SCÈNE III
DINDENAULT arrive sur le pont, précédé des moutons. LES MOUTONS
Bé, bé, bé, bé, bé !
PANURGE
Ho ! ho ! ho ! ho ! Tous ces moutons.
Ces animaux innocents Saluent par leurs bêlements Le retour du beau temps !
les trois rois, à part.
Et le beau temps et la tempête Les font crier sur tous les tons.
Les sottes bêtes
Que des moutons !
FRÈRE JEAN
Ingrat, faut-il que des moutons Te fassent la leçon !
LES MOUTONS
Bé! Bé! Bé! Bé!
Ah ! ces moutons, pour moi, du ciel seront tombés* Je m'en vais accomplir mon vœu
Aux dieux marins. Vous allez voir beau jeu
Si la corde ne rompt.
Ça, moutonnier, je vous prie de grâce,
Vendez-moi l'un de vos moutons.
PETAULT
N'en vends qu'un, de par Dieu, A prix avantageux.
dixdenault, à Panurge.
Hé bien ! Hé bien !
Notre ami, mon voisin.
Comme vous savez bien railler les pauvres gens, Que feriez-vous de l'un de mes moutons ? Mèneriez-vous en champs paître la pauvre bête? Ha ! vous êtes plaisant !
pan u 11 G E Voire.
DIXDENAULT
Vous êtes, je crois, Le bouffon du roi ?
TOUS
Ah ! Ah !
PÀNURGE
Voire.
DIXDENAULT
Vous allez voir le monde ?
Voire. Qu'en as-tu à faire ?
De quoi te mêles-tu ?
Faut-il tant de questions Pour vendre un mouton ?
DINDENAULT
Gomme je veux, je les vends,
Je suis marchand, Mes moutons sont à moi, Chacun vend à sa manière, Et c'est mon droit assurément.
FRÈRE JEAN
Ne vous courroucez point, bonhomme, Et passez-lui sa fantaisie, Vendez-lui un de vos moutons.
Combien ?
DINDENAULT, a Panurge.
Comment l'entendez-vous, notre ami, mon voisin ? De nos moutons, la belle laine Vaut quatre fois son pesant d'or.
Croyez-vous qu'elle vous convienne ?
J'en doute fort !
PANURGE
Et pourquoi? s'il vous plaît, vendez-m'en un, Voici l'argent comptant En écus trébuchants, Bien sonnants.
Dites la somme. Combien ?
DINDENAULT
Ha notre ami, mon voisin, Écoutez ça un peu de l'autre oreille.
Mes moutons sont une merveille.
Voyez- moi ce gros mouton-là, Tous les deux dans une balance, Il vous enlève avec aisance, De la même façon qu'un jour Vous serez pendu haut et court !
PANURGE
Ne vous échauffez donc point, S'il vous plaît, vendez m'en un El je vous le paierai bien.
Combien ?
DINDENAULT
Gomment l'entendez-vous, mon voisin, notre ami ? Je les amène d'un pays où les pourceaux, (Dieu soit avec vous), sont nourris d'ortolans, Les truies, (sauf l'honneur de la compagnie),
Les truies n'ont à manger
Que des fleurs d'oranger.
PANURGE
C'est pourquoi vendez m'en un.
Combien ?
DINDENAULT
Comment l'entendez-vous, notre ami, mon voisin ?
Par tous les champs auxquels ils passent, Le blé y provient comme si Zeus y eût passé.
De leurs pss pss les quintessantiaux Tirent le meilleur salpêtre du monde.
De leurs crottes Les médecins guérissent soixante et dix-huit Espèces de maladies, Dont le mal Saint-Eutrope, Dont Dieu nous sauve et garde.
Qu'en pensez-vous, notre voisin, mon ami ? Aussi ces moutons Me coûlent-ils bon !
FRÈRE JEAN
Coûte et vaille, vends-lui si tu veux, Si non, ne lui vends point, Mais finissons-en !
DINDENAULT
Soit, pour l'amour de vous, j'acquiesce, Mais, il les paiera la pièce Quatre écus d'or, en choisissant.
PANURGE
C'est beaucoup.
FRÈRE JEAX
Tel qui trop tôt veut riche devenir Retombe en pauvreté.
PANURGE
Pourtant, benoît Monsieur, Voici l'argent.
[Il appelle les moutons pour faire son choix.) Br br br br...
DINDENAULT
Oh! qu'il a bien su choisir, le chaland, Le gaillard s'y entend, Vraiment le bon, vraiment.
LES MOUTONS
Bé, bé, bé !
panurge, tenant un mouton.
0 la belle voix, Bien belle et bien harmonieuse, 0 Neptune! 0 Néréides !
Dieux de l'élément humide,
0 tritons, Je vous offre ce mouton.
(Il le jette à la mer.)
DINDENAULT
Ho ! il Ta jeté à l'eau.
Un autre suit le premier. Oh!
Arrêtez-les, arrêtez-les !
LES ROIS
Arrêtez-les, arrêtez-les !
DINDENAULT
Mais voyons, dépêchez, ils vont tous se noyer, Ils vont tous se noyer.
Ho ! voyez-les sauter à la file, Les sots animaux !