LES MESSIEURS QUI ÉCRIVENT
oc Vous étiez hier à TOdéon, dit ie critique influent à Rodolphe, dans es Scènes de la Bohème; de qui est la pièce nouvelle?
— C'est d un monsieur, répond Rodolphe.
Le mot ne fait pas seulement sourire, comme tous les mots de Henri Murger, il fait rêver . On le voit, ce monsieur. Priez plusieurs caricaturistes de le dessiner; celui-ci pourra le représenter glabre comme un œuf, celui-là pourra le faire barbu comme un ermite, — il sera toujours ressemblant et on le reconnaîtra toujours. Ce ne sera pas un écrivain, ce sera le Monsieur qui écrit.
Le Monsieur qui écrit! c'est-à-dire l'homme qui fait une chose qui lui est étrangère, pour
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laquelle il n'est pas né, à laquelle il n^a rien sacrifié ; rhomme qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Dans celte catégorie je ne range pas, bien entendu, le Monsieur inoflfensif qui a fait une fable ou qui compose des chansons pour les dîners de famille. Celui-là est une âme candide. J*ai seulement en vue le Monsieur qui prétend arriver au public, qui se hisse jusqu'à rimpression ou la représentation, qui ne dissimule pas son amour de la renommée.
Souvent j'ai vu venir dans les bureaux de
journaux le Monsieur qui écrit. Il était irréprochablement vêtu, comme un Monsieur qui n'écrit pas. Il prenait des airs mystérieux pour demander à être introduit, non pas auprès du rédacteur en chef, — dont il redoutait la jalousie, — mais auprès du directeur, ou mieux encore, auprès du propriétaire du journal. Ce titre de propriétaire lui inspirait plus de confiance. Et une fois qu'il était introduit et qu'il avait été invité à s'asseoir, l'homme qui écrit commençait par dire pour imposer tout d'abord la considération :
a Je suis notaire — ou médecin, — ou magistrat — ou fabricant de plomb de chasse. »
Cela établi, jl. continuait, mais alors avec un sourire :
« Je m'occupe de littérature à mes moments
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perdus... Oui... j'ai composé un roman historique sur le Moulin de Javelle, où se trouvent élucidés plusieurs points importants d'archéologie. Des amis, trop bienveillants sans doute, m'ont conseillé de le livrer à la publicité. J'ai pensé naturellement à votre honorable feuille, a laquelle je suis ahonné depuis quatorze ans. Voici mon manuscrit. Monsieur, je le souhiets à votre jugement si élevé et si indépendant,.. Quant aux conditions, mon Dieu, j'en passerai par ce que vous voudrez... Je n'ai pas besoin d'écrire pour vivre... Vous comprenez, ce n'est pas mon métier. »
Autant d'impertinences ! 1 !
J'admire surtout cette expression ravissante avec laquelle il prétend pallier sa mauvaise action : oc J'écris à mes moments perdus. » A ses moments perdus, — comme cela, tout simplement, quand il n'a rien de mieux à faire, pour se délasser, de la même façon qu'il jouerait au bouchon! A ses moments perdus, — lorsque ce n'est pas assez d'une vie entière et de toutes les minutes de cette vie pour apprendre le grand et terrible art d'écrire! Quel empressement naïf il apporte à déclarer qu'il n'en fait pas son métier I La singulière recommandation que celle-ci! Il ignore donc qu'aucun chefd'œuvre n'est jamais émané des gens qui n'en
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faisaient pas leur métier? Pour cette raison, les messieurs qui écrivent sont assez coulants sur > la question du salaire. C'est heureux! N'ayant pas besoin d'écrire pour vivre, ils cèdent volontiers leurs, productions pour peu de chose, — voire pour rien du tout. Ils n aspirent pas après l'argent, ils se contentent de la gloire.
Les messieurs qui écrivent ont plus que les autres la conscience de leur mérite et la confiance dans leurs œuvres. Sur ce terrain, ils sont inébranlables. -^ Prodigieux! — Pourtant les déceptions ne leur manquent pas. Si le directeur d'un journal les a accueillis une première fois avec curiosité, il les reconduit ensuite avec épouvante. C'est pour eux qu'a été inventée la célèbre et injurieuse formule : « Les manuscrits non insérés ne sont pas rendus. »
Mais les messieurs qui écrivent ont fatalement un double de leurs écrits. De refus en refus, et lorsque leur amour-propre n'est plus qu'une large plaie, forts de leur conviction, ils se décident à une épreuve suprême : ils se font imprimer A LEURS FRAIS.
Je hais les messieurs qui écrivent, comme on hait les individus qui s'exercent, à une concurrence maladroite et pitoyable. Je les rencontre sans cesse sur mon passage, entrant dans le salon d'où je sors, sortant du magasin