LE VIEUX JEU
Dans un petit café , deux personnes entrèrent un jour; Tune d'elles appela le garçon : a Apportez-nous un piquet. » Le garçon revint avec des cartes qui avaient déjà servi. L'autre personne repoussa les cartes en disant : <c Donnez-nous-en un neuf , celui-là est le vieux jeu! »
Depuis ce temps, on désigne sous le nom de vieux jeu tout ce qui est défraîchi, passé de Inodè, rebuté. Mot cruel! chose plus cruelle, et qu'on rencontre à chaque pas !
Exemples :
Il est encore,. paraîtrait- il, des jeunes gens possédés de toutes les croyances amoureuses ; on me Ta affirmé. Tel d'entre eux, fidèle àl'in-
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spiration romantique, continue à faire sentinelle sous lés fenêtres d'une Andalouse du mont Bréda...
Pour voir le coin de sa prunelle, Quand son rideau, etc.
Tel autre s'obstine dans Tenvoi du bouquet traditionnel, qui est, pour Tordinaire, unsélam auquel on ne coiiiprend rien. Celui-ci ne veut point renoncer à la chère coutume de déposer chez le concierge de son idole des stances brûlantes et des madrigaux fripons , alternativement. Celui-là se concentre dans une silencieuse adoration, fille du. respect et proche parente du motif honnête. Ils vont ainsi, ces dignes, ces charmants jeunes hommes, jusqu'au jour où r Andalouse, impatientée, leur dit, en leur jetant au nez sa cigarette : « C'est le vieux jeu, mon petit!... »
En affaires pareillement, la faconde de Gaudissart et les expédients de Mercadet : vieux jeu! En gastronomie, le fricandeau à l'oseille : vieux jeu! En politique, Vhorizoh qui se rembrunit : vieux jeu! En peinture, les tableaux terminés : vieux jeu! En musique, les airs trop faciles : vieux jeu! En architecture, le palais delà Bourse : vieux jeu!
L'habit bleu à boutons d'or, les larmes des
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avocats, les créanciers jetés par la fenêtre, la trique des maris, la cravache des amants, le grand rabais des boutiquiers, le sabre traîné pour intirnider le pékin, là beauté des dames de comptoir :. vieux jeul — comme dirait un faiseur juré de tirades.
Le vieux jeu! Il est partout; il apparaît au détour de toutes choses. Il rappelle ces chansons de nos pères^, où reviennent invariablement le couplet de Targent, le couplet de la galanterie, le couplet de la bravoure.
Il y a un dernier couplet à la chanson du vieux jeu : c'est le couplet de la littérature, hélas !
S'il est une heure terrible pour l'écrivain, pour l'homme d'imagination, c'est celle où il a franchi cet âge (ne le déterminons pas!) où la sagesse lui ordonne de se reposer, tandis que la nécessité lui commande de marcher toujours. C'est l'heure où, blanchi, il persiste à rester dans la mêlée, coudoyé, heurté par tout le monde, reconnu de quel(Jues-uns à peine. C'est l'heure où, montant l'escalier des journaux, poussant la porte des revues, livrant sa carte aux commis des libraires, il assiège, il implore, il dit qu'il repassera et qu'il a le temps, — un mot qu'on ne prononce pas même à vingt-cinq ans. — Lamentable période ! En vain soutient-
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il qu'il n'a jamais eu plus de verve qu'à présent ; en vain invoque-t-îl le témoignage de ses métaphores adoptées par ses successeurs, de ses tournures de phrases tombées dans le domaine public; le libraire ou le rédacteur du journal, — qui attend la visite d'un glorieux académicien de trente-cinq ans, — après avoir jeté un coup d'oeil sur son manuscrit aux grosses lettres tremblées, laissé tomber l'implacable réponse : « C'est le vieux jeu! »
J'ai été invité samedi dernier à une noce d'artisans, sur le territoire de Montmartre.
C'est particulièrement le samedi qu'on se marie dans le peuple parisien. Le samedi est la veille du dimanche, — qui est, non pas, comme on Ta prétendu, le jour du repos, niais bien le jour du plaisir, de la promenade aux champs, de la goguette, de Tessoufflement, de la fatigue joyeuse, des bonnets envolés, des chansons.
Donc, on se marie le samedi, — pour s'amuser le dimanche.
Dès le matin, de grand matin, les mairies sontencombrées de monde.
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Vous connaissez ces temples à toutes fins, ornés de colonnes et surmontés uniformément d'une horloge. Les mairies m'ont toujours fait peur. Elles ont un air rébarbatif et administratif, en harmonie sans doute avec les lois sociales, mais qui prédispose peu aux idées tendres et gracieuses.
Et puis, dès le vestibule, vous êtes exposé à rencontrer des inscriptions du genre de celle-ci : — Déclarations de décès, la porte à gauche.
On monte un escalier, — que les anciens au- . raient fait de marbre blanc, et que les mo* demes ont fait de pierre grise.
Bah ! prenons-en notre parti !
Dans la salle des mariages, c'est une foule frémissante, émue, parée, un bruit d'étofifes empesées, des craquements d'escarpins. Des mouchoirs attendris répandent des odeurs de vinaigre jparfumé. Rouges et palpitantes, des mères, habillées avec la folie diT souvenir, rajustent la coiffure de leurs filles. On parle à demi- voix. Quelques loustics, — parmi les témoins, — essayent des plaisanteries vite réprimées. Les demoiselles d'honneur regardent partout de leurs yeux enjoués et curieux.
Il n'y a pas rien que des robes blanches et que des couronnes de fleurs d'oranger. Cela serait
trop beau. On aperçoit aussi quelques robe$ de fantaisie et quelques chapeaux discrets : — ce sont des ménages qui viennent « régulariser leur position ».
Appelés selon leur numéro d'ordre, les couples — eh bien! oui, les couples ! — se succèdent devant une estrade ou siège un adjoint ceint de tricolore.
Un huissier les fait ranger et asseoir, Tépoux à droite, — les parents à distance.
L'adjoint les regarde à peine; c'est un homme indifférent et pressé, qui plie sous la besogne chaque samedi. Il leur lit quelques passages du Code; c'est tout ce qu'il peut faire. Après quoi les conjoints sont engagés à apposer leurs noms sur de grands registres.
— Signez ici... là, là... vous n'entendez donc pa&? au bout de mon doigt... Maintenant, le père... Est-il là, le père?... Dépêchonsnous... Voyons, monsieur, signez; signez donc... à cet endroit... Posez votre chapeau,
vous voyez bien qu'il vous gêne La pluçne
est tombée à présent.... Nous n'en finirons janclais.... Huissier, une autre plume.... Yêtesvous?
Quoique troublé , le père s'acharne pendant cinq minutes à son paraphe. Il veut y joindre son adresse.
— Cest inutile, dit Tadjoint; nous n'en avons que faire. — A un autre! Huissier, appelez.
Et mes amis les artisans disaient en sortant de la mairie.
— Comment! nous sommes mariés ! Cela se peut-il ? C'est aussi vite fait que cela ! Y comprend-on quelque chose?
A la porte, deux ou trois fiacres nous conduisirent à Téglise.
O les bons fiacres de noces! larges, ventrus, souillés jusqu'à la portière, aux coussins poudreux, aux vitres branlantes !
O les bons cochers de noces, bourgeonnes, pesants, indolents et insolents!
O les bons chevaux de noces ! le cou allongé, Tœil éteint, la peau sur les os, les crins rares, les genoux saignants!
Je n'ai retrouvé la poésie qu'à l'église.
Ces humbles chapelles de banlieue sont toute simplicité et toute candeur.
Les murs y sont blancs ; l'autel y est à peu près nu. Le soleil y pénètre hardiment par des fenêtres sans vitraux. Une petite chaire, assez semblable à un coquetier. L'orgue tiendrait dans un entre-sol de garçon. Le suisse lui-même est modeste sous son habit légèrement galonné.
Moins pressé que Tadjoint, — le prêtre a eu quelques bonnes paroles pour les époux.
Puis, un enfant de chœur de douze à treize ans, calotte rouge entête, a agité une sonnette.
Il était alors midi .
Il s'agissait de tuer le temps jusqu'à Theure du diner.
Les fiacres nous i^t transportés à la cascade du bois*de Boulogne, où nous avons rencontré d'autres noces, — en présence desquelles il m'a été impossible de me soustraire au souvenir du Chapeau de pq^ille d'Italie.
Je n'ai point encore donné les portraits du marié et de la mariée.
La mariée :
Dix-huit ans , c'est-à-dire le bel âge d'une mariéç^; châtaine comme la majorité des Parisiennes ; une figure intelligente, — cela va sans dire : on ne naît pas impunément sur les bords de la Seine ; — des traits arrêtés et fins ; peu de cheveux, mais disposés avec art; un regard très-complexe, spirituel, engageant, la|bouche résignée, ainsi que chez toutes les personnes façonnées de bonne heure au travail. Elle est plieuse dejournauxdansun atelier d'imprimene. Sa taille est moyenne, mais élancée, avec des épaules bien tombantes* On ne sent point les attaches de ses bras, qu'elle avait nus sous
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la gaze, à cause de la chaleur. Le sang et le feu animent sa peau brunie. — Une jolie fille ^jj^rd'hui, une belle femme demain!
Comment; avec de tels avantages, n'auraitelle pas triomphé d'une toilette lourde et prétentieuse? ■
Le marié :
Un peu trop habillé tout de neuf, trop reluisant, trop irréprochable. La redingote, d'un lustre exagéré, accable les yeux ; on se surprend à chercher l'étiquette du marchand au bas des basques. La cravate blanche a des roideurs de plaque photographique. Le gilet et les gants ne se dissimulent pas assez. Les souliers vernis se font remarquer. -
Pourquoi s'obstine-t-on en France à croire qu'il est indispensable, pour se marier, de se revêtir de costumes absolument vierges? — Croit-on parla dépouiller le vieil homme?
C'est un enfant de Paris, lui aussi, le marié* Il porte ses trente ans sans fatigue. Laissez passer une heure seulement, et je vous rér ponds qu'il ne sera plus gêné dans ses vêtements* Il rit, — 'parce qu'on rit toujours Paris.
Vous m'attendez au repas, — je le vois bien*
Le repa* s'est fait dans un de ces grands
NOCES ET FESTINS. agi
établissements des anciennes barrières, où l'enseigne étale ces mots traditionnels :
Noces et festins! *
Salon de cent couverts.
Un rep^s à tant par tète, vin compris. Mais les extra ont toujours leur rôle sous-entendu dans ces circonstances entraînantes. Entre le rôti et la salade, invariablement, . un convive frappe du poing sur la table et demande au garçon un vin flamboyant, tel qu'i} en existe sur les cartes des restaurants du Palais- Royal, — un beaune première ou un moulinà-vent!
L'exemple est contagieux.
Au dessert il n'est pas rare de voir se manifester des cas de Champagne. ,
Le Champagne ne saute pas sans les chansons. Et quelles naïves et charmantes chansons on entend, ou plutôt on retrouve, dans ces noces populaires! Béranger y tient toujours son rang, le premier. On l'écoute debout.
« Après la panse vient la danse, » dit un vieux proverbe.
Est-ce qu'on se marierait à Paris, sans danser?
Le dîner fini, la table est mise décote, les chaises sont rangées contre le mur; un piano est démasqué ; — à défaut de piano, un violorl
aga panier fleuri.
et un cornet à piston sont vite réclamés, vite trouvés, vite accourus.
Chacun se met en place, les jeunes, les vieux, — visage épanoui, lèvres fredonnantes , bras arrondis, jambe tendue....
J'ai quitté la noce de mes amis les artisans, après le deuxième quadrille.
Je le vois encore rasant les murailles, long, maigre, courbé, vêtu d'ime grande redingote noire, un ou plusieurs volumes sous le bras, les yeux toujours fixés en terre. Tel était le vieux professeur Andol . ♦
Il vivait chétivement du produit de cinq ou six leçons ; on ne lui connaissait ni parents ni amis ; il n'allait nulle part. Il demeurait seul dans un hôtel garni de la rue du Vieux-Colombier, au cinquième étage. — C'était une existence monotone et froide, placée en dehors de toute joie et même de toute distraction.
Pourtant, il y a un an environ, à l'époque du carnaval, quelques esprits observateurs pu-
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rent remarquer une agitation inusitée dans les allures du professeur Andol. Lui, qui ne levait jamais le nez dans la rue, on le surprit en arrêt devant plusieurs magasins. Une fois, sur le pont des Arts, il se détourna poursuivre des yeux une femme, et on Tentendit qui murmurait d un son de voix étouffé :
a Ah! mon Dieu! »
J'ai dit que c'était à Tépoque du carnaval.
Quel rapport pouvait-il y avoir entre le carnaval et le professeur Andol? Vous allez voir.
Le lundi gras, il entra chez lui, portant mystérieusement un long ustensile enveloppé' de papier, que le concierge prit pour une bassinoire.
C'était une poêle.
Puis le lendemain mardi, — ^ mardi gras! — le professeur Andol, dont toutes les habitudes semblaient bouleversées, monta dans sa chambre de meilleure heure que de coutume, avec un grand panier soigneusement recouvert. Il s'enferma à double tour, et boucha même le trou de la serrure.
Ensuite, allant à sa fenêtre et contemplant dans l'horizon rougeâtre Paris qui s'allumait et s'amusait :
« Eh bien] s'écria-t-il, moi aussi je veux ma part de cette fête ! moi aussi, je veux vivre une
heure de cette vie de plaisir! Vive le mardi gras! »
Revenant à son panier, il en retira des provisions qu il arrangea soigneusement sur la table. Il atteignit un livre dans sa bibliothèque, et lut ceci avec attention :
a Prenez un litre de farine, délayez-le avec six œufs, trois cuillerées d'eau-de-vie, une bonne pincée de sel, de la fleur d*pranger, moitié eau et moitié lait pour Téclaircir. Allumez un feu clair de menu bois ; faites fondre dans la poêle gros comme une petite noix de saindoux ; versez-y plein une cuillère de votre pâte, étendez-la de façon que le fond de la poêle en soit couvert et très-mince ; faites cuire d'un côté, retournez de l'autre en faisant sauter; saupoudrez de sucre blanc, et mangez brûlant. »
a Comme c'est compliqué! dit le vieux professeur; enfin, je l'ai voulu, j'ai besoin de rappeler à moi quelques-unes de mes premières sensations. Vive le mardi gras, et faisons des crêpes! »
Des crêpes! c'étaient des crêpes, en effet, que se préparait à faire le professeur Andol.
Accroupi devant la cheminée, il sJlumait le feu.
a II y a juste quarante-huit ans, jour pour jour, que je me trouvais dans la même posi-
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tion. C'était chez ma tante Juliette J'étais
entouré d'une dizaine de demoiselles, plus enjouées les unes que les autres. Quels éclats de . rire argentins ! quelles folies ! »
Le vieux savant avait jeté un peu de pâte dans la poêle ; — mais le feu ne flambait pas, — sa main tremblait. Vint le moment où il s'agit de faire sauter la crêpe pour la retourner.
« Ah! que Susanne s'entendait à ce jeu!
pensa-t-il ; combien de grâce et d'aisance elle y mettait!... Moi, j'ai toujours été gauche... »
En effet, la crêpe ne se détachait pas; la crêpe semblait vouloir demeurer vissée à la poêle.
« A une autre! » dit-il.
Il s'obstinait, et ses yeux lançaient de singuliers éclairs sous ses sourcils gris.
a C'était Jeanne que je préférais oui, la
petite Jeanne, celle qui avait la robe bleue
Ce soir-là, elle me tira par les cheveux et me
renversa. J'étais tout roùge, mais ce n'était pas de colère On dirait que cette crêpe se présente mieux Essayons!»
Et, d'un coup de poignet de la main gauche, de la poêle il envoya la crêpe dans la cheminée, d'où elle retomba, noire de suie, dans le feu.
Le vieux professeur demeura penaud.
a Allons, je ne suis plus bon à rien, dit-il* en lâchant la poêle ; il faut y renoncer. Il n'y a plus de mardi gras pour moi ! »
Et il resta longtemps immobile et rêveur, assis devant le feu, dont il suivait les derniers grésillements. /
a Qu est-ce que vous faites donc dans votre chambre? cria tout à coup un de ses voisins en frappant à la cloison; cela sent une drôle d'odeur... on dirait des crêpes...
— Des crêpes... quelle idée! » répondit le professeur Andol, qui alla chercher son pot â eau pour achever d'éteindre le feu.