DU VÊTEMENT DES FEMMES
diantemens, et qui prétendirent avoir trouvé dans la disposition des astres la science de l'avenir. Mais leur soin principal, ce fut de fournir aux femmes tous ces instrumens de vanité dont elles se parent avec tant d'affectation, c'est de leur main qu'elles tiennent l'éclat des diamans dont brillent leurs colliers, tout For de leurs bracelets, et cette agréable diversité de couleurs dont on teint les étoffes : en un mot toutes les différentes drogues dont elles se servent pour se farder et se déguiser le visage. L'on peut déjà juger de la nature de toutes ces choses par la qualité et l'état de ceux qui les ont inventées, et il faut être aveugle pour ne pas conclure que des pécheurs ne conduisent jamais à rinnocence, que des amans séducteurs n'enseignent jamais les moyens de se conserver dans la chasteté , et que des esprits rebelles et déserteurs du ciel ne sauraient nous inspirer la crainte d'un Dieu qu'ils ont abandonné. Si leurs inventions sont des sciences, de si méchants maîtres ne sauraient les bien enseigner; et si ces présens sont le prix de rimpudicité, que peut-il y avoir de plus honteux?
Mais enfin à quel dessein croyez- vous que ces esprits réprouvés aient eu tant de soin de fournir aux femmes tout cet équipage superbe dont elles sont si curieuses ? c'était peut-être de peur qu'elles n'eussent pas assez de charmes naturels pour s'attirer les yeux et le cœur des hommes tout sensuels qu'ils sont; mais ces mêmes rharmesavaientbienpu, sanslesecoursd'aucuns ornemens étrangers, les séduire eux-mêmes et leaprécipiter dans le dernier aveuglement. Peutêtre qu'ils avaient peur de passer pour des ingrats et pour des avares s'ils ne faisaient quelque présent à leurs maîtresses; mais ils ne pouvaient pas craindre de reproche de ce €6té-là, elles s'estimaient trop heureuses d'aym* pu plaire à des anges. La véritable cause de ces ftinestes présens a été le désespoir de ces esprits voluptueux et la jalousie qu'ils ont conçue de votre bonheur; car en pensant au lieu d'où ils étaient déchus , et soupirant quelquefois après un bonheur que celte beauté : naturelle des femmes leur avait fait perdre, ' pois , s'en prenant à ces charmes innocens comme i la cause de leur chute , ils ne pensèrent pins qu'à les défigurer et à les rendrç
criminels, sous prétexte de les récompenser, afin que les femmes, déchues de cette première simplicité qu'elles avaient reçue de Dieu , participassent avec eux au péché comme elles participaient au plaisir. Ils savaient bien . que la vaine gloire, que l'ambition , que le dé-^ sir de plaire par la chair déplaisait à Dieu , que . ces passions criminelles sont ces mauvais anges auxquels nous avons renoncé au baptême, que ce sont ces anges que nous devons juger , et que c'est par la superbe et par la vanité que les anges réprouvés ont mérité d'être jugés par les hommes. Mais comment les hommes pourrontils condamner des choses dont ils recherchent la possession^ ? Quel commerce peut-il y avoir entre le juge et le coupable? Je ne pense pas qu'il y en ait plus qu'entre Jésus-Christ et Bélial. De quel front enfin l'homme pourra-t-il juger ceux dont il aura reçu les présens? car dans cette consommation des siècles il ny aura point de distinction de sexe, mais les hommes seront en cela semblables aux anges 3, et les saintes femmes participeront avec le reste des élus au privilège de juger les réprouvés; mais si nous ne condamnons pendant cette vie les choses que nous devons condamner, il esta craindre que nous ne soyons jugés par ceux que nous devions juger.
Je sais que le livre d'Enoch, sur l'autorité duquel est appuyé ce que j'ai dit ci-dessus de ce| anges déserteurs , ne passe pas ordinairement pour canonique, parce qu'il ne se trouve pas au nombre de ceux que les Jui£s reçoivent pour tels. Il y a de l'apparence qu'ils n'ont pas cru que cet ouvrage feit avant le déluge ait pu se conserver nonobstant cette ruine générale du monde; mais s'il n'y a que cette raison qui les empêche d'y ajouter foi, ils n'ont qu'à penser que Noé , petit-fils de Mathusalem qui était fils d'Enoch , survécut au déluge , et qu'il était parfaitement instruit et avait appris par tradition les grâces que Dieu avait faites ^son bisaïeul, et toutes les choses qu'il avait ensei-: gnées ,puisqu'il est certain qu'Énonch ne recom- i manda rien tantàMathusalemqued'en conserver la mémoire et de la transmettre à la postérité. Noé conservait donc apparemment avec un très
iHéb.J;Gor. 1; Luc, 22.
*IUtth.,24,
MO
TERTULUEN,
grand soio ce» monumeas illustres de la gloire de sa maison et ces témoignages authentiques de la bonté de Dieu, par qui il avait été conservé; et quand même il aurait par malheur perdu cet ouvrage dans la violence du déluge, il n'est pas incroyable qu'il ait pu le réparer de la même manière qu'il est constant que toutes les saintes Lettres , ayant péri dans la prise de Jérusalem par les Babyloniens, furent rétablies par Esdras, qui en avait fidèlement conservé la mémoire ^ Ajoutez à cela que ce livre d'Enoch parlant évidemment de Jésus-Christ, nous ne le devons point rejeter, puisqu'il est vrai que toute Écriture qui nous peut édifier a été divinement inspirée, et que les Juifs ont rejeté comme apocryphes plusieurs passages qui parlent ouvertement de Jésus-Christ; et il ne faut pas s'étonner si ceux qui n'ont pas voulu le recevoir ont aussi refusé de recevoir les Ecritures qui parlaient de lui. Enfin le seul témoignage de l'apôtre saint Jude doit toujours vous inspirer beaucoup de respect pour cet ouvrage^. Mais quoi qu'il en soit des inventeurs de ces arts et de ces étoffes funestes qui fomentent la vanité, principalement dans le cœur des femmes , examinons la naturç et les propres qualités de ces choses, afin de découvrir quelles peuvent être les raisons qui nous les font rechercher avec tant d'empressement. Ce que J'appelle habillement des femmes consiste principalement en deux choses : la première regarde les habits, l'or, Targent, les pierreries et le reste des ornemens dont on les enrichit ; et la seconde regarde le soin trop curieux qu'elles ont de tourner différemment leurs cheveux, d'entretenir leur embonpoint, de se rafraîchir, et même de se déguiser le teint; enfin d'ajuster d'une manière mondaine les autres parties du corps qui sont exposées à la vue. Or je prétends convaincre d'ambition la première de ces choses, et prouver que la seconde est une véritable prostitution 3. Je laisse présentement à juger à de^femmes chrétiennes, à des servantes de Dieu, si elles y peuvent rien trouver qui s'accorde avec l'humilité ou avec la chasteté dont tllea font profession.
* Rom., iô; rit, 5.
* llid. Ep. Carth.
* Ce liera dam le Traité tuivaot. i
Mais après tout, qu'est-ce que l'or et l'argent qui font la principale matière du faste des mondains ? D'où vient que cette terre leur est plus précieuse que celle que nous foulons aux pieds ? Est-ce à cause que pour sortir des profondes cavernes où elle avait été créée il en coûte souvent la vie à ces malheureux qui sont condamnés à l'en tirer ? est-ce à cause qu'ayant laissé le nom de terre dans le feu , elle quitte aussi le nom de métal, pour servir aux usages auxquels l'ambition de l'homme l'a destinée ? Pour moi je ne trouve rien de tout cela qui ne se rencontre également dans le fer et dans le cuivre, et dans tous les autres ouvrages de terre ou de métal : ainsi il y a de la folie à croire que ces matières si précieuses aient reçu de la nature aucune prérogative par dessus les autres métaux; au contraire, rien n'est plus raisonnable que de leur préférer le fer et le cuivre , puisqu'à le bien considérer nous tirons de ces métaux des services bien plus considérables que de l'or ou de Targent, qu'ils remplacent même souvent et à juste titre.
En effet , n'a-t-on pas vu des anneaux de fer parmi les ornemens. triomphaux ? ne conservet-on pas encore avec soin des vases d'airain que l'antiquité a rendus précieux? Et l'anneau nuptial que Ion fait encore de fer, n'est- il pas aussi une marque que ce métal n'est pas incapable de servir d'ornement, comme il est un témoignage de la frugalité de nos pères P Que ceux maintenant qui font tant de cas de l'or et de l'argent me montrent des usages utiles et nécessaires dans ces métaux, comme j'ai fait voir que le fer et le cuivre se peuvent employer pour embellir et pour orner ; du moins ils n'ont jamais vu labourer la terre avec de l'or ni con struire des navires avec de l'argent ; jamais une épée d'or n'a défendu la vie de personne, et jamais des murailles d'argent n'ont mis à couvert les hommes ni contre les injures du temps ni contre les insultes de leurs ennemis; enfin l'or ne sert point à fobriquer le fer, comme le fer est nécessaire pour rendre l'or propre à quelque chose. Je ne vois donc pas par quellf raison on pourrait prétendre que l'or et l'ar^ gent aient reçu de la nature quelque préro* gative sur les autres métaux.
Peut-on rien dire de plus avantageux en fayeur de ces pierreries qui emportent le prix sur