre tontes, c'est le témoignage proclamé par M. Chaumié avec la vibrante éloquence d’une absolue sincérité ; le redire aujourd’hui est mon devoir, et ma joie :
« xWais la cérémonie n’eût pas été complète si le Gouvernement « ne fut venu joindre, au nom du pays, ses remercîments et ses « hommages à tous ceux dont nous avons déjà entendu l’expression.
« Les hommes comme le professeur Panas sont des hommes de « bien dont un pays a le droit d’être fier, qu’ils soient nés sur son « sol, ou qu’attirés par le charme qui se dégage de lui, le génie de « ses maîtres, l’éclat de son enseignement, ils soient venus vers lui,
« et tout en gardant au fond du cœur pour la patrie première « cette affection que rien n’efface, ils lui aient demandé de les « adopter.
« Un choix pareil est un honneur pour le pays qui en est l’objet. « Aussi, très ému, je viens, au pied de ce monument, dire à mon « tour, au nom de la France, un respectueux merci. »
Tel fut l’adieu du ministre.
Ainsi, dans ce jour mémorable, Panas, enlevé à notre affection depuis dix-huit mois, donnait encore une nouvelle marque de sa puissante et salutaire influence, en provoquant par ses mérites cet hommage solennel aux travailleurs, qui sont venus, comme lui, demander à la France l’égide protectrice de sa féconde maternité. Grâce lui en soit rendue !
Ce bienfait d’outre-tombe est le plus saisissant, comme aussi le plus rare épilogue d’une admirable carrière.